Le 4, rue Pythéas, emblème d’un péril sans fin

Enquête
le 7 Fév 2022
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Premier immeuble évacué dans Marseille après les effondrements de la rue d’Aubagne, le 4, rue Pythéas est toujours en situation de péril. Chronologie d’un chantier paralysé depuis plus de trois ans, à deux pas du Vieux Port.

À deux pas du Vieux-Port, l'immeuble est entouré d'un périmètre de sécurité depuis novembre 2018. (Photo Clara Martot)

À deux pas du Vieux-Port, l'immeuble est entouré d'un périmètre de sécurité depuis novembre 2018. (Photo Clara Martot)

Plus de trois ans après la signature du premier arrêté de péril, le 4, rue Pythéas offre toujours la même figure balafrée, les mêmes fenêtres murées. “Tout le quartier a été refait, et il reste ces grosses fissures sur le mur… Cet immeuble, c’est comme une verrue sur un corps d’athlète”, se désespère l’une des copropriétaires. Aujourd’hui, les rues alentours sont pavées à neuf, sauf la partie incluse dans un périmètre de sécurité jonché de déchets, conforme au bâtiment lézardé qu’elle entoure. L’immeuble en est à son quatrième arrêté de péril et le risque d’effondrement est toujours réel depuis le départ précipité de ses habitants.

Deux jours après le drame de la rue d’Aubagne, le 7 novembre 2018, l’immeuble était évacué, bouclé. Plusieurs médias, dont Marsactu, rapportent la scène : c’est la première évacuation d’une longue série à travers la ville. On constate les larges fissures qui traversent la façade du bâtiment, à deux pas du Vieux-Port.

Comme nous l’écrivions il y a deux ans, le 16 janvier 2020, des experts du centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) concluent leur visite en pointant le “risque d’effondrement total ou partiel du bâtiment à court terme”. Le 11 février 2020, un nouvel arrêté de péril est donc établi par la mairie de Marseille. Il s’agit d’un arrêté “modifié de péril grave et imminent”, qui vient alors compléter le premier arrêté pris le 14 novembre 2018, dans la foulée du drame de la rue d’Aubagne. À cette époque, le 4, rue Pythéas et le 65, rue d’Aubagne partagent un point commun : être géré par le syndic Liautard, impliqué dans plusieurs dossiers d’immeubles insalubres du centre-ville et mis en examen dans le cadre de l’instruction sur les causes des effondrements.

Unique mesure d’urgence réalisée en trois ans : en 2020, le périmètre de sécurité a été élargi.

Mais depuis le 30 juillet 2020, l’immeuble de la rue Pythéas est passé sous la gestion d’un autre syndic : le cabinet d’Agostino. Une semaine après ce passage de flambeau, le 13 août 2020, la Ville de Marseille signe un nouvel arrêté de péril. Il s’agit du troisième à cibler le 4, rue Pythéas. Cette fois, il n’est plus “grave et imminent” mais “ordinaire”. Cette requalification s’explique. Une mesure d’urgence a été réalisée : le périmètre de sécurité qui entoure l’immeuble a été élargi. Il fait désormais trois mètres de largeur sur le trottoir, comme préconisé dans l’arrêté de février 2020. Mais les autres mesures d’urgence exigées en février 2020, qui concernent la “prévention des chutes de blocs” de la façade, n’ont pas été suivies.

Un troisième arrêté et des fissures “réouvertes”

Pour le reste, le troisième arrêté de péril d’août 2020 reprend mot pour mot les mêmes préconisations que celles énoncées quelques mois plus tôt. La Ville y dresse de nouveau sur deux pages la liste des désordres constatés, étage par étage. Il est longuement question des “larges fissures” qui lézardent la façade. Mais pas que. Concernant les “fissures diagonales” sur un “mur porteur” au rez-de-chaussée, on peut lire le commentaire suivant : “à noter que les fissures rebouchées récemment (…) se sont déjà réouvertes”. Dans un appartement du premier étage, une autre fissure censée être bouchée s’est également réouverte “sur une épaisseur de l’ordre d’un millimètre“.

Malgré la présence d’échaffaudages, les travaux structurels n’ont jamais démarré. (Photo CM)

Dans ce troisième arrêté de péril, la Ville enjoint le syndic à engager trois nouvelles mesures : “désigner un géotechnicien”, “réaliser un diagnostic” de toute la structure de l’immeuble et enfin “mettre en œuvre les travaux”. Cette fois, les copropriétaires sont “mis en demeure sous un délai de six mois”. Le nouveau syndic semble désireux de suivre le calendrier. En octobre 2020, les propriétaires se réunissent en assemblée générale extraordinaire pour voter le recours à un bureau d’études géotechniques. Un diagnostic sera dressé au printemps 2021. Mais une nouvelle autre problématique s’ajoute à la liste rallongeant soudain les délais : la présence de squatteurs dans plusieurs appartements.

