Allô ? Qui est à l'appareil

Écoles : de l’alerte à la (non) réaction, enquête sur le dédale municipal

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Jean-Marie Leforestier
8 Fév 2016 14

Les images et témoignages d'une école marseillaise à la dérive ne se comptent plus depuis la semaine dernière. De la poignée cassée aux dégâts des eaux en passant par une toiture qui s'effondre, à quel étage l'appareil municipal peut-il être aussi grippé pour oublier, négliger ou se détourner d'aussi nombreuses salles de classe ? Immersion dans un labyrinthe administratif où bien des réclamations perdent leur route.

En 2016, une manifestation des parents d'élèves pour demander l'ouverture de classes à la Busserade (3e). Photo : Esther Griffe

En 2016, une manifestation des parents d'élèves pour demander l'ouverture de classes à la Busserade (3e). Photo : Esther Griffe

Faut-il une lettre ouverte, un tweet, un post Facebook, un communiqué de la ministre de l’Éducation pour que les travaux soient faits dans une école ? Ces derniers jours, après de vives critiques médiatiques sur la qualité de l’accueil dans les écoles marseillaises, la Ville a procédé à quelques interventions à la va-vite. « La directrice de l’école Ruffi a vu débouler mardi [jour de la parution du numéro de Libé où son établissement était évoqué, ndlr] des agents municipaux, pour réaliser tous les petits travaux réclamés depuis des mois », s’est amusé Libération.

Cela ne suffira pas à masquer les récits de demandes restées sans suite qui s’accumulent depuis que le quotidien a fait paraître un dossier titré à la Une La Honte de la République. Tous les médias en ont dressé la liste sans que jamais les points de blocage ne soient clairement identifiés. Les canaux multiples et les différents intervenants potentiels égarent les acteurs de l’éducation marseillaise. Le dédale est tel que les directeurs d’école se sont vu remettre un poster avec l’ensemble des numéros qu’ils étaient susceptibles d’utiliser. « L’affiche doit avoir bien 5-6 ans, donc tous ne fonctionnent plus. Et puis aujourd’hui c’est quand même mieux de faire un mail. En tout cas, il faut de la patience », affirme Corinne Vialle, directrice d’école et syndiquée au Snuipp-FSU.

Régie Nord ? Sud ? Régie électrique ou entreprise privée ?

Le petit entretien, de la porte qui ne ferme plus au carreau cassé qui parfois pourrit le quotidien ? Il est dévolu à la régie, Nord ou Sud selon l’emplacement dans la Ville. « 6804 interventions l’année dernière » aux dires de l’adjointe aux écoles Danièle Casanova. Elle regroupe des peintres, des vitriers, des serruriers ou des plombiers, environ une vingtaine pour quatre arrondissements. « Son bon fonctionnement dépend beaucoup des hommes qui la composent. Dans mes arrondissements, j’ai la chance d’avoir un ingénieur territorial efficace », note Lionel Royer-Perreaut, le maire LR des 9e et 10e. « On a en charge le reste des bâtiments municipaux comme les crèches mais 80 % de notre temps est consacré aux écoles, explique Jérôme Montlahuc, serrurier et délégué syndical SDU. Clairement, on a plus de demandes que ce que l’on peut traiter. Alors on privilégie la sécurité. Une chasse d’eau ou un robinet qui fuit, ce n’est pas la priorité immédiate. »

Mais ne demandez pas aux agents des régies de changer un radiateur ou de revisser une prise. Le chauffage est une affaire déléguée au privé quand l’électricité est réservée à la régie électrique. Il y a bien un « Allô Mairie écoles » mais il ne sert qu’à « l’assistance technique au nettoyage » avec ses « huit véhicules équipés de mono brosses, auto–laveuses, nettoyeurs haute pression et aspirateurs de feuilles, avec deux à trois agents à leur bord », comme l’explique un document interne de la mairie que nous nous sommes procuré.

« Il y a des conducteurs de travaux identifiés pour chaque école. les directeurs ont leur portable. Ils doivent être capables de leur dire si c’est le service électrique, la régie, si c’est un problème d’arbres les espaces verts. Vous savez il y a mille et un services qui interviennent dans les écoles », répond Danièle Casanova. Ce conducteur de travaux est en effet le référent pour les enseignants mais rien ne dit que les demandes aboutissent rapidement.

Passer par les élus pour aller plus vite

Cyrille Trignac, directeur d’école syndiqué UNSA dans le 3e arrondissement raconte avoir signalé au conducteur de travaux un portail qui ferme mal. « À l’heure où on nous demande de faire des exercices de confinement dans le cadre de vigipirate, c’est tout de même problématique, déplore-t-il, mais il m’a répondu que, faute de budget ça devrait attendre l’année prochaine. J’ai donc pris contact avec l’élue municipale, pour finalement recevoir un appel agacé du conducteur qui me reprochait d’avoir essayé de le court-circuiter. »

Pour se tenir au courant, les élus privilégient les conseils d’école, organe où siègent parents d’élèves, enseignants et en théorie ces derniers. Une fois tous les trois mois, ils font remonter les demandes qu’ils y entendent. « C’était à mes yeux le moyen privilégié pour signaler les travaux que je centralisais avant de transmettre à Danièle Casanova », explique Patrick Thévenin, adjoint à l’éducation dans les 6e et 8e arrondissements de 1995 à 2014, aujourd’hui militant au Modem.

Il reprend là la doxa municipale que détaille l’élue aux écoles. « Je leur envoie des tableaux qui concernent tous les services. Ils nous renvoient ces tableaux différenciés et moi je me charge de les envoyer dans les services compétents pour que les réponses précises soient données« , expose Danièle Casanova sans craindre de souligner ainsi une certaine lourdeur administrative.

« On fait remonter à la maire de secteur et c’est elle qui contacte les services compétents à la mairie centrale. Elle sait se faire entendre. Ça se passe de mieux en mieux, on essaye de traiter et suivre chaque urgence rapidement, pour éviter que ça prenne des proportions », abonde sagement Soraya Larguem, adjointe aux écoles dans les 2e et 3e arrondissements, administrés par la maire divers gauche Lisette Narducci, ralliée à Gaudin.

La jeune élue se montre toutefois moins à l’aise quand il s’agit d’évoquer l’école National qui, après un rapport accablant du comité d’hygiène et de sécurité en 2014 avait défrayé la chronique. Il soulignait de nombreuses mesures de sécurité inexistantes ou dysfonctionnelles et des équipements inadaptés pour l’accueil des élèves. « Des choses sont faites, de la peinture, la toiture même s’il va falloir encore la refaire, parce que le bâtiment est tellement ancien, ce n’est pas simple. Mais ça s’améliore », évacue Soraya Larguem

« Il n’y a pas de programmation pluri-annuelle »

Dans cette situation, les élus se placent au centre du jeu opérationnel, place d’habitude déléguée aux services. En revanche, on les attendrait davantage sur la planification des travaux, ce qui existe certes sur le neuf mais peu sur le gros entretien. « Ça existe depuis toujours. Le plan se fait souvent sur les trois années pour répartir l’ensemble des travaux », se défend Danièle Casanova. Mais on n’a jamais vu passer en conseil municipal un tel agenda.

Tous les ans, l’adjointe réunit les élus de secteur afin de définir les opérations de programmation annuelle, qui représentent environ 12 millions d’euros d’investissements, quasiment autant que celles dédiées à la construction de bâtiments. « Si ça s’appelle « annuel », c’est bien parce qu’il n’y a pas de programmation pluri-annuelle, tacle Morgane Turc, ex adjointe aux écoles socialiste des 1er et 7e arrondissements. Dans ces réunions, on peut faire admettre de petites choses, signaler des désagréments. Il faut qu’un péril soit imminent pour que ça bouge. Mais sinon, tout est déjà arbitré avant ».

Sa camarade socialiste et maire des 15e et 16e arrondissements Samia Ghali renchérit : « Le remplacement des préfabriqués de l’école Consolat était prévu pour 2015, ils ne sont toujours pas arrivés… En tout, j’ai 46 écoles avec des problèmes de sécurité ou d’insalubrité, soit 82 demandes à la Ville pour travaux. Les demandes satisfaites, c’est peanuts. il faut que l’école brûle pour que la mairie réagisse. Voyez à la Castellane. » Elle pointe une absence de volonté politique : « C’est juste que la Ville ne veut pas », tranche-t-elle.

Petits casse-tête du quotidien

D’autres explications relatives aux marchés se font jour. Patrick Thévenin se souvient « de pièces détachées de chaudières qui, comme elles sont fabriquées en Allemagne, peuvent mettre cinq semaines à arriver ». À la régie, Jérôme Montlahuc évoque « des pièces qui ne sont pas renouvelées en magasin » et qui sont donc indisponibles. Il mentionne aussi des travaux réceptionnés un peu vite « où des portes ne ferment pas avec le nouveau lino, où des serrures posées n’existent pas dans le catalogue des marchés et qu’on ne peut remplacer autrement qu’en cassant la porte ». Mais ce dernier se rassure vite : « Avec ce qui vient de se passer, on va en avoir des moyens ! »

Jean-Marie Leforestier avec Lisa Castelly

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