Euroméditerranée se projette jusqu’en 2030, avec de nombreuses zones d’ombre

Décryptage
le 10 Déc 2018
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Une nouvelle phase du projet d'aménagement Euroméditerranée devrait bientôt démarrer. L’État et les collectivités locales s'apprêtent à signer un document prévoyant les  chantiers "à lancer immédiatement", et jusqu'en 2030. Parmi les points clés, une prolongation de la "skyline" des quais d'Arenc au nord de la tour CMA-CGM.

Le nouveau protocole-cadre d'Euroméditerranée 2, signé entre les collectivités partenaires, prévoit notamment l'extension de la "skyline" marseillaise. Photo : AS

Le nouveau protocole-cadre d'Euroméditerranée 2, signé entre les collectivités partenaires, prévoit notamment l'extension de la "skyline" marseillaise. Photo : AS

Il est de ces documents complexes aux nombreux acronymes qui découragent d’y plonger le nez. C’est le cas du « Protocole-cadre de partenariat n°V pour l’extension d’Euroméditerranée (2011-2030) » et du « Contrat de projet partenarial d’aménagement pour la phase 1 Bis (2019-2030) », réalisés par Euroméditerranée, et qui doivent être signés prochainement par les collectivités partenaires du projet.

Pourtant, derrière ces noms à rallonge, on retrouve l’ensemble des chantiers « à lancer immédiatement » et jusqu’en 2030 sur le second périmètre de l’opération d’intérêt national (voir la carte du projet plus bas). Ils doivent aboutir à la réalisation de 7 000 logements neufs, la réhabilitation de 500 autres et accueillir in fine près de 15 000 habitants. C’est du moins ce que projette l’aménageur, car plusieurs zones d’ombre subsistent encore malgré la signature prochaine de ce document cadre.

Extension de la skyline marseillaise, remplacement du viaduc reliant Capitaine Gèze au Cap Pinède ou mutation du marché aux Puces : Marsactu fait le point sur les principaux enjeux de ces nouveaux contrats, desquels le public a été étrangement tenu éloigné.

Plan guide du projet Euroméditerranée. L’extension, dénommé « Euroméditerranée 2 », correspond à la partie située au nord d’Arenc. Crédits : Euroméditerranée / Claude Benzrihem.

La métropole devient la deuxième contributrice publique

La signature de ce nouveau protocole-cadre viendra en remplacement du dernier signé en 2011, et qui doit s’achever en 2020. Elle répond à une nécessité opérationnelle qui a vu un certain nombre d’opérations « glisser dans le temps« , des dires mêmes du nouveau document. Du côté de la direction d’Euroméditerranée, la négociation anticipée de ce nouveau protocole répondait également à la nécessité de s’assurer du soutien financier de tous les acteurs, alors que l’établissement a en charge la « maîtrise foncière » du périmètre. En langage non technocratique, cela signifie lui donner les moyens d’acquérir les terrains avant de confier leur aménagement à des promoteurs, et alors récupérer une partie de cette mise de départ.

Le projet d’Euroméditerranée 2, au coût frôlant le milliard d’euros, ne voit pas ses grands équilibres financiers remis en question. La contribution publique enfle tout de même de près de 41,2 millions d’euros depuis la dernière convention, pour atteindre 161,2 million d’euros.

La métropole, qui participait jusqu’à maintenant à hauteur de 15 % des subventions publiques monte en puissance et contribuera désormais à 21 % des subventions, là où la participation de la Ville recule en conséquence. L’État, toujours en tête, continue de participer à un tiers de celles-ci. Mais, au fil des décennies, le rapport entre l’État et les collectivités s’est déséquilibré. De 50/50 en début d’opération, il est tombé à un tiers / deux tiers aujourd’hui. Or, les collectivités n’occupent toujours que la moitié des sièges du conseil d’administration.

Une situation que regrette la présidente Laure-Agnès Caradec. Elle n’était d’ailleurs pas tout à fait étrangère à la rupture du dialogue en juillet dernier entre les élus et la direction d’Euroméditerranée, dont le directeur est l’ancien préfet Hugues Parant. Cet ajournement de la séance du conseil d’administration intervenait quelques jours à peine avant l’ouverture des discussions entre Euromed et la préfecture sur cette nouvelle convention. Depuis, le dialogue a repris à la tête de l’institution, sous la forme d’une froide cohabitation entre directeur et présidente. Pourtant les dossiers chauds figurent en nombre.

L’inconnue de la liaison Capitaine-Gèze – Cap Pinède

La nouvelle convention effleure l’enjeu de la connexion entre les autoroutes A7 et A55, qui se fait actuellement via la passerelle du boulevard Capitaine-Gèze. Les enjeux « multiples » de cette nouvelle liaison avaient pourtant été identifiés dès l’étude d’impact de la zone d’aménagement concerté Littorale, en raison de son intense trafic routier et de sa proximité avec le futur « pôle multimodal » de Capitaine-Gèze, qui accueillera le métro. En prévision, l’étude anticipait la réalisation d’une « trémie » routière plongeant en amont de la future place. Ce tunnel devrait permettre de créer de « nouveaux franchissements Nord Sud » et la création d’une « place de la Cabucelle », là où le viaduc actuel n’invite pas à la porosité. Mais la responsabilité en revenait à la métropole, laquelle n’a jamais débloqué le budget pour l’opération.

Visuel de la future place Cabucelle. La « trémie » est visible au sud de la place et doit permettre de réduire le trafic en surface. Source : étude d’impact de la ZAC Littoral.