Squats, échafaudages et pourriture

Contactée, la Ville de Marseille confirme avoir été informée de ces occupations illégales. La mairie précise avoir orchestré deux évacuations en mars 2021, et une troisième tout début janvier 2022. “Les choses commençaient à avancer, puis il y a eu les squatteurs. On sait qu’ils peuvent revenir à tout moment“, craint l’une des propriétaires de l’immeuble.

On ne peut pas barricader les fenêtres, car cela mettrait en cause la structure de l’immeuble.

Une représentante du syndic

La présence de squatteurs suffirait-elle à expliquer que la situation du 4, rue Pythéas n’ait pas bougé d’un poil depuis le changement de syndic ? C’est ce qu’avance une collaboratrice du cabinet d’Agostino, qui souhaite rester anonyme. “Les squats, c’est le plus gros problème de l’immeuble”, explique notre interlocutrice au téléphone. Surtout que selon elle, il n’est pas aisé de sécuriser un immeuble en péril. “Les appartements sont facilement accessibles à cause des échafaudages. Et on ne peut pas barricader les fenêtres, car cela mettrait en cause la structure de l’immeuble”, détaille-t-elle encore. Une analyse inquiétante : le poids des moellons qui fermeraient les issues pourraient donc à lui seul accentuer le péril.

Enfin, toujours selon notre interlocutrice, les occupants de fortune auraient mis à mal les canalisations en réalisant des raccordements illégaux à l’eau. Conséquence : “avant de s’attaquer aux travaux de façade, on doit se débarrasser de la moisissure qui est apparue sur certains murs à l’intérieur”, conclut-elle. Autrement dit, le temps n’a pas joué en faveur du 4, rue Pythéas.

Après les mesures d’urgence, les travaux de façade

Lors de notre échange téléphonique fin décembre, le cabinet d’Agostino assurait qu’une fois la moisissure enlevée, les travaux de la façade pourraient démarrer. La réalisation de ces travaux a d’ailleurs été votée par le syndic en octobre dernier. Et depuis l’arrêté de péril du 13 août 2020, “les mesures d’urgence ont été réalisées et attestées (périmètre étendu, dispositif de prévention de chutes de blocs, échafaudage)“, précise la Ville dans un mail adressé à Marsactu. Pas plus tard que le 15 décembre 2021, l’architecte référente de la mairie, le syndic d’Agostino et l’architecte désigné pour les travaux ont effectué une “visite conjointe“, explique la Ville.

Le processus semble donc engagé. Ce qui a paradoxalement conduit la Ville à dresser un quatrième arrêté de péril sur le 4, rue Pythéas. L’objectif ? Prolonger les délais de la mise en demeure décidée à l’été 2020. Dans le dernier arrêté de péril en date, signé le 31 décembre 2021, on peut donc lire ceci : “les copropriétaires (…) sont mis en demeure sous un délai de 28 mois à compter de la notification du présent arrêté de mettre fin durablement au péril”.

Interrogée sur les raisons de cette importante rallonge, la Ville précise que l’arrêté prend en réalité effet à compter du 13 août 2020 : “Il ne court donc que jusqu’en janvier 2023.” Les travaux devraient donc être achevés d’ici un an. Sauf émergence de nouveaux obstacles devant la façade lézardée du 4, rue Pythéas.

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Commentaires

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  1. Cd Cd

    Quid des immeubles voisins? Ils n’ont rien à dire. Comme dans le naufrage d’un bateau, ils n’ont eu qu’un seul tord : être là. Que font les collectivités pour les protéger? La réponse actuelle est la mise en péril. Ce sont ainsi des centaines d’immeubles qui viennent élargir le groupe peu enviables de ceux placés en « péril ordinaire ». Combien de morts faudra-t-il encore?
    Merci encore de relater l’immense tristesse et la résignation du quotidien des marseillais.

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  2. Patafanari Patafanari

    Rien ne va plus. Le bâtiment fout le camp. La bauxite et le charbon itou. Les vigiles du Mucem sont presque aussi invisibles que les gardiens, carrément disparus des autres musées marseillais. Heureusement qu’il nous reste quelques signes de permanence : Les ordures.

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  3. juH juH

    Cela n’a pas empêché des appartements de cet immeuble d’avoir changé de propriétaire depuis l’arrêté de péril il me semble (je crois l’avoir lu quelque part). Et à vil prix. La mairie aurait peut-être pu préempter.

    Il aurait été intéressant de le mentionner dans l’article.

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