Un expert confirme le « délabrement très avancé » de 7 immeubles du haut de la rue d’Aubagne

Actualité
le 6 Mar 2019
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La Ville va prendre la main sur sept immeubles de l'îlot de la rue d'Aubagne marqué par les effondrements de novembre. La municipalité annonce vouloir y réaliser "un nouveau projet urbanistique" sans encore en préciser les contours. Certains propriétaires n'écartent pas la possibilité d'une action en justice pour contester cette décision.

Le lieu des effondrements, en cours de déblaiement fin 2018. (Image VA)

Le lieu des effondrements, en cours de déblaiement fin 2018. (Image VA)

Vendredi dernier, aux alentours de 20 heures, la Ville annonce par communiqué vouloir lancer une procédure de maîtrise foncière sur sept immeubles de la rue d’Aubagne. Sept bâtiments situés entre les numéros 71 et 83 qui devront faire l’objet d’une « rénovation si possible », voire d’une démolition « en fonction du diagnostic des experts ». « Ces bâtiments présentent des pathologies trop importantes pour être laissés à la responsabilité de propriétaires privés. Ils ne pourront donc plus jamais être habités en l’état », peut-on ainsi lire. Par cette procédure, la Ville va prendre la main sur une partie de l’îlot qui a vu s’effondrer deux immeubles en plein cœur de Noailles causant la mort de huit personnes. Mais son projet reste à ce jour, très flou. Jean-Claude Gaudin revendique d’ailleurs, dans ce communiqué, le choix de prendre « le temps nécessaire » pour mener à bien l’opération.

« Nous avons appris la maîtrise foncière par la presse. Tout ce que l’on sait aujourd’hui, c’est ce qu’on a lu dans les journaux », s’indigne Laurie Platonoff, copropriétaire du 73. Elle a ainsi pu lire que la municipalité compte entamer sur ces immeubles des procédures à l’amiable ou des expropriations pour mener « un nouveau projet urbanistique pour la rue d’Aubagne qui s’inscrira pleinement dans l’esprit et l’environnement du quartier et intégrera de nombreux logements sociaux ». En quoi consiste ce « projet urbanistique » ? Que vont devenir les parcelles des immeubles effondrés ? Les autres immeubles de l’îlot ?

Contactée par Marsactu à plusieurs reprises, l’adjointe chargée du logement et de la rénovation urbaine Arlette Fructus n’a pas donné suite. Idem pour le service presse de la mairie.

« État de dégradation généralisé »

La décision de la mairie de Marseille repose, toujours selon son communiqué, sur le diagnostic du fameux collège d’experts qui a examiné « 33 bâtiments du périmètre de la rue d’Aubagne, et notifié pour dix d’entre eux un arrêté de péril grave et imminent ». Dans ce collège d’experts, plusieurs techniciens du Centre scientifique et technique du bâtiment, mandatés par l’État. Mais, à la préfecture, on renvoie la balle vers la mairie sans faire plus de commentaire.

Plusieurs cabinets privés font également partie de ce collège. Contacté, le représentant de l’un d’eux, qui souhaite rester anonyme, livre quelques détails sur les conclusions du diagnostic en question.

« Nous posons un diagnostic, décrivons l’existant. Ensuite la Ville prend ses décisions », insiste ce technicien. Il poursuit : « Nous avons constaté sur ces bâtiments un état de dégradation généralisé sur tous les éléments. Le coût pour les remettre en état peut être comparé à une démolition/reconstruction, explique-t-il avant d’entrer dans les détails. Nous avons constaté des pathologies importantes, des fissures généralisées, une instabilité des sols. Parfois, même nos techniciens hésitaient à entrer dans les immeubles. Il est arrivé qu’on se dise : « si quelqu’un rentre là dedans, c’est les secours pour sauver une vie. »« 

Enfin, il conclut : « Nous avons aussi remarqué un réseau vétuste, mal entretenu dans les sols d’assise et qui a un impact sur les murs mitoyens. L’état des sols plus un patrimoine mal entretenu mène à cet état de délabrement très avancé. » Cet état des lieux était déjà esquissé par le même collège d’experts, dès novembre, faisant état d’un sol dégradé par des écoulements d’eau, fragilisant la structure même des immeubles (lire notre article).

Pour cet expert en bâtiment, les raisons de la fragilité extrême des sept immeubles ne vient pas de l’effondrement. « Il n’est plus question d’effet domino. Aujourd’hui, nous avons traité chaque bâtiment indépendamment et si nous avions fait ce diagnostic avant le 5 novembre, nous aurions eu les mêmes conclusions », estime-t-il. Dans la carte de la Soleam de 2014, l’ensemble de ces immeubles présentent des présomptions de péril ou d’insalubrité. À notre connaissance, le n°75 avait fait l’objet d’un arrêté de péril non imminent en 2011, levé cinq mois plus tard.

