Les nouvelles heures marseillaises : épisode 10

Chronique
le 21 Sep 2019
1

En 1876, le journaliste Horace Bertin publiait un délicieux ouvrage intitulé Les Heures marseillaises. Il offrait aux lecteurs, heure après heure, vingt-quatre croquis de sa ville, du Nord au Sud. Cent quarante-deux ans plus tard, Michéa Jacobi reprend le principe et en fait un véritable feuilleton : Les nouvelles Heures marseillaises. Pour ce nouvel épisode, il est quatorze heures, l'heure de la sieste.

Quatorze heures

Résumé des épisodes précédents

Quittons les supporters venus de Toul errant dans la ville, les amants de la sieste et ceux du pastis, et rejoignons Jacques, le petit réfractaire à l’école, et Madame Cingratti, celle qui n’en finit pas de choisir son rôti à la boucherie d’Endoume. Les voici qui se livrent à une sorte de course, elle en bus et lui en tramway.

Une grosse dame, encombrée d’un pot de dahlias pourpre se hisse dans l’autobus N°54. Elle pose les fleurs près du poste de pilotage, fouille longuement ses jupes pour en extraire sa carte de transport qu’elle valide tout en se plaignant que ces machins-là sont trop fins et compliqués pour elle, puis reprend les fleurs et va s’asseoir sur le premier siège près de la porte automatique. Une fois installée, elle se remet à parler, ou plutôt à débiter en série des petits mots à elle, des Bouh ! des Vè ! des Tè ! des Vaï ! des Boudu ! qui semblent souligner l’importance et la difficulté du voyage qu’elle s’apprête à accomplir.

C’est Mme Cingratti qui s’en va au cimetière Saint Pierre fleurir la tombe de son pauvre mari. Elle a réussi à caser ses fesses dans l’étroite coque de plastique du siège et elle attend le bon vouloir de l’horaire. Les autres voyageurs arrivent peu à peu, qui la saluent et lui délivrent quelques propos de circonstance : « Votre mari pardi. Quelles belles fleurs vous avez trouvées. Ça fait combien déjà ? ». Elle répond à l’aide de sentence du même cru : « Beh ! Je comprends. Je pense bien. Il faut bien ça. », tout en fixant le portail de la caserne Audéoud, vaste et immobile cité, qui consent, de temps à autre, à éjecter des soldats ramollis ou des filles en battle-dress sur le trottoir des Catalans. Enfin le chauffeur démarre.

Mais à la place du Quatre-septembre c’est un nouvel arrêt, à cause d’un encombrement de voitures garées n’importe comment.

Ce sont les familles du quartier, et de plus loin encore, qui emmènent leurs enfants à l’entraînement de l’Union Sportive Endoume-Catalans. Mme Cingratti regarde avec indifférence cette marmaille rayée de rouge et de noir singer, en crampons sur le trottoir, les gestes des vedettes du ballon rond. Tout à l’heure, ils pourront fouler l’impeccable pelouse en synthétique que leur club a réussi, de haute lutte, à se faire payer par la mairie. Et celui de se faire houspiller, et plus encore, par un coach un peu empâté.

Les autres jeunes des clubs de football de la ville, et Dieu sait qu’il y en a, n’auront pas cette chance. Les équipes de l’Association Sportive de l’Estaque, de l’Union Générale des Arméniens, du Celtic de Beaumont devront se contenter de terrains en stabilisé. Même les gosses du F.C. Vauban, dont les installations se trouvent pourtant juste au-dessous de Notre-Dame-de-la-Garde, reviendront de l’entraînement les bas imprégnés de poussière rouge et les genoux tout éraflés.

Oui, mais quel football ils auront appris à pratiquer, ces petits élevés à la dure ! Et puis, qu’importe le revêtement quand on joue, comme ceux des HLM du Burel, devant les portraits géants des plus grands joueurs de la ville et d’une devise qui proclame : Vous étiez ce que nous sommes, nous serons ce que vous êtes ! Et quand, en outre, on s’exerce, non sous les ordres d’un gueulard, mais sous l’attentive férule d’une femme qui pense à tout, même au soda.

