Trois plaintes visent le directeur de l’école privée Ozanam

Enquête
Violette Artaud
7 Sep 2017 13

Ouverte en 2014 à Saint-Just, le projet mis en avant par l'école privée du Cours Ozanam est grand : offrir aux enfants des cités un avenir meilleur par le biais de l'éducation. Mais le statut "libre" de l'école semble aussi ouvrir la porte à de nombreuses dérives.

L'entrée de l'école primaire du Cours Ozanam, dans le 13e arrondissement.

L'entrée de l'école primaire du Cours Ozanam, dans le 13e arrondissement.

Le recteur de l’académie Aix-Marseille est soucieux en cette fin juin, veille des vacances. Le train dans lequel il voyage a plus d’une heure de retard. Plus que de ne pas arriver à l’heure, c’est la raison de ce retard qui l’inquiète. Le Samu et les pompiers ont dû intervenir en gare d’Avignon suspectant l’intoxication alimentaire d’enfants en voyage scolaire. Finalement, seul l’un d’entre eux partira aux urgences pour une insolation. Mais entre Avignon et Marseille, les parents d’élèves, assis sans le savoir à côté du recteur, s’indignent de l’attitude passive du directeur de l’école, se trouvant lui dans un autre wagon avec les enfants. Ils évoquent d’autres dysfonctionnements dans la gestion de cette école. “Ce voyage nous a rapprochés et nous a ouvert les yeux sur des choses graves”, explique a posteriori une mère accompagnatrice. Une fois à Marseille, Bernard Beignier interpelle l’une des mamans. “Il m’a dit qu’il travaillait à l’académie, m’a donné son numéro de téléphone et m’a dit de l’appeler en cas de besoin”, raconte Sandrine qui, sans le savoir, vient d’obtenir le numéro personnel du recteur de l’académie.

Depuis ce jour, quatre plaintes ont été déposées par des parents d’élèves du Cours Ozanam, école privée hors contrat qui a ouvert ses portes en 2014 à Saint-Just, dans le 13e arrondissement de Marseille. L’année dernière, 35 enfants y étaient scolarisés. La première plainte a été déposée juste après l’incident survenu dans le train. “Mon fils claquait des dents et le directeur n’a pas bougé de son siège”, explique la mère de l’enfant qui a dû être transporté aux urgences. Chahida a ainsi porté plainte pour non-assistance à personne mineure en danger.

“Nous les changerons d’école”

Rapidement, d’autres recours en justice ont suivi visant directement le directeur de l’école et pouvant aller parfois jusqu’au motif de violences sur mineur. Les trois familles à l’origine de ces plaintes ont par ailleurs décidé de retirer leurs enfants de l’établissement. D’autres parents envisagent d’en faire de même. “Mon mari et moi sommes inquiets avec tout ce qui s’est passé, mais il était trop tard pour les changer d’école. Nous allons bientôt déménager et nous les changerons d’école pour sûr à ce moment-là”, explique Clara*.

Il y a quelques mois pourtant, tous étaient persuadés que cette école si particulière allait mener leurs petits sur le chemin de la réussite scolaire grâce à une pédagogie alternative. Gérée par l’association Ambition-Cité, l’école du cours Ozanam dépend de la fondation Espérance banlieues dont la mission principale est de “favoriser le développement d’écoles indépendantes au cœur des banlieues”, peut-on lire sur leur site. Il s’agit bien là d’une école hors contrat, c’est-à-dire d’une école qui n’est pas contrainte par le programme de l’Éducation nationale et qui gère librement son temps scolaire. Encensé la plupart du temps par les médias, le projet Espérance banlieue compte une petite dizaine d’établissements dans toute la France. “Quand j’ai vu à la télé qu’une école privée, à seulement 50 euros par mois, allait ouvrir en bas de chez moi, je me suis dis Bingo! Il y a enfin une justice !, se souvient Aziza, qui porte aujourd’hui plainte contre le directeur de l’école où elle a scolarisé sa fille.

Un établissement aux méthodes strictes

À Marseille, l’école Ozanam est présentée comme un lieu sécurisé, un établissement aux méthodes pédagogiques adaptées où l’on valorise l’enfant tout en l’éduquant dans un cadre strict. Vouvoiement de rigueur, port de l’uniforme, levée du drapeau français tous les matins, services de ménage et de vaisselle à tour de rôles, effectifs réduits, système de remise de médailles aux plus méritants… Le cours Ozanam a très vite séduit ces parents fâchés avec le public, soucieux de l’éducation de leurs enfants et inquiets pour leur sécurité. “Ça tirait de partout aux Lauriers