Les nouvelles heures marseillaises : épisode 7

Chronique
Michea Jacobi
25 Mai 2019 0

En 1876, le journaliste Horace Bertin publiait un délicieux ouvrage intitulé Les Heures marseillaises. Il offrait aux lecteurs, heure après heure, vingt-quatre croquis de sa ville. Cent quarante-deux ans plus tard, Michéa Jacobi reprend le principe et en fait un véritable feuilleton : Les nouvelles Heures marseillaises.

Résumé des épisodes précédents : Jacques, le petit gitan qui s’est abstenu d’aller à l’école, et Arnold Kliffa, le clochard qui sollicite les passants en leur donnant des prénoms de fantaisie, s’en vont, l’un en autobus, l’autre à pinces, vers les plages. Monsieur Reboul n’en pouvant plus d’attendre son tour a quitté la boucherie qu’encombrait l’importante Madame Cingrati. L’heure de l’apéritif approche. NHM, un nouvel épisode empli de poiscaille et d’anis !

Onze heures

Le vieux Kliffa a bien marché. On n’a pas passé vingt ans dans la légion sans acquérir quelque aptitude à ce genre d’exercice.

Il a passé le fort Saint-Jean où Arthur Koestler lui aussi s’engagea dans les bataillons étrangers, il a passé les jardins du Pharo et la raffinerie Giraudon et il est arrivé sur le balcon qui surplombe la plage des Catalans. Le ciel était limpide. Même la silhouette d’un porte-avions mouillant au loin ne réussissait pas à endeuiller le paysage maritime. Sous le charme, Arnold s’est assis sur un des bancs. Il a regardé quelques minutes les volleyeurs du matin. Un petit, râblé et pansu, la peau grise à cause des poils et du sable auquel, pour la beauté du geste, il n’hésitait jamais à s’unir. Un vieux malingre qui attendait que ce soit son tour de servir sans rien dire.

Il a regardé les baigneuses. Deux dames mûres aux fesses rondes qui se payaient un dernier round d’impudeur, quelques vieilles, squelettiques sur le solarium, pareilles à des insectes. Il a regardé le plongeur relevant lentement la ligne des bouées qui, la saison durant, avait marqué la limite de la zone réservée aux baigneurs. Puis il est reparti. Il a fait le salut militaire au monument aux Armées d’Orient et des Terres Lointaines, il a murmuré fellah lorsqu’il est passé sous le portrait géant de Zinedine Zidane et il est arrivé à Endoume, cet épisode urbain au milieu de la Corniche. Il s’est remis à faire la manche.

– T’y as pas un soleil, René ? T’y as pas un soleil, Maurice ?

Un type en casquette qui passait à mobylette s’est alors arrêté. C’était M. Reboul qui venait d’entendre son prénom. Ayant renoncé au bœuf, il se dépêchait de gagner le Vieux-Port. Il s’est arrêté, il a haussé les épaules et il est reparti : il fallait se presser pour espérer trouver encore un poisson valable.

Le point culminant du marché aux poissons se situe vers les onze heures. C’est le moment où, alors que certains marchands plient déjà boutique, arrivent les dernières belles pièces, celui où les vendeurs un peu trop gourmands baissent les prix, celui où les autochtones et les touristes se mêlent le plus intimement. C’est d’ailleurs une des plus belles qualités de ce lieu que de mettre sur un même pied ceux qui sont censés connaître de très près les poissons de Méditerranée et ceux qui devraient tout en ignorer. Mais face à l’arrivage, ce mystère quotidien révélé, qui est le plus étranger ? Ces Japonais qui rigolent devant un poulpe essayant en douce d’échapper à son destin ou ce quidam qui croyait bien s’y connaître et qui apprend, aujourd’hui seulement, qu’il y a trois sortes de pageots différents ?

C’est un petit patron qui vient, avec force détails, de le lui révéler. Il attend que l’information fasse du monsieur son client, mais le type lui file entre les pattes et s’en va acheter des sars à un concurrent. Ils sont moins chers et, dans le bac de fibre de verre bleu qui leur sert d’étal, ils se tordent encore.

À côté se dressent des congres, raides comme des serpents charmés, l’ardoisette du prix enfoncée dans la gueule. Plus loin, ce sont des soupes et des bouillabaisses qu’on dirait composées exprès pour les photographes, des sars éclaboussant les enfants effrayés, des serrans écritures (à cause des hiéroglyphes près de leurs ouïes) au ventre mauve de l’encre qu’ils n’ont pas mis sur leurs joues. Des dentis de luxe, des rascasses outrageusement parée d’épines, des gallinettes aux nageoires déployées, comme des ailes de papillon bleu.