Justement, chargée d’une glacière et d’un jeu de maillots qu’elle a lavé elle-même – la belle guirlande que ça faisait sur la façade -, Angelina vient juste d’arriver sur le stade. Elle pose son barda, elle ouvre le vestiaire et en extrait une pile de balises rouges et blanches autour desquelles ses élèves vont bientôt passer et repasser en poussant le ballon, eux qui, sur les bancs de l’école, ont tant de mal à faire deux fois la même chose.

Qu’ils s’entraînent, qu’ils s’exercent, qu’ils deviennent des champions et décrochent des prix. Jacques Santiago n’en a cure. Ce qui le préoccupe pour l’heure, c’est d’arriver à descendre dans le métro.

Il s’est joint dans ce but à la cohorte famélique qui quête des billets encore valables, juste derrière les portillons automatiques de la station Noailles.

— Ticket s’il vous plaît. Ticket, s’il vous plaît.

C’est finalement un type frisé, un grand un peu ramolli, qui lui offre son sésame, un petit morceau de carton jaune qui porte, comme un fait exprès, la mention Solo.
Jacques se précipite dans l’escalier roulant, non qu’il soit pressé d’aller quelque part, mais parce qu’il a hâte de retrouver, dans les vitrines disposées sur le quai, les maquettes de trolleys et de trams qu’il aime tant. Il les contemple longuement, l’une après l’autre, et, sans doute inspiré par ces trains à l’ancienne, il décide d’aller prendre à l’étage du dessus le tramway N°68.

Ainsi cingle-t-il, par le rail, vers Saint-Pierre tandis que la pauvre Mme Cingratti, désespère d’atteindre par la route la même destination. C’est sur la Corderie, juste au niveau du jeu de pétanque, que son autobus est maintenant arrêté, et ce sont des boulistes d’un certain âge, et non plus des jeunes footballeurs, qui sont censés distraire son attente.

De boulistes ou des boulomanes ? Les heureux pratiquants d’un jeu de plein air ou les tristes maniaques d’une cérémonie qui fait de ses adeptes des vieillards prématurés ? Des tireurs au fer, des amants du bouchon ou des pauvres types qui tracent des cercles dans la poussière, qui s’accroupissent douloureusement, qui astiquent sans cesse leurs machins avec un vieux chiffon ? Des amis heureux de se retrouver ou des pénibles qui ergotent et qui font des fausses colères ? Allez savoir. En tous les cas, c’est comme ça, c’est mécanique : pour peu que l’air ait atteint une certaine température, que le sol soit à peu près aplani, qu’il y ait un arbre, une bordure de trottoir ou un banc pour appuyer sa bicyclette, il y a dans cette ville une partie qui s’organise. Ce peut être dans un endroit luxueux et refermé sur lui-même, comme le cercle de la rue Edmond Dantès, qui, avec son drapeau et sa plaque de cuivre, ressemble à une ambassade, ce peut être autour d’une sorte de guinguette, comme à la Boule Consolante, coincée entre la cité Consolat et le port de commerce, ce peut être sur une aire ouverte à tous les vents.

Ici c’est à l’avant d’un jardin public, entre de hauts murs couverts de tags qu’une poignée de types tâche de se distraire. Dans le même lieu, à d’autres heures, des jeunes gens viennent se rouler des pétards ou s’essayer à des stupéfiants encore plus puissants. Fêtards ou toxicos ? Boulistes ou boulomanes ? Mme Cingratti s’en balance, le 54 vient de redémarrer.

Il traverse la rue Paradis (dames chics, mémères, jeunes gens de la justice ou du commerce), passe devant la préfecture (lycéens alanguis, skateurs en pantalons troués, flics en veston de jean sans manche), contourne Castellane et fonce vers l’hôpital de la Timone. Cependant le tramway de Jacques, un peu plus alerte, émerge de son tunnel et laissant la Plaine derrière lui, s’en va par le boulevard Chave vers la gare de la Blancarde.

Qui arrivera le premier ?

Comme le tram a un petit problème au virage du Château des Fleurs, une salle qui accueille des mariages, des bals du troisième âge et des meetings d’extrême gauche, c’est le bus qui l’emporte. C’est Eliette Cingratti qui voit la première les blanches chapelles, les croix et les cyprès pointer derrière les murs noircis de fumée et coiffés de tuiles du cimetière.

Lire les épisodes précédents :

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Commentaires

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  1. Thémismassilia Thémismassilia

    Un régal !

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