Exit la trémie ? Le nouveau contrat de projet fait finalement mention d’une « approche d’intégration urbaine nouvelle incluant […] l’aménagement au sol de l’axe » cette fois-ci directement sous la maîtrise d’ouvrage d’Euroméditerranée. On n’en saura pour l’heure pas plus. « L’essentiel est de ne pas se tromper, avance Laure-Agnès Caradec, sans se prononcer sur la forme du futur ouvrage. S’il faut rajouter 10 ou 20 millions d’euros pour rétablir les sutures urbaines tout en permettant la réalisation du pôle d’échange, on les trouvera ». Le protocole fait état d’un budget prévisionnel de 40 millions d’euros pour la nouvelle voie. Si celle-ci devait être enterrée, la facture pourrait être bien plus salée.

L’actuelle passerelle du boulevard Capitaine-Gèze.

La skyline marseillaise enclenche la vitesse supérieure

Les reliefs du massif de l’Étoile, encore visibles depuis la mer, disparaissent un peu plus derrière l’extension de la skyline marseillaise rêvée par Euroméditerranée. Celle-ci doit se poursuivre « au-delà de la tour CMA-CGM, autour des passerelles routières qui environnent cet édifice« . Grâce au nouveau contrat de projet, Euroméditerranée souhaite aller vite en prévoyant dès 2020 le développement de cette skyline côté Nord, sur l’emprise actuelle de l’entreprise de logistique Sogaris, alors qu’elle était initialement prévue pour plus tard.

Pour justifier cette accélération, Euroméditerranée invoque une offre de bureaux « insuffisante » sur son périmètre. L’établissement, estimant que le quartier des affaires nouvellement créé est devenu « the place to be » (sic), juge qu’il faut éviter de « casser » la « spirale positive » d’attractivité qui se serait mise en place. En construisant rapidement de nouveaux bureaux.

« Le créneau d’Euromed est le marché de l’immobilier haut de gamme, qui correspond à des prix assez élevés, capables d’accueillir de grandes entreprises. Or sur ce segment, on manque d’offre« , précise Laurent Couture de l’Agam. Un segment qui intéresse moins les plus petites entreprises, « à la recherche de surfaces entre 100 et 250m² , complète Charles Bickert, gérant de BLC Immobilier. Les loyers sur Euroméditerranée, bien plus élevés par rapport à l’hypercentre, ne les intéressent pas ».

Avec la future tour de la Porte Bleue portée par Constructa, dont le permis de construire vient d’être accepté, et la nouvelle tour porté par la CMA-CGM sur l’emprise du Mirabeau 1, son siège historique, il reste à espérer que les grandes entreprises attendues suivront. D’ailleurs, Laure-Agnès Caradec a salué l’initiative du Grand port de réaliser un puis cinq immeubles de bureaux à proximité des bassins d’Arenc. Tout en regrettant que ces projets n’aient pas fait l’objet d’un dialogue avec l’institution qu’elle préside. Un dos-à-dos entre les deux institutions presque aussi ancien que l’opération d’intérêt national.

Emprise mentionnée au protocole-cadre n° V de l’extension d’Euroméditerranée en cours de signature. La tour La Marseillaise n’est encore qu’en construction sur cette vue. Carte : Marsactu / Google Earth.

Les zones d’ombre du marché aux puces et des Crottes

Le nouveau contrat de projet n’en dit pas plus sur la mutation du marché aux puces (lire notre article). Tout juste annonce-t-il la « mise en valeur des disponibilités foncières entre rue de Lyon et chemin de la Madrague-Ville » pour « accompagner la rénovation du marché ».

Même constat pour la rénovation du quartier des Crottes : « Dans ce rapport, il n’y a aucune ligne sur l’habitat indigne, le quartier des Crottes est très peu mentionné, s’émeut Roland Cazzola, conseiller municipal PS des 15e et 16e arrondissements, qui reconnaît toutefois, au moment de notre échange, ne pas avoir encore pu parcourir les 80 pages d’annexes qu’il a reçues une semaine auparavant.

La mairie de secteur s’indigne de ne pas avoir été consultée

« Il n’est pas question que l’on signe ce document en l’état », poursuit le conseiller municipal du secteur. L’élu, tout comme la sénatrice et ex maire de secteur Samia Ghali, reproche à l’aménageur de ne pas avoir intégré la mairie des 15/16 aux discussions autour de ce nouveau contrat. « J’insiste : il n’y a pas eu de comité de pilotage depuis 2016, il y a une anomalie », déplore Roland Cazzola, qui précise que le maire Roger Ruzé a adressé plusieurs courriers à la présidente d’Euroméditerranée. « Ça n’a rien à voir avec ce que faisait Guy Teissier », conclut-il comme un regret. « Le public est consulté, projet par projet, dément Laure-Agnès Caradec, le protocole décrit la stratégie mais ne contient rien qui ne soit pas déjà connu. Madame Ghali est parfaitement au courant de tous les projets qui concernent Euroméditerranée 2, dans son secteur. »

Le nouveau protocole entend préparer la réalisation du parc des Aygalades et des logements qui doivent être construits autour. Comme l’indique le document, l’ensemble de ce quartier « se trouverait condamné si ce parc ne voyait pas le jour« , en raison des contraintes posées par le nouveau plan de prévention du risque inondation. Pour ce faire, seule la réalisation d’un parc conçu « comme un équipement hydraulique à part entière » pourrait permettre d’en modifier les prescriptions, qui mettent déjà en jeu l’avenir de la piscine située aux franges d’Euroméditerranée 2. La libération des terrains aujourd’hui détenus par la SNCF est attendue pour 2023. Ce sera alors le vrai coup d’envoi du nouveau périmètre et de ses chantiers.

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