Vidéosurveillance : “Tout cela n’est que de la communication qui vise à impressionner”

Interview
le 4 Avr 2018
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Jeudi 12 avril, Marsactu organise au théâtre de l'oeuvre son deuxième débat, sur le thème de la vidéosurveillance. En préambule à cette soirée, Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des questions de sécurité, précise les enjeux de cette thématique au niveau local.

Laurent Mucchielli.

“Vous êtes filmés”. Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste de la sécurité et directeur de recherche au CNRS vient de publier une enquête sur la vidéosurveillance, aux éditions Armand Colin. Il consacre une partie de son livre, nommée “Mega City”, gaspillage de l’argent public et vidéoverbalisation, à l’analyse de la situation à Marseille. Le chercheur y décrit une utilisation purement politique de la vidéosurveillance, sans réelle évaluation de son efficacité. Il revient pour Marsactu sur la pertinence, ou non, de ces dépenses importantes d’argent public.

Vous écrivez que l’installation des premières caméras de vidéosurveillance à Marseille remonte aux années 2000, mais que c’est réellement entre 2010 et 2012 qu’un plan massif de vidéosurveillance a été mis en place dans la ville. Pouvez-vous revenir sur cette période ?

La première vague d’installation de caméras était effectivement très limitée, c’était plus quelque chose d’expérimental dans quelques rues de l’hyper-centre marseillais. À l’époque, le maire faisait encore partie de ces élus qui ont longtemps considéré que la sécurité est l’affaire de l’État. Il pensait donc qu’il n’était pas nécessaire d’activer les deux manettes dont dispose un élu local en matière de sécurité, c’est-à-dire la police municipale et la vidéosurveillance. À partir des années 90, certains maires ont pourtant fait le contraire en politisant la question de la sécurité au plan municipal comme Patrick Balkany à Levallois-Perret (92). Mais à Marseille, il n’en était pas question.

Ce qui a fait basculer Jean-Claude Gaudin et son entourage c’est la séquence de politisation et de médiatisation très forte de la question des règlements de compte, avec leur comptage au niveau national. Cela s’accompagnait de titrailles médiatiques toutes plus dramatisantes les unes que les autres. Cette séquence correspond à la période qui précède les élections présidentielles de 2012 où, dans l’équipe de Nicolas Sarkozy, on a choisi de politiser la question de la sécurité. Il s’agit d’un classique des rhétoriques du côté droit de l’échiquier politique. Et quand on veut incarner cette question, le répertoire est assez limité : c’est soit les banlieues parisiennes, soit Marseille.

Il y a donc eu ici une pression très forte, le ministre de l’intérieur est venu à Marseille pour déclarer que c’était insupportable. On a aussi pu voir la valse des préfets de police. Petit à petit, l’opposition est également entrée dans le jeu avec notamment la venue de Martine Aubry. Bref, toute cette mobilisation, qu’elle soit politique ou médiatique, a été très forte avant d’en arriver à ce fameux conseil municipal qui s’est tenu à huis-clos en mai 2011. Lors de ce conseil, il a été décidé d’investir massivement de l’argent dans la sécurité en transformant la police municipale et en lançant un grand plan de vidéosurveillance.

1000 caméras, 46 policiers municipaux et la création d’un centre de surveillance urbain opérationnel 24h/24, 7/7 jours … Peut-on dire que la volonté de la mairie était à ce moment là de “mettre le paquet” ?

En fait, ce qui s’est passé, c’est que Marseille a largement pris modèle sur Nice. Par moment, on a presque l’impression qu’il y a une sorte de concurrence entre les deux villes. On le voit avec les annonces politiques régulières. Et puis, les choses sont allées très vite. Il y a d’abord eu un dialogue entre la Ville et l’État. La ville de Marseille a dû demander un diagnostic à la préfecture de police et à la direction départementale de la sécurité publique pour qu’ils indiquent ce qu’ils souhaitaient en terme de localisation des caméras.

