Les nouvelles heures marseillaises : épisode 9

Chronique
le 14 Août 2019
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En 1876, le journaliste Horace Bertin publiait un délicieux ouvrage intitulé Les Heures marseillaises. Il offrait aux lecteurs, heure après heure, vingt-quatre croquis de sa ville. Cent quarante-deux ans plus tard, Michéa Jacobi reprend le principe et en fait un véritable feuilleton : Les nouvelles Heures marseillaises.

Résumé des épisodes précédents

Tous les personnages ont pris leur repas, hormis les deux supporters de l’OM venus de Toul. C’est l’heure de la sieste.

La chaleur persistante a fermé les persiennes. Le journal télévisé résonne dans toutes les rues des quartiers et des coins tranquilles.
On se croirait dans un village. Après manger, Madame Cingratti est restée un long moment la main sur l’espagnolette, à espionner le trottoir d’en face. Comme ça, pour digérer. Puis elle s’est posée devant le poste, son programme sur les genoux, et elle s’est endormie.

Dorment aussi : dans son lit M. Mejdoub qui a passé une partie de la nuit en mer, dans son cabanon, M. Reboul, qui rêve de rascasses et de haricots géants, dans l’entrée de la cafétéria, Arnold Kliffa que le sommeil a surpris en pleine tentative d’aller récupérer quelques soleils, et le petit Santiago, que transporte une dame, et que l’aimable Morphée dispense de rencontrer une nouvelle fois le clochard.

Elle est encore forte, la marraine de Jacques. Elle le tient dans ses bras, elle se hisse avec lui dans le bus, elle le berce. Mais quand il se réveille, vers Périer, elle se refait distante : « Je te laisse à Castellane, et tâche de rentrer à ta maison ».

Il regarde défiler les mûriers successeurs des platanes, les étals du marché qu’on démonte, les pauvres qui fouillent les cageots abandonnés sur place. La dame le laisse à l’endroit convenu, mais lui, au lieu de rentrer – il n’habite d’ailleurs pas du tout par là –, préfère prendre un autre bus. Celui-là roule au cœur même de la ville, tout près des vitrines. Jacques regarde les filles qui font des courses en vitesse, à la pause, et celles qui traînent en se tenant le bras et en espérant que les garçons qui les ont pris en filature les rattrapent au plus tôt. Il regarde les garçons qui regardent les vitrines en se foutant des grandes claques, qui se défient mi-sérieux mi-rigolards, qui se font remarquer. À un moment, il croit en reconnaître deux. Peut-être ceux du bateau de ce matin.

Oui, ce sont bien les types de Toul, les fanas de l’OM. Ils viennent juste de revenir des îles du Frioul. Ah ! La belle excursion ! Ils ont tapé sur la coque, ils ont hurlé des chants guerriers au vent du large, ils se sont baignés à la plage de Saint-Estève, sous la surveillance sévère des ruines de l’hôpital de quarantaine et des batteries allemandes. Cela leur a donné grand faim et les voilà qui errent à la recherche d’un établissement à la hauteur de leur appétit. Ils veulent manger beaucoup, pour pas cher et en étant assis. Ils cherchent, ils cherchent et lorsqu’ils sont las de chercher, un tableau de tarifs les convainc de choisir Casher Self.

Dès qu’ils voient circuler les pains de 60 cm qui servent dans cet office d’étalon aux sandwiches, ils comprennent qu’ils ont eu la main heureuse. Et quand ils voient les cuisinières, deux sœurs aux lèvres nacrées soulignées d’un trait bistre, tourner et retourner les merguez, les plaquer à la plaque, les contraindre à exprimer tout leur suc, ils sont sûrs d’avoir affaire à une maison de premier ordre.

Naturellement, ils négligent les spécialités au cœur et à la rate, ainsi que les bulletins d’information sur la méthode d’apprentissage de l’hébreu facile (de 8 à 70 ans, entièrement orale) qui traînent sur le comptoir. Ils se contentent d’un classique steak haché, sans ornement littéraire aucun. Mais quand il s’agit, coincé entre une vieille et farouche juive tunisienne et deux peintres algériens, de dévorer leur repas, mazette, quel délice ! Ils n’en reviennent pas que ce soit si bon et si roboratif, un simple pain fourré. Pour un peu, ils se convertiraient à la loi de Moïse. Hélas, ils ne se sont même pas avisés que leur taverne avait quelque chose de confessionnel.