Ceux qui ne sont pas sur les tables tournent dans de grandes poubelles noires, transformées en viviers provisoires. Dans celles-ci, un sombre enchevêtrement de fielas, boyaux des profondeurs sous-marines ; dans celle-là, des marbrés en triste manège et un grand loup, qui, le ventre tourné vers le ciel, cherche au-dessus son oxygène.

Et toujours une bête qu’on ne connaît pas bien ou qu’on n’a jamais vue : une cigale de mer, une aiguille, une dorade coryphène.

On s’étonne, on se demande comment elle s’appelle. Le saura-t-on jamais ? Le nom de la poiscaille, c’est toute une affaire. Il y a ceux qu’on baptise avec des noms d’organes : les beaux yeux, les denti, ceux pour lesquels on se sert de couleurs : le rouget, le verdaou, d’animaux terrestres : l’araignée, la gallinette, ou de personnes : la vieille, la coquette, le capelan. Il y a ceux pour lesquels personne n’est d’accord. Faut-il dire bœuf ou rascasse blanche ? Celui-là, c’est un lézard ou un garri ?

Les pêcheurs s’en contrefoutent. Ceux du MA 308247 viennent tout juste d’arriver au port. À trois, ils s’occupent du filet, un filet rouge d’où deux d’entre eux défont une guirlande de sardines et que replie avec soin le troisième.

Ils sont assis, lents, concentrés, méticuleux. On dirait que c’est cet instant seulement leur vraie pêche.

Deux barques plus loin il y en a un qui, le cul au fond de sa coque, dans sa barboteuse de ciré vert kaki, ressemble à un vieux nourrisson. En démêlant ses mailles, il raconte effaré la vie de ses collègues d’Irlande que l’émission de télévision Thalassa lui a montrés l’autre soir. C’est à lui que Reboul achète, directement à la barque, une mustelle bedonnante qui fera son repas de midi, tout à l’heure, au jardin. Vers lequel il enfourche sans tarder sa mobylette, sans rien dire, sans rien voir.

Ni cette demoiselle en pantalons de sans-culotte, en cothurnes vert pomme, en caraco noir qui nettoie avec la dernière énergie son banc, pressée de s’extraire de la puanteur des poissons comme certaines de ces bêtes, au début des temps, le furent de sortir de l’océan.
Ni cette autre, qui compte sa matinée sur une calculatrice de poche.
Ni même, un peu plus loin, la rousse, en tablier de ciré, qui scie avec application un fuseau de chair sanglante ou la brunette qui emporte sans l’aide de personne la cuvette de son banc.

Celle-là s’appelle Angelina Mejdoub. N’avons-nous pas déjà fait sa connaissance ?

Une fois qu’elle a fixé le bac sur le toit de son auto, elle se dirige d’un pas décidé vers La Gardianne, un bar sur le Quai-de-Rive-Neuve.

Il s’agit plutôt d’un restaurant pour touristes. À toute heure du jour, des pékins de passage, pas plus gênés par le trafic automobile que par celui des piétons marseillais (ceux-là ne manquent pourtant pas de jeter sur leurs assiettes des regards réprobateurs), y consomment des paellas, des bourrides, des bouillabaisses. Tout ça, c’est pareil. Et le vin rosé, du moment qu’il est frais !

« Des gens pas compliqués, en quelque sorte. » C’est ainsi que vient de les définir, le mari que la poissonnière vient ici chercher. Il est là-bas, tout au fond de la salle, sombre dans la pénombre, occupé à siroter de l’anis en compagnie de trois autres messieurs. La lueur pâle de leurs verres à momies ne parvient hélas à éclairer ni l’endroit où il se trouve, ni la conversation qu’ils y poursuivent.

Un peu partout dans les débits de Marseille, c’est la même cérémonie, plus ou moins taciturne. Au Grand Bar de Campagne-l’Evêque, on fait l’apéritif en ouvriers, en rang d’oignons et pantalons tachés de plâtre, le téléphone portable glissé dans la poche arrière. Au Platane de Sainte-Marthe les représ de chez Ricard tiennent le haut du zinc en cravate et chemise blanche ; ils resteront là jusqu’à des quatorze, quinze heures, ne serait-ce que pour montrer ce que leur métier suppose de résistance. Aux Bons-Vivants, à Saint-Louis, on s’infuse lentement, en passant en revue ceux qui travaillent à la Sucrière et ceux qui n’y travaillent plus. Et partout, c’est la même comédie de celui qui remet la sienne ou ne la remet pas, et du patron, savant initiateur qui, bon enfant ou faussement sévère, offre une tournée ou débloque une nouvelle ligne de crédit.