Action en justice des propriétaires

Du côté des propriétaires, on conteste les orientations de cette expertise. « C’est l’effondrement qui a causé des dégâts dans notre immeuble. Il était bien entretenu et en bon état. Il a souffert de l’effet domino », maintient Laurie Plantanoff, du n°73.

Gabriel Adam a lui un local commercial au 71 de la rue d’Aubagne. Quelques 60 m² où il stocke le matériel professionnel de trois entreprises (salon de coiffure, snack, et salon de bien-être) dans l’attente d’une reconversion. « Je ne suis même pas sûr de pouvoir récupérer mes affaires », n’en revient pas cet entrepreneur.

Comme sa voisine, il doute des conclusions du rapport du collège d’experts missionné par la mairie. « J’ai fait réaliser des expertises avant le drame du 5 novembre et après. J’ai des documents qui expliquent clairement que la mise en péril de mon immeuble a été causée par la déconstruction du 69 », se défend-il. Ce dernier bâtiment a en effet été en partie démoli sur décision municipale. Le but de l’opération étant de sécuriser le travail des secours, expliquait alors la Ville.

Comme Gabriel Adam, une vingtaine de propriétaires sont concernés par l’éviction annoncée par la Ville. Dans un premier temps, certains d’entre eux espèrent trouver avec la mairie un arrangement à l’amiable, mais ils sont plusieurs à réfléchir à une action en justice si ce n’est pas le cas. « Je veux bien vendre, mais pas dans n’importe quelles conditions », prévient Gabriel Adam, inquiet.

« Opérations immobilières très rentables »

Une inquiétude qui vient probablement du caractère particulier de ces procédures de maîtrise foncière. « Ces procédures sortent du droit commun, estime Emmanuel Patris, ex-cadre de la Soleam et membre de l’association un Centre ville pour tous. Les arrêtés de péril ou d’insalubrité permettent des expropriations plus rapides, avec des indemnisations moins importantes pour les propriétaires, puisqu’on soustrait à la valeur du bien le coût de la démolition et des éventuels relogements. » 

Selon lui, ce type de procédure permet « à la puissance publique d’intervenir lourdement et de façon ciblée sur un îlot, mais peut aussi servir de prétexte à des opérations immobilières très rentables ». Le risque étant alors, toujours selon cet ancien chargé de projet à la résorption de l’habitat indigne, que des promoteurs soient désignés « sans véritable appel à projet, avec peu de garanties sur le logement social et sans garantie de retour des habitants du quartier ».

« Il n’y a dans cette histoire aucun promoteur »

Questionnée par 20 Minutes, Sabine Bernasconi, maire LR des 1er et 7e arrondissements, tente de prendre le contre-pied de cette analyse. « Plusieurs options sont étudiées. Les immeubles acquis par les collectivités pourront servir à construire des logements sociaux. J’ai une volonté que Noailles conserve son âme de quartier populaire. Il n’y a dans cette histoire aucun promoteur ! », se défend-elle. Sans pour autant préciser le calendrier, la manière de procéder, les garanties pour les délogés, ou encore le type et la part de logements sociaux imaginés pour ce mystérieux « projet urbanistique ». Cette dernière n’a pas non plus répondu à nos sollicitations.

Mais la mairie n’est pas la seule à s’engager rue d’Aubagne. Comme le détaillait Marsactu, la métropole prévoit également de lancer des procédures de rénovation lourde sur dix immeubles de la rue meurtrie, aux numéros 6, 10, 16, 37, 38, 40, 42, 44, 62, 60A et 94, dans le cadre de son plan de lutte contre l’habitat indigne (lire notre article). Un plan qui concerne un nombre conséquent d’immeubles dans le centre-ville, et, plus particulièrement à Noailles (voir notre carte). Une agitation soudaine qui, après des années de retard, doit encore convaincre qu’elle ne se fera pas au détriment des habitants.

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Commentaires

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  1. Zumbi Zumbi

    Y a-t-il un rapport entre le « réseau mal entretenu » qui déstabilise les sols d’assise et me travail (ou pas) de la SEM, qui donne des leçons au monde entier sur l’art de privatiser les réseaux publics de gestion de l’eau ?

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    • Benoît Gilles Benoît Gilles

      Bonjour, il s’agit plus précisément de la Seramm, une filiale du groupe Suez, tandis que la Sem est une filiale de Veolia.

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  2. corsaire vert corsaire vert

    Quelle bande d’hypocrites ! l’objectif depuis des années est de récupérer ce centre ville à des fins spéculatrices et financières .
    Avec huit morts l’alibi est tout trouvé : on démolit et on reconstruit , mais ce sera tellement cher que seuls des gens aisés pourront y habiter .
    La rue de la République est un bon exemple de leurs méthodes crapuleuses .
    Leurs promesses n’engagent que ceux qui y croient !
    Où sont les habitants modestes chassés de ce quartier pour des « rénovations  » ?

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