Pour l’auberge suivante, c’est la même chose. Il faudrait être aveugle pour ne pas se rendre compte que c’est un bar à putes, mais eux, n’y prenant garde, entrent et demandent qu’on leur apporte des cafés. Le patron les toise d’un œil sévère et désabusé, vérifie pour la forme que ce ne sont pas des marins américains puis, sans même daigner leur répondre, retourne à son apéritif. De toute façon, c’est l’heure creuse, il n’y a même pas de fille dans la boîte.

Les voilà donc au comptoir, ne sachant que faire. À l’autre bout du zinc le mec qui les a accueillis disserte en compagnie d’autres mecs de son acabit. Et il s’envoie des gorgées d’anis, et il pique dans les olives et les fenouils mi-cuits, et les deux jeunes ne savent quelle attitude adopter, car ils sentent bien que c’est une sorte de cérémonie sacrée qui se tient non loin d’eux, et que même une sortie pourrait la perturber.

Ils ont raison. Rien ne devrait venir déranger ceux qui, graves et inutiles, s’infusent à l’anis et font durer le rite pour que chacun plus sûrement touche à son désespoir. Rien ne devrait venir déranger ceux du bar des Aygalades qui s’imbibent à la muette, ne proférant de son que pour être resservis. Et encore, le plus souvent, un geste suffit. Ceux du Sans Pareil des Olives qui passent en revue les coupes qui ornent le comptoir et trinquent mollement au souvenir des victoires oubliées, ceux du PMU de Saint-Joseph qui rêvent à petits coups de liqueurs de s’évanouir dans la fumée et le bruit de la salle.

Au tabac d’en face chez Rhéda, c’est pas pareil. On est accessible ; on suit moins strictement la religion du pastis. Angelina n’hésite pas à interrompre Norberto en plein milieu de son office pour demander non seulement un café mais aussi quatre grandes bouteilles de Pshitt pour les petits, quand ils auront fini de courir. Et Norberto, grand prêtre bonasse et toujours disponible, suspend le mouvement de sa cruche en forme de tête de maure et se précipite pour servir la dame. Non content de la servir, il lui parle. Il lui demande comment vont les équipes, les poussins A et les poussins B, les benjamins excellence et les cadets première année. Il prend même de ses nouvelles à elle. Mais elle ne tient pas à traîner dans les bars. Elle se dépêche de rejoindre son Kangoo. Elle n’a même pas eu le temps d’enlever le bac sur le toit.

Cela n’empêche pas son véhicule d’habilement filer, par des itinéraires qu’elle seule connaît, du centre-ville vers les quartiers Nord, où se trouve le club qu’elle a choisi d’entraîner.

Tandis qu’elle roule vers son stade, la circulation des autos, qui avait plus ou moins respecté les heures du déjeuner, reprend du poil de la bête. Et celle des piétons – avait-elle jamais faibli ? – se fait à nouveau impétueuse.

Paumés chacun à leur manière dans la foule qui enfle, le petit gitan et les deux Toulois cherchent une porte de sortie.

Jacques échappe à la presse de la rue de Rome par les artères adjacentes. Par-dessus le haut mur de l’école Chabanon, il entend la rumeur d’une récréation qui monte du feuillage des platanes. Alors il presse le pas vers le cours Lieutaud, ses motos alignées sur les trottoirs, ses vitrines endeuillées interdites aux mineurs, ses magasins de petites voitures à très cher, pour les grands seulement. Il n’a le goût de s’arrêter à aucune de ces merveilles. Maintenant, sans savoir pourquoi, il court. Arrivé à Garibaldi, il oblique vers les Capucins, puis il descend dans le métro.

Au même moment, les deux supporters pénètrent dans la boutique de leur club, espérant trouver là un peu de fraternité. Mais en guise d’hospitalité, une blondasse leur intime l’ordre de choisir quelque chose ou de déguerpir. Alors, comme la moindre écharpe coûte des mille et des cents, les deux gars s’en vont l’oreille basse, retrouver la mer, la seule amie qu’ils ont depuis qu’ils sont arrivés ici.

Toutes les illustrations sont de Michéa Jacobi.

Lire les épisodes précédents :

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