Les nouvelles heures marseillaises : épisode 16

Chronique
le 25 Avr 2020
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En 1876, le journaliste Horace Bertin publiait un délicieux ouvrage intitulé Les Heures marseillaises. Il offrait aux lecteurs, heure après heure, vingt-quatre croquis de sa ville, du Nord au Sud. Cent quarante-deux ans plus tard, Michéa Jacobi reprend le principe et en fait un véritable feuilleton : Les nouvelles Heures marseillaises.

Résumé des épisodes précédents : Les Nouvelles heures marseillaises ont été écrites il y a quelques années déjà. Le temps des confinements sanitaires était encore loin mais la tombée de la nuit ressemblait déjà, dans la plus grande partie de la ville, à une sorte de couvre-feu.

Vingt heures

Sur la ligne 60, circulaire Notre-Dame, il y a une petite fille qui fait le trajet avec son grand-père, chauffeur à la régie depuis plus vingt ans. Elle s’assoit avec les passagers, au hasard. De temps en temps, le vieux s’inquiète d’elle.

— Où es-tu ? lance-t-il.

— Derrière toi ! répond-elle en rigolant.

À cette heure, le 60 descend pour la dernière fois de la Bonne Mère. Il ne transporte, hormis la fillette, que deux Japonais qui se sont réfugiés au fond de l’habitacle. Et dans la nuit naissante, sa lumière jaune qui dégringole doucement la montée de l’Oratoire paraît encore plus sereine, plus mystique qu’à l’habitude.

Les deux touristes atterrissent sur le cours Jean-Ballard, tout près du port. Ils vont vers l’eau. Sur le quai, ils rencontrent un couple à qui ils demandent, avec des gestes, des sourires et quelques mots d’anglais où ils pourraient consommer les poissons qu’ils ont vus ce matin, encore vivants, dans les étals installés à l’endroit où ils sont.

Iliès et Angelina ne savent pas quel établissement leur recommander. Finalement, ils les envoient chez Rose, où l’on sert un excellent foie de veau.

Et eux s’en vont de leur côté chercher un boui-boui qui puisse s’accorder à la douceur de leurs dispositions.

Au long du quai de Rive-Neuve et de celui de la Mairie, commencent à s’agglutiner les jeunes et les moins jeunes gens qui fréquentent les bars du soir. Des bistrots de la Marine rénovés, de fausses tavernes irlandaises, des salles tout en teck et en alu brossé. Ils accourent en décapotable ou en scooter, couillons aux cheveux mouillés et filles chaussées de pointu qui jouent la comédie de l’heure heureuse, en sortant du bureau. Façon Dublin, Tokyo ou Barcelone. Ou qui viennent, en bons provinciaux, faire monter leur petite fièvre du samedi, avant de rejoindre les discothèques.


Angelina et Iliès s’éloignent vite de ce rassemblement pour rejoindre des zones plus tranquilles.

Près de l’Opéra, quelques blondes sont de sortie, mais la plupart se contentent de montrer l’échancrure de leurs jupes par celle des rideaux, à l’entrée des bars américains. Rue Paradis, on zigzague entre les piles de cartons déposés par les commerces sur les trottoirs. Vers la Plaine, la lumière verte de la pelouse, sur l’écran au fond des bistrots, le dispute à celles des croix des pharmacies.

Il suffit qu’aucune auto ne passe pour qu’on entende les mornes éclats du journal télévisé s’échapper des persiennes ; ou ceux, plus variés, du match que commente pour la radio locale le volubile Avi Assouly.

Ils reviennent vers Noailles. Ils cherchent un couscous où ils ont mangé autrefois. Un couscous d’orge, tout en douceur.

Là-bas, au fond, il y a une lumière. Ils y vont, mais ils se cassent le nez sur un panonceau d’ardoise où le patron à écrit : ROPA, 4 euros. Ce n’est qu’une table de circonstance, destinée aux plus pauvres. Il serait malvenu d’y aller. Après tout, ils ont les moyens, et leur amour renaissant mérite une autre pitance.

Ils repartent.

Tandis qu’ils arpentent le rectangle qui va de la rue l’Académie à la Canebière, de rue Rome à la rue Garibaldi, les joueurs explorent inlassablement celui de la pelouse. Ils s’y dispersent, ils s’y déploient à la recherche de ce qui, comme un pied de nez, s’appelle une ouverture, mais qui jamais ne les délivrera de ce pré clôturé par une foule hurlante.

C’est dans l’espace nettement plus étroit de l’appartement des Mejdoub que Jacques Santiago farfouille en quête d’il ne sait quel objet que lui ordonne de trouver, non son instinct plusieurs fois avéré de voleur de poules et de réglisses, mais une inquiétude vague et mêlée d’ennui.

C’est sur une aire encore plus limitée, que s’agite M. Reboul qui se tourne et se retourne dans son premier sommeil. Qui martyrise son oreiller.

Ainsi chacun se retrouve dans son carré et la ville ne semble ne plus être à cette heure qu’un amoncellement de zones de repli.

Norberto et les autres se serrent autour des verres qui s’emplissent avec la même régularité que les billets, tout froissés, sortent des fouilles du vieil Arnold.

Rhéda fait le planton derrière sa caisse, un œil sur les touches qui comptent les œufs et les pots de moutarde de secours, l’autre sur le minuscule poste qui retransmet en sourdine le match de la soirée.

Les patrouilles de martinets rentrent sous leurs corniches, les corneilles disparaissent dans les trous des platanes et les pies, en caquetant une dernière fois, monte dans leurs nids-cages, tout en haut des mêmes arbres.

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.

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