Pris en étau au beau milieu d'un projet de création d'un nouveau quartier qui a vocation à devenir "le cœur d'Euroméditerranée 2", le marché aux puces risque bien de devoir se conformer à ce qu'envisagent promoteurs et politiques. Même si son propriétaire historique leur donne du fil à retordre.

« Le dimanche, c’est la tradition. Tu viens ici avec ta femme et tes enfants, tu fais les courses et tu retrouves des amis« , raconte Younes entre les étalages de fruits et légumes de la partie couverte du marché aux puces, dans le 15e arrondissement. À l’extérieur de l’immense halle bruyante et bondée, c’est tout autant la fourmilière. Si bien que le dernier jour de la semaine, quand le soleil se couche et que le mistral se lève avec son tourbillon d’emballages, un embouteillage monstre se forme sur le chemin de la Madrague-Ville, en direction du Nord de la ville.

« Il y a des milliers de gens qui viennent ici pour acheter des fruits, des légumes, de la viande, faire réparer un appareil. Il n’y a aucun autre endroit où l’on peut faire tout ça à des prix si bas », défend un commerçant dans une boutique de téléphonie mobile, un brin anxieux. Ce dernier sait que l’avenir du lieu est compromis. En tout cas, tel qu’il le connaît.

Situé au cœur du périmètre d’Euroméditerranée 2, le marché aux puces va devoir s’adapter à un nouvel environnement. Ici doit naître « un écoquartier à vocation résidentielle, économique, tertiaire et commerciale », peut-on lire dans les brochures d’Euroméditerranée qui a choisi Bouygues comme opérateur unique.

Au cœur d’un projet à 650 millions

Le marché aux puces est au centre d’un nouveau quartier. Appelé « îlot XXL », il porte désormais le nom plus attractif de quartier « des Fabriques », dont le coup d’envoi symbolique a été donné lundi.  250 000 m² de surface de plancher, 170 000 m² de logements pour près de 8000 habitants, 44 000 m² dédiés aux activités tertiaires, 24 000 de commerces ainsi qu’une école, une bibliothèque, un centre social : des chiffres qui en font « un des plus gros macro-lot » de France, estime Hugues Parant, directeur général de l’établissement public d’aménagement.

Le quartier a également vocation a devenir un « témoin de la modernité » comme aime à le qualifier la présidente d’Euromed Laure-Agnès Caradec (LR). Les Fabriques comprendront notamment un « makerspace » comme il en existe à Paris, sorte de manufacture collaborative qui mêle designers, ateliers de co-working, de création artisanale… Date de livraison de l’ensemble : l’horizon 2025. Début des travaux : premier semestre 2018. Anne Villard, la directrice du projet pour la filiale immobilier de l’opérateur de téléphonie mobile estime l’investissement pour ce projet à 650 millions d’euros.

Les alentours du marché vont donc complètement changer de visage. Autrement dit, l’étau va se resserrer autour de ce terrain privé, qui, s’il a une utilité publique incontestée grâce à son activité économique nécessite « une réorganisation » selon Laure-Agnès Caradec, faisant écho à de nombreux acteurs politiques. Elle félicite en passant l’opération de lutte contre le commerce illicite menée par le préfet la veille autour du marché aux puces mais préfère patienter encore un peu avant de qualifier plus précisément cette « réorganisation ». Euroméditerranée doit d’abord gagner le bras de fer avec le propriétaire des lieux.

L’arme lourde de l’expropriation

« Le marché aux puces est dans le périmètre mais ne fait pas partie des opérations car il appartient à un propriétaire privé », pose Anne Villard, directrice du projet pour Bouygues. En effet, André Coudert, « le tenace propriétaire des puces », comme le qualifiait cet été le magazine patronal Businews n’a pas l’air très disposé à lâcher son terrain. « Bouygues y verrait bien le même genre de réalisation qu’aux Docks, mais on perdrait l’esprit du lieu, plus les commerçants qui pratiquent les prix pour la clientèle d’ici », exprimait-il en juin dans ces colonnes. Plus de 250 commerçants y sont actuellement installés pour un chiffre d’affaire annuel de plusieurs centaines de millions d’euros, selon Businews.

Mais si le promoteur n’a d’autres choix pour le moment que de composer autour du marché aux puces, l’institution publique Euroméditerranée dispose elle d’une arme lourde pour peser dans les négociations. En effet, celle-ci peut user de son droit d’expropriation en mettant en avant l’utilité publique du projet. Une procédure d’ailleurs déjà utilisée pour la partie nord du terrain d’André Coudert, où se trouve actuellement le supermarché Lidl. Il s’agit de 6000 m² sur lesquels un parking en silo doit être construit.

Le Lidl qui fait partie d’une expropriation partielle doit bientôt déménager. Un parking le remplacera.

« Une halle à la catalane »

« Il s’agit effectivement d’une expropriation partielle. On ne laissera pas passer cet enjeu que représente le marché aux puces », appuie fermement Hugues Parant. Le directeur d’Euroméditerranée a même une idée pour l’avenir du lieu : « On pourrait amener l’art et la culture dans le hangar où se trouvent actuellement les antiquaires. Certains pourront rester, mais seulement une partie. Et puis des animations, de la restauration, des terrasses comme il n’y a en plus aujourd’hui, imagine-t-il. Je vois bien une sorte de halle à la catalane dans la partie alimentaire », confie-t-il à Marsactu en marge de la conférence de presse. Reste à savoir si cela se fera avec ou sans le propriétaire des lieux. « Coudert est de très bonne composition, il a porté jusqu’ici le marché aux puces mais s’il refuse, ça arrivera quand même. Nous avons des moyens légaux à notre disposition », reprend le directeur d’Euroméditerranée en faisant référence une fois de plus à l’expropriation.