Mais à côté de cela, il y a aussi des enjeux proprement politiques de la mairie qui considère certains lieux comme emblématiques. Elle a mis des caméras dans des lieux où, aux yeux de la police, il n’y avait pas de problème particulier de sécurité. On peut par exemple citer le secteur entre les Terrasses du port et le Vieux-Port. Il n’y a pas de problème de sécurité mais la Ville est à cet endroit très soucieuse de son image, pour des raisons touristiques notamment.

L’autre question politique pour la Ville, c’est la répartition des implantations par arrondissement. À Marseille, tout rentre vite dans des jeux politiques entre secteur. Il fallait aussi, en quelque sorte, en donner un peu à tout le monde. Il y a donc une sorte de jeu, de négociation avec les maires de secteur mais aussi les comités d’intérêt de quartier et tout ce qui fait le système politique marseillais.

Ce vaste maillage, inégal mais qui inonde une partie de la ville, vous le mettez en regard avec des chiffres. 1,1 par exemple, le nombre de flagrant délit détecté par caméra et par an. Finalement, c’est très peu… 

Les mairies font de la politique avec les questions de sécurité mais les services de police font aussi de la communication sur ce qu’ils font et sur tout ce qui va dans le bon sens pour leur image. Les médias reçoivent donc régulièrement des communiqués de presse où on leur donne des données statistiques en leur disant par exemple “grâce à la vidéo, nous avons pu ce mois-ci faire arrêter 25 personnes” ou alors en leur parlant de faits-divers précis en disant par exemple “nous avons pu élucider une agression sur le Vieux-Port hier soir à la sortie d’une boîte de nuit grâce aux caméras”. Mais ce que je montre dans mon livre, c’est que tout cela n’est que de la communication qui vise à impressionner.

En réalité, ces chiffres ne veulent rien dire car on ne leur donne aucun élément de comparaison et ont les sort de leur contexte. Peut-être que le fait qu’il y ait des policiers qui regardent des écrans de vidéosurveillance permet de faire quelques centaines d’arrestations dans l’année. Mais la question qui faut également se poser est : combien d’infractions sur la voie publique traite l’ensemble des commissariats de Marseille ? L’ensemble des infractions sur la voie publique est de l’ordre de 60 000. Donc, quand bien même on arriverait à faire 600 interpellations grâce à la vidéosurveillance dans une année, ce ne sera jamais que 1 % de toutes les affaires que les policiers doivent traiter. Ce n’est donc pas nul, mais en réalité, c’est tout petit. Ça a l’air très impressionnant sans élément de comparaison, mais sur l’ensemble de l’activité policière c’est dérisoire.

Ça l’est d’autant plus si on le compare au prix de la vidéosurveillance que vous évaluez à 7 millions d’euros par an. Dans votre livre, vous défendez la légitimité de la question du “gaspillage d’argent public”.

On peut toujours se dire, et c’est ce que disent les policiers, que même si c’est tout petit, c’est toujours cela de pris. Mais quand on est un gestionnaire de l’argent public, de nos impôts donc, on doit aussi se poser la question du rapport coût/avantage et se demander ce que l’on s’empêche de faire en faisant ce choix. L’argent qui est mis dans la vidéosurveillance est retiré ailleurs, mais tout cela n’est jamais sérieusement évalué.

Je dis à la fin de mon livre que dans un pays démocratique, on pourrait rêver d’un système différent dans lequel on part du bas, en diagnostiquant les besoins réels de la population pour ensuite faire des choix. Quand ce besoin est de type sécuritaire, et il y a à Marseille des besoins réels de sécurité, on peut se demander si les investissements dans la vidéosurveillance sont efficaces ou s’il ne faudrait pas plutôt, par exemple, embaucher plus de policiers municipaux.

Pensez-vous que la présence de policiers sur le terrain soit plus efficace que celle de caméras à budget égal ? 