Ici aussi, à la Gardianne, on en est à quelques Cinquante et Un, mais l’apéritif ne va pas pouvoir durer. Déjà les premiers clients arrivent. Ça va être une soupe (avec des croûtons d’avant-hier) ou une daube d’une semaine. Autant ne pas voir ça. Angelina récupère son mec et ils regagnent leurs pénates.

Cependant, le cher Kliffa s’est remis en route. Il a craché sur le trottoir du Petit Nice et uriné juste après le marégraphe, en regardant au loin le phare du Planier, érection que la brume de beau temps rendait fantomatique. Tout cela l’a mis d’excellente humeur et il s’est mis à encourager tous les joggeurs qu’il a croisés sur le chemin réservé au piéton le long de la Corniche.

– Vas-y Zatopek ! Vas-y Zatopek !

Il filait toujours bon train. Pour un peu il serait arrivé au David avant le gosse à qui il fout la trouille. Mais il s’est arrêté à l’hélice de César, le monument aux rapatriés. Il a descendu un escalier de béton, il a suivi un sentier incertain et gagné un abri coincé entre le surplomb de la Corniche et le haut des rochers, seulement visible de la mer. C’était une cabane tout en bois roulés, en cannisses et en chiffons. Il a farfouillé dans les bouteilles vides, tourné autour des couvertures jetées sur le sol, humé l’odeur de chien. Comme un chien, s’est couché. Comme un chien, s’est endormi.

Le propriétaire des lieux et son animal ne sont pas loin. Tout à l’heure ils ont parcouru les quelques dizaines de mètres qui séparent leur refuge de la plage Prado Nord. Profitant des installations balnéaires, l’homme s’est lavé et il a lavé son linge tandis que la bête fraternisait – et plus encore – avec tous les cabots des pelouses. Maintenant chacun des deux a pris, sous l’auvent de la buvette qui a fini sa saison, le poste qu’il gardera tout l’automne et tout l’hiver. L’un est couché et la langue pendante, l’autre est debout au comptoir et les yeux fixés sur l’horizon. Devant eux s’étend le gravier plus peigné par personne des plages à l’abandon. Seuls de rares nageurs le traversent encore, en bonnets et lunettes hermétiques, pour aller enchaîner des longueurs hygiéniques à l’entour des épis. Les uns émanent d’un groupe aligné au soleil. Ce sont les bons vieux de la dernière jetée qui continuent de se baigner comme s’il n’était pas question de l’automne. Qui bronzent le dos collé aux tags, qui discutent bruyamment, qui sont à la plage comme on est au marché : dressés et bavards.

Les autres proviennent d’une petite secte d’indécrottables du bain qui siège sous l’autre auvent de la buvette. Rassemblés sur les planches, ceux-là forment une troupe peu variable de femmes grasses et de femmes sportives, de vieux beaux pas très beaux, d’hédonistes sur le retour, de costauds et de pas costauds.

Cette assemblée, mi-bonasse, mi-libidineuse est présidée par un mince éphèbe qui se tient toujours debout, en retrait des autres, les mains dans le dos, posées sur les parois de la baraque.
De toute évidence ce gars-là a l’ambition de devenir un jour aussi beau que le David de Michel-Ange dont une réplique se dresse non loin de là.

C’est au milieu de ces habitués des matins d’automne et d’hiver que Jacques débarque de son 83. Il arrive, il repère les trois groupes, les trois lui inspirent la même méfiance. Alors il s’assoit prudemment au milieu de la grève.

Une mouette à tête noire zigzague avec élégance au-dessus de lui. Qu’espère-t-elle ? Un goéland au bec taché de rouge s’approche, l’air de réclamer sa part.

Jacques n’y tient plus. Il éclate en sanglots.

Qui est venu le consoler ? Le clochard, un retraité ou un hédoniste ?

Une des vieilles naturellement, qui lui a tendu un mouchoir à carreaux et lui a dit : « Lève-toi, petit. Je t’amène manger à la cafétéria Casino. »

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.


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