En terme de communication, le projet des « Fabriques » est pourtant censé garder l’esprit du marché aux puces. « Il s’agit d’un site attractif, avec des atout basés sur la frugalité, le partage, le recyclage qu’il faut conserver », tente Martine François, directrice des grands projets urbains chez Bouygues immobilier. Plus concrète, Laure-Agnès Caradec estime vouloir garder une partie seulement du marché aux puces : « La vocation sociale, la halle alimentaire, car la population en a besoin »… Et serrer la vis sur le reste du site :  » Nous avons là une formidable possibilité de réorganiser les choses, de remettre dans les normes. Il faut faire de ce lieu le cœur du quartier. Nous allons peut-être imposer une marche forcée mais elle est nécessaire. De toute façon, le marché aux puces a un fonctionnement compliqué et de manière dérogatoire. Cela ne pourra pas durer longtemps », assène-t-elle.

De gauche à droite : Anne Villard et Martine François de Bouygues, la présidente d’Euroméditerranée et son directeur.

Dans le bureau du patron du marché, le terme « halle à la catalane » fait sourire. On y dit également qu’André Coudert prépare des plans de réhabilitation et rénovation, mais « qu’il n’est pas question de faire quelque chose de trop clinquant, qui ne soit plus dans l’ADN du souk ». « Ils sont marrants, cela veut dire quoi une halle à la catalane. Il faut arrêter de se mentir, ici, c’est plus maghrébin que catalan », s’agace-t-on. Car des terrasses et restaurants, il y en a déjà aux marchés aux puces, 21 précisément. Mais on y vend plutôt des kebabs que du fuet et on y préfère le thé à la menthe au Freixenet. « On peut mettre quelques débiteurs d’alcool s’il le faut. Mais franchement, personne n’en consomme ici. Après si le projet fait venir d’autres populations tant mieux ! », imagine un commerçant.

« Le compte à rebours est lancé »

Un peu plus loin, dans une boutique de téléphonie mobile où des néons clignotent à en faire souffrir la rétine, on est beaucoup moins optimiste. « Ils disent qu’ils vont juste faire un coup de clean mais tu parles, c’est tellement pourri qu’à mon avis la seule chose à faire pour remettre aux normes c’est de tout raser et reconstruire. C’est comme quand tu construit un nouveau mur et qu’il y a une tache en plein milieu, la tache, tu l’enlèves non ? Ben le marché aux puces, c’est pareil. Ils vont l’enlever », métaphorise le vendeur dans son échoppe.

Certains commerçants ont ainsi le sentiment qu’ils ne feront pas partie du projet. « Le compte à rebours est lancé, certains prennent les devants et sont déjà partis. Quand tu as des bouches à nourrir tu dois prévoir. Tu ne peux pas te permettre de tout perdre du jour au lendemain car bien sûr on ne nous dit rien », discute-t-on, accoudés au comptoir . « Le propriétaire n’est pas fou, s’il dit que c’est bientôt fini, plus personne ne payera le loyer. Il va attendre la dernière minute pour l’annoncer », envisage-t-on encore en démontant une batterie de téléphone.

Dans le hangar des antiquaires aussi, des valises sont prêtes. « Une partie seulement des antiquaires pourra rester, ça veut dire un ou la moitié d’un. De toute façon nous, on prépare déjà nos bagages, regardez Roger, il est en train de plier ses chaises », glisse un antiquaire dans le froid de cette antre de 1500 m² pour brocanteurs avisés. Ils sont huit, comme Roger, à plier bagages pour une délocalisation au village des antiquaires du boulevard Fifi Turin, dans le 10e arrondissement.

Premier étage de la halle aux antiquaires.

Le gestionnaire des lieux, Richard Di-Landro est lui plus confiant. « S’ils partent c’est pour d’autres raisons. Mais les antiquaires devraient rester sur place. Même si les puces sont restructurées, cela ne change rien pour nous si ce n’est en bien. Nous seront dans le flux entre le parking et les logements. Et le pouvoir d’achat risque d’augmenter », analyse-t-il. Et si Euroméditerranée exproprie ? « Il ne devrait pas y avoir de problème, Bouygues à plutôt intérêt à garder la plus-value de cette activité », assure Richard Di-Landro qui a déjà évoqué lors de discussions avec Euroméditerranée de la réhabilitation de ce hangar « un peu à l’image de ce qui a été fait à Darwin à Bordeaux« .

Les politiques qui s’étaient fait garants de la conservation de « l’esprit puces », se retrouvent eux pour certains mis sur le banc de touche. Ainsi, Samia Ghali, sénatrice PS, et Roger Ruzé, nouveau maire des 15e et 16e arrondissements ont écrit une lettre ouverte à la présidente d’Euroméditerranée pour faire part de leur mécontentement de ne pas être informés de l’avancement du projet.

André Coudert, actuellement en déplacement à l’étranger n’a pu être joignable dans les délais de publication de cet article. Mais, pour celui qui a fondé les puces il y 30 ans, le combat risque d’être ardu. En attendant la fin des négociations, les travaux du parking en silo sur l’emprise du Lidl doivent commencer début 2020 pour une livraison fin 2021. « Nous, c’est sûr qu’on ne pourra pas rester pendant les travaux. On va devoir trouver quelques chose ailleurs, prévoient des vendeurs des échoppes attenantes à la halle alimentaire. Coudert, c’est un vieux monsieur. Il finira par lâcher les puces. Et nous avec. »

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