La question est : que veut-on comme efficacité ? Quand on met les chiffres sous le nez des élus, ils vous répondent que de toutes façons, la population est contente car cela fait baisser le sentiment d’insécurité. Ce qui est possible, bien qu’il n’y ait pas vraiment d’étude là-dessus. Mais est-ce que la présence humaine n’aurait pas un effet au moins tout aussi apaisant pour le sentiment d’insécurité, sans compter toutes les autres missions qu’ils pourraient remplir ?

En interviewant longuement le chef de la police municipale à Marseille, qui dit par ailleurs être convaincu de l’intérêt de la police de proximité, on se rend compte, en regardant l’affectation des effectifs de police et leurs missions, qu’il n’y a pas de police de proximité, de système organisé, de quadrillage de terrain de l’ensemble de la ville avec des gens qui patrouillent à pied ou en vélo pour pouvoir discuter avec les habitants.

Face à cela, le chef de la police répond qu’il n’a pas assez d’effectif. On voit bien là les contradictions auxquelles on arrive quand on fait des investissements aussi coûteux dans des machines alors qu’il y a dans le même temps des besoins humains et de services de proximité qui ne sont pas remplis… et qui pourraient certainement l’être, dans un budget équivalent.

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Commentaires

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  1. mrmiolito mrmiolito

    Merci pour cet article. Il y a longtemps que les marseillais.e.s se posent la question de l’efficacité de ces dispositifs qui, soit dit en passant, encombrent aussi certains trottoirs où les grands mâts de caméra ont évidemment été posés sans réfléchir à leur impact sur la circulation à pied.
    Même en imaginant des policiers municipaux “bien payés”, qu’on chiffrera à la louche à 4 000 € brut par mois (donc 48 000 € par an) afin qu’ils en touchent 2 500 nets (et je suis sûr que ce n’est pas si bien payé !), pour 7 millions d’euros annuels dédiées à la surveillance, on pourrait donc se “payer” 145 policiers en plus.
    Evidemment s’ils ne coûtent que 3 000 e brut par mois (ce qui est plus probable), cela fait alors près de 200 policiers en plus. !
    En terme d’efficacité d’élucidation et de flagrant délit, rapporté à des caméras passives, la question ne se pose évidemment pas du meilleur usage à faire de ces 7 millions !!!
    On se demande bien pourquoi personne n’est capable de faire de si simples calculs de coin de table, à la Mairie…

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Peut-être parce que le gaspillage d’argent public dans des gadgets qui permettent de faire de la communication politique n’est pas un problème pour le gang Gaudin ?

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  2. Electeur du 8e Electeur du 8e

    “À Marseille, tout rentre vite dans des jeux politiques entre secteur. Il fallait aussi, en quelque sorte, en donner un peu à tout le monde. Il y a donc une sorte de jeu, de négociation avec les maires de secteur mais aussi les comités d’intérêt de quartier…” Excellent résumé de la façon dont Marseille est “gérée” : aucune vision à l’échelle de la ville, mais une juxtaposition d’intérêts à courte vue à l’échelle des quartiers.

    Ajoutons-y l’effet pervers de la loi PLM qui conduit à négliger les arrondissements qui votent “mal” et à favoriser les arrondissements clés pour les élections municipales, et nous avons une bonne clé de lecture de la politique d’investissement du gang Gaudin.

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  3. petitvelo petitvelo

    Le sentiment de sécurité, une fois qu’on s’est fait voler son vélo devant la caméra ou qu’on a vu toutes les voitures garées au pied du panneau “vidéo-verbalisation”, … il ne concerne plus que les irrationnels et les touristes. Même l’effet dissuasif reste à démontrer.
    Une caméra, c’est en principe bien plus fixe et inactif qu’un agent. D’ailleurs le plan sentinelle ne s’est pas appuyé sur un google-car.

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