Soupçons de prosélytisme dans l’école très privée du cours Ozanam

Enquête
le 15 Sep 2017
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Second volet de l'enquête sur l’école privée du Cours Ozanam à Saint-Just. Après un premier article faisant état des plaintes déposées à l’encontre du directeur notamment pour violence sur mineur, Marsactu détaille les soupçons de prosélytisme qui inquiètent plusieurs parents et remonte les racines très conservatrices de la fondation qui soutient cette école.

“Si on m’avait dit que c’était une école catholique, jamais de la vie je n’y aurais inscrit ma fille.” Aziza est de confession musulmane et très croyante. Pour elle, la religion est essentielle. L’autre phare dans sa vie, c’est sa fille. “J’ai grandi ici dans les quartiers et j’ai eu une scolarité catastrophique. J’ai fait plusieurs écoles publiques, et je peux vous dire que c’était le oaï. Je veux à tout prix éviter cela à ma fille. Un jour, j’ai vu sur BFM qu’une école privée et peu chère allait ouvrir en bas de chez moi. Je me suis dit bingo ! Il y a enfin une justice”, explique-t-elle. Aziza n’est pas du genre à ne pas se laisser faire. Pourtant, cette fois-ci elle a l’impression de s’être fait avoir.

Si aujourd’hui cette maman a “la haine” c’est parce qu’elle estime que la sécurité et l’épanouissement de sa fille sont en jeu. Durant l’été, trois mères ont porté plainte contre le directeur du cours Ozanam avant de les scolariser ailleurs. Comme l’expliquait Marsactu la semaine dernière, un de ces plaintes fait état de violences physiques à l’encontre des enfants mais elles soulèvent aussi un autre problème. “Ma fille me dit que le directeur parle très souvent de la religion chrétienne”, mentionne Aziza dans sa plainte qui a pour motif l’abus de confiance.

Multiplication des témoignages

Le cours Ozanam, structure hors contrat située à Saint-Just dans le 13e arrondissement de Marseille, se revendique comme “a-confessionnelle“. “La religion est une question que nous n’apportons pas nous-mêmes au sein de l’école”, affirme Christophe Certain, le directeur, à Marsactu. Un discours tenu aussi auprès des parents. “Au début, quand on inscrit nos enfants, ils nous disent ça. L’école est censée être laïque. Mais on s’est rendu compte que tout tournait autour de la religion. Ils la diffusent constamment. Pendant les repas ils remercient Dieu, à la fin de l’année ils ont béni les enfants de CM2”, raconte Chahida, un autre maman qui a entrepris des recours en justice. Interrogé, le directeur a à chaque fois une explication différente : pour les repas, il s’agit d’un moment de remerciements aux personnes qui ont fait le repas et de pensée pour ceux qui n’en ont pas. Pour la bénédiction, “un simple jeu d’eau”.

Ces mères inquiètes, pour la plupart de confession musulmane, sont plusieurs à se questionner, voire à affirmer que le Cours Ozanam utilise le prétexte de l’éducation pour diffuser la croyance catholique. À ce jour, Marsactu en a rencontré six, ce qui représente presque 20 % des familles de cette micro-école primaire qui comptait l’année dernière 35 inscrits. “Ils ont dit à ma fille qu’elle était catholique et qu’elle ne pouvait pas exprimer sa vraie foi à la maison”, s’insurge Sandrine, elle-même catholique non pratiquante mais dont le mari est musulman. Elle refuse que l’école s’immisce dans le choix confessionnel de sa fille.

Les témoignages de ces mères, et parfois même de leurs enfants, font état de références constantes au catholicisme dans l’école. Ce que rejette en bloc l’association Ambition-Cité, chargée de la gestion du cours Ozanam, dans un communiqué publié sur le site de l’école après la parution du premier article de Marsactu sur le sujet. “Aucun enseignement ou éveil religieux n’a sa place au cours Ozanam”, assure le document.

Pourtant les liens entre la communauté catholique et l’école du cours Ozanam sont indéniables. Le diocèse confirme mettre à disposition les locaux, le fondateur de la fraternité Bernadette fait partie du conseil d’administration, et l’an dernier, un enseignant a pris congé pour devenir prêtre. “Nous savons pertinemment que l’équipe pédagogique est catholique, cela ne nous gênait pas tant qu’on respectait notre religion”, précise Chahida qui n’hésite pas a employer aujourd’hui le mot de “missionnaire”.

“Charge idéologique”

En février dernier, une enquête menée par la journaliste Alicia Bourabaa sur les liens entre certaines écoles privées et la droite conservatrice publiée dans le magasine Causette. Elle évoque notamment la fondation Espérance banlieues, qui n’est autre que la fondation qui chapeaute le Cours Ozanam. La journaliste raconte avoir assisté à une réunion préalable à l’ouverture d’une école du réseau où le directeur Vincent Lafontaine explique le concept “d’enracinement” selon lequel il faut expliquer l’Histoire de France aux enfants issus de l’immigration, “Histoire de France qui a commencé il y a vingt siècles et qui a eu un moment important avec le baptême de Clovis.” En effet, Espérance banlieues constitue un réseau d’une dizaine d’écoles avec l’objectif suivant : “favoriser le développement d’écoles indépendantes au cœur des banlieues”. 

Une initiative louée par l’actuel ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer avant qu’il ne soit nommé à ce poste. Interrogé au sujet du cours Ozanam, son ministère répond aujourd’hui : “C’est un cas particulier qui ne remet pas en cause l’intérêt que porte le ministre pour la pédagogie utilisée par Espérance banlieues”.

Une communication de Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’ESSEC lors d’un colloque d’Espérance Banlieues en avril 2016.

À Roubaix, Monfermeil ou Marseille, à chaque fois, la recette est la même : effectifs réduits, discours de valorisation de l’enfant, vouvoiement de rigueur, levée du drapeau, corvées de vaisselle et de ménage, uniformes… “Notre école est un mélange entre scoutisme et école”, explique le directeur du Cours Ozanam en mai dernier lors d’une conférence à Versailles organisée par la fondation Raoul Follereau, qui finance par ailleurs le Cours Ozanam.

Espérance banlieues, Raoul Follereau, ou encore la Fondation pour l’école, qui abrite Espérance banlieues ont un point commun : l’idéologie de leur dirigeants, politiquement marquée très à droite, et religieusement très catholiques. Eric Mestrallet, président d’Espérance banlieues est l’ancien attaché parlementaire de Bernard Seillier, le vice-président du Mouvement pour la France et proche de Philippe de Villiers. Anne Coffinier, la directrice générale de la Fondation pour l’école est décrite par le journal le Monde comme “L’autre égérie de la Manif pour tous”. Enfin, pour ce qui est de la fondation Raoul Follereau, un ancien bénévole a déclaré à Marsactu tout en requérant l’anonymat : “c’est une fondation idéologiquement très marquée par le catholicisme et très à droite politiquement. Les gestionnaires ont des affinités avec le FN. Je parle là de la branche Gollnisch. Ils ne vont pas aussi loin que Civitas, mais presque.” 

Vérifier la conformité avec l’esprit de la République

Jusqu’où cette idéologie pourrait-elle s’immiscer dans les écoles Espérance banlieues dont fait partie le Cours Ozanam ? L’opacité qu’instaure le statut “libre” rend difficile la réponse à cette question. Mais elle inquiète jusqu’au rectorat. “Nous allons faire intervenir les services de l’État car il est hors de question que des enfants de notre pays soient éduqués dans une non-conformité avec l’esprit de la République”, s’est engagé Dominique Beck, le directeur académique des Bouches-du-Rhône. Quoi qu’il en soit, il semble y avoir un décalage entre la promesse et le quotidien de cette école.

Le sentiment de trahison ressenti par les parents rencontrés par Marsactu est fort et le mot de “manipulation” revient souvent. Certains de ces parents ont même pris contact avec l’association Gemppi, spécialisée dans les dérives sectaires. “Il y a là un aspect sournois gênant dans le sens où l’on s’adresse à des populations musulmanes en vendant une école aconfessionnelle. Les familles ont ainsi le sentiment de prendre un coup de canif dans le contrat. Il y a bien une volonté de transmettre la pensée catholique, ce n’est pas un crime mais là le contrat moral n’est pas respecté”, analyse Didier Pachoud, directeur de cette association.

Parmi les familles rencontrées, deux ont encore leurs enfants scolarisés au Cours Ozanam. “Un jour mon fils est revenu de l’école et m’a dit maman, je crois en Jésus Christ… Je suis tombée par terre. Je ne crois moi-même en aucune religion et ce n’est sûrement pas ses camarades de classe, qui sont à 90 % musulmans, qui auraient pu lui mettre ça dans la tête, raconte l’une de ces deux mères qui souhaite garder l’anonymat. Mais il est hors de question que je remette mon enfant dans le public”.

Aujourd’hui, Certains s’inquiètent du niveau scolaire de leurs enfants à la sortie de cette école. Le seul diplôme exigé pour y enseigner est le baccalauréat. Certains polycopiés que nous avons pu consulter sont émaillés de fautes d’orthographe et de phrases à la syntaxe étrange.“Si un enfant arrive à comprendre cela, chapeau !”, s’agace une enseignante de l’Éducation nationale en consultant certains de ces supports de leçon.

Comme une rengaine, ces parents d’élèves du Cours Ozanam racontent leurs mauvaises expériences avec les écoles publiques et justifient ainsi leur choix pour cette école qu’ils pensaient être la solution miracle. Comme pris d’un réveil brutal, certains voudraient crier qu’il ne s’agissait là que d’un mirage.

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Commentaires

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  1. Dark Vador Dark Vador

    En France, 90 % de l’enseignement privé est d’obédience catholique, personne n’ignore cela. Quelques écoles privées de confession résolument musulmane ont éclos depuis quelques années mais pas suffisamment pour couvrir les besoins de cette population (particulièrement à Marseille). Cela dit, les parents savaient (ils le disent dans l’article) où ils mettaient leurs enfants. Qu’un prosélytisme un peu trop appuyé est été à la manoeuvre ne fait aucun doute. Cela dit, j’en reviens à l’analyse que je faisais quand est apparu cette affaire, l’enseignement public et ses échecs, ses dérives, pour tout dire : son abandon par les pouvoirs publics depuis des décennies.

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    • jacques jacques

      “est étè” ! Que voilà une belle démonstration de ce que vous affirmez !

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  2. jacques jacques

    50 € par mois de frais de scolarité ; et dans une école hors contrat ! Le piège était bien fait.
    En comparaison, les écoles Montessori c’est 500 €par mois. Et que je sache, ils ne roulent pas sur l’or.
    PS : je n’ai aucun lien avec Montessori.

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  3. Dark Vador Dark Vador

    A l’attention de “notre ami Jacques” : je reconnais évidemment une faute d’inattention pour avoir écrit trop vite… Que l’on me jette la première pierre… 🙂
    En revanche, que “notre ami” soit d’avantage pointilleux sur la forme que sur le fond est bien dommage.

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    • jacques jacques

      @darkvador
      mon post sur le coût de cette école date d’1 heure avant le tien; t’aurait-il échappé? Mais foin de polémique, je m’interroge encore sur le rapport entre les faiblesses de l’E.N. et le cours Ozanam. Le privé et le public ont toujours coexisté depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat et il ne me semble pas que le présumé laxisme date de cette époque.
      Ce cours privé est juste une tentative d’attirer de “jeunes esprits” vers la “vraie”foi” et le prix ridicule demandé aux parents, qui ne couvre même pas le coût de fonctionnement suffit à démontrer la volonté prosélyte de cette structure, indépendamment des manques de l’école publique.
      Petit codicille: la religion de la plupart des parents a sûrement eu un effet victimaire dans cette affaire.

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  4. patrick patrick

    un peu légers les parents ! une école privée, hors contrat qui serait laïque faut pas rêver.
    que les parents se rassurent ce n’est pas parce-que leur enfant a découvert que d’autres cultes existaient qu’il ira en enfer, vu les problèmes que nous posent les religions supprimons les toutes.

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    • julijo julijo

      Ben, comment dire, quelque part, c’est un peu ça la laïcité !
      Une organisation de la société selon les principes de séparation de l’église et de l’état et qui exclut donc les églises du service public d’éducation…. en gros !
      (à titre personnel je serais ok avec une suppression !!, mais bon…)

      Après comme le rappelle justement “darkvador” il y a les écoles “confessionnelles”…. et le filon étant sympa, les écoles qui font n’importe quoi et exploitent les peurs et la naïveté (ou l’étroitesse d’esprit) des populations souvent les plus fragiles culturellement.
      Ce fumeux cours ozanam est probablement excessif, mais combien d’autres dans ce genre fonctionnent de façon plus…ouatée…?

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    • Jean Pierre RAMONDOU Jean Pierre RAMONDOU

      Il y a l’Ecole alsacienne (Paris 6e) qui est un établissement privé laïc sous contrat d’association avec l’Etat.

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  5. Félix WEYGAND Félix WEYGAND

    A défaut de supprimer les religions :

    N’oublions pas de réaffirmer que l’athéisme (le fait de ne pas croire du tout et donc ne ne pas trouver une religion plus ou moins bonne par rapport aux explications qu’elle donne) est une position partagée par une bonne part des gens dans le monde et surtout en France. Affirmons notre athéisme !
    N’oublions pas aussi de rappeler que le propos de l’éducation à l’école n’est pas d’enseigner des croyances (ce qui n’empêche pas qu’elles soient respectables, respectées et transmise dans l’espace privé) mais des savoirs et des comportements sociaux. Affirmons notre adhésion aux valeurs éducatives laïques !
    N’oublions pas enfin que les bigoteries sont aujourd’hui en guerre ouverte contre la raison et la sciences, y compris là où on ne s’y attend pas que ce soit aux États-Unis, en Turquie ou dans les salles de classes de nos collèges et écoles. Affirmons la primauté de la science et de l’esprit critique sur les superstitions et les révélations.

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  6. Dark Vador Dark Vador

    cette phrase est magnifique : “cette école qu’ils pensaient être la solution miracle”… pourtant ils étaient au bon endroit pour ça… ( mdr )

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