Rue d’Aubagne, les experts de l’État pointent le danger d’un sous-sol gorgé d’eau

Actualité
le 30 Nov 2018
5

Ce jeudi, alors que le ministre du logement était en visite à Marseille, les experts mandatés pour diagnostiquer la rue d'Aubagne, puis tout Marseille, se sont enfin exprimés. La présence d'eau dans les sous-sols pourrait avoir fragilisé les fondations des immeubles effondrés, estiment-ils. Un fait connu depuis au moins 10 ans.

Le lieu des effondrements, en cours de déblaiement fin 2018. (Image VA)

Le lieu des effondrements, en cours de déblaiement fin 2018. (Image VA)

Pourquoi les immeubles de la rue d’Aubagne se sont-ils effondrés ? Faut-il démolir d’autres bâtiments pour éviter un effet domino ? Qui pourra rentrer chez soi ? Et quand ? Voilà trois semaines que ces questions sont au centre de l’actualité marseillaise, et au-delà. Venus spécialement de Paris et arrivés sur place trois jours après le drame, des d’experts missionnés par l’État et parmi les plus compétents dit-on, sont censés “épauler les services locaux” pour y répondre. Le périmètre de l’audit de ce groupement d’experts, qui travaillent avec des ingénieurs de la Ville et de la métropole, comprend, dans un premier temps, la rue d’Aubagne, dont plus de 400 habitants ont été évacués.

Et pour la première fois depuis trois semaines, les experts qui travaillent sur la rue d’Aubagne se sont exprimés ce jeudi devant la presse. Toujours pas en mesure d’apporter des réponses définitives, ils ont tout de même confié leur hypothèse de travail sur les raisons de l’effondrement : celles-ci résideraient dans les sols imbibés d’eau de la rue. Une hypothèse qui est en fait une certitude depuis des années. Et déjà décrite dans plusieurs rapports d’experts passés entre les mains des syndics, de la justice, de la mairie…

“Des éléments mais pas de réponse”

“Je ne peux rien dire tant que le ministre n’est pas là”, s’excuse d’abord, gêné, Charles Baloche, directeur adjoint des structures au CSTB, le centre scientifique et technique du bâtiment. Après avoir accompagné Julien Denormandie jusqu’aux décombres sous les flashs de dizaines de journalistes, Charles Baloche et trois autres techniciens peuvent enfin exposer l’avancée de leur travail.

“Nous sommes cinq experts du CSTB, mais en pointillés, pour épauler les services de la mairie et de la métropole”, précise avant tout l’expert rejoint par Jean-Philippe D’Issernio, directeur de la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) : “Jusqu’à jeudi dernier, nous devions déterminer s’il était possible que les habitants du périmètre de sécurité récupèrent leurs affaires et dans quelles conditions. Depuis, nous étudions la question d’un éventuel retour des habitants chez eux. Pour le moment, nous avons des éléments mais pas de réponse.” Une démolition d’autres immeubles est-elle envisageable ? Là encore, apporter une réponse semble prématuré.

Le périmètre évacué, 48 immeubles et 446 personnes.

“Dans cette affaire tout passe par les murs”

Toujours est-il que la fragilité des immeubles, aujourd’hui compris dans le périmètre de sécurité, est indéniable. “Nous devons rédiger un guide technique des pathologies de la rue d’Aubagne. On retrouve dans certaines villes des constructions de la sorte, mais il y a ici des particularités”, tient à faire remarquer Christophe Suanez, chef du service de la prévention et de la gestion des risques à la mairie. Les constructions en question sont en effet des bâtiments qui datent du XIXe siècle.

“Sans fondation aucune, avec des murs porteurs qui sont seulement posés sur le sol, à quelques décimètres de profondeurs, complète Charles Baloche du CSPB. Ces murs porteurs sont perpendiculaires aux façades, et donc à la rue, qui ici est en pente. Tout passe par les murs dans cette affaire.” Et l’expert d’expliquer que la moindre faiblesse de l’un de ces murs peut irrémédiablement entraîner la chute de l’immeuble. Mais d’où vient la faiblesse ?

“Si de l’eau s’infiltre et remonte par capillarité, elle détériore les murs, fragilise la performance du liant, poursuit Charles Baloche. Donc le problème vient d’en-dessous. D’autant que l’eau peut aussi comprimer le sol, déplacer de la matière et créer des cavités. C’est pourquoi nous allons aussi devoir analyser les sols.” Si aujourd’hui, “l’hypothèse” sort de la bouche d’experts de l’État, ce n’est pas la première fois que le problème est soulevé par.

Un problème connu depuis 2010 au moins

“Concernant les venues d’eau dans les caves du n°61, un pompage des caves a été effectué, mais il n’est pas possible de garantir qu’elles ne se reproduisent plus à l’avenir, car ces venues d’eau concerneraient vraisemblablement toute la rue d’Aubagne, et pas uniquement le 61”, écrivait le 30 mars 2010 madame Dole, directrice des affaires juridiques de la Ville à un expert judiciaire. Ce dernier étant mandaté pour inspecter l’état du 61, propriété de la Ville et du 63, que la collectivité finira par acquérir et qui s’est écroulé avec le 65  le 5 novembre dernier.

Ces venues d’eau concerneraient vraisemblablement toute la rue d’Aubagne

“Nous vous rappelons que la présence d’eau dans les sous-sols de l’immeuble 61 et le long du mur mitoyen avec le 63 est considérée au moins, comme un élément fort aggravant voire comme déterminant des dommages subis par l’immeuble 63”, lui répond Gilles Cardi, l’expert judiciaire.

Quant au 65, peu de doute sur l’état de son sous-sol non plus. Le 28 septembre dernier, le rapport de l’expert Filliputi dans le cadre de la procédure judiciaire menée conjointement par la Ville, propriétaire du  63, et par le syndic du 67 à l’encontre du 65 mentionne en effet ceci : “Il ressort des investigations que la cause des désordres est la présence d’eaux usées en cave sous forme d’une flaque permanente. Ces eaux usées provenaient d’une fuite au niveau du raccordement du tuyau d’évacuation avec le regard de l’égout.” Des désordres que n’arrangent pas “les entrées d’eaux de pluie depuis plusieurs siècles, la fuite possible d’eau potable et les défauts de ventilation”, précise encore l’expert.

Consciente du danger depuis au moins dix ans, la mairie de Marseille n’y a visiblement pas remédié. L’enquête judiciaire devra identifier l’origine de la fuite fatale.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Bibliothécaire Bibliothécaire

    On assiste ici à une combinaison d’effets malencontreux comme les remontée capillaires sur des murs qui ont (peut-être) été rendus imperméables à la vapeur (en gros, enduit ciment à la place d’un enduit chaux) + fuites.

    Une interrogation à laquelle je souhaiterai que les experts du CSTB répondent : est ce que les arrosages à grande eau des rues marseillaises n’auraient pas favorisé qqes infiltrations de-ci de-là, voir d’éventuels “sinkholes” à venir sous les chaussées ?

    Signaler
    • Zumbi Zumbi

      À propos de ces milliers de litres déversés en pure perte dans les caniveaux je me pose aussi la question : cela aurait-il un rapport avec les innombrables creux et bosses, craquelures et trous dans le macadam qui rendent nombre de rues du centre de Marseille impraticables au vélo ? D’après un ami dont c’est le métier, le rebouchage à la va-vite des trous après des travaux systématiquement confiés au moins-disant ( combien de sous-traitants détachés…) explique en bonne partie ces désordres, et n’arrange pas les choses : le sol est à la fois artificialisé et sujet à des flux souterrains incontrôlables. Mais l’idée de coordonner les services, de contrôler les travaux, de préférer la compétence professionnelle… Mais non “on est chez nous” à Marseille, n’est-ce pas ?

      Signaler
  2. Happy Happy

    Encore une fois, félicitations à tous les journalistes de Marsactu qui couvrent brillamment tous les aspects de cette affaire, des plus techniques aux plus humains en passant par la politique. Vous auriez votre place dans les collèges d’experts, mais vous êtes bien plus utiles ici, pour informer, vulgariser et pointer ceux qui essaient de se défausser de leurs responsabilités.

    Signaler
  3. pas glop pas glop

    Il y a quelques mois dans le cadre d’une émission de radio consacré aux rats (sur France culture mais je ne retrouve plus la référence), un intervenant expliquait la forte présence de rats à Marseille par la présence de commerces alimentaires mais aussi par un réseau d’égouts en très mauvais état, pas entretenu…

    Signaler
    • corsaire vert corsaire vert

      les rats en effet contribuent à la déstabilisation des sous sols friables .
      Ils creusent des galeries qui se remplissent d’eau à la moindre pluie importante et le travail de sape commence …7
      Il existe aujourd’hui des moyens de dératisation efficaces mais encore faut-il une volonté politique de la ville et des moyens financiers dans ce sens .
      Mais peut être les rues infestées de rats la nuit, comme le mistral “dépolluant ” font ils partie de la couleur locale si chère à notre nullicipalité ?

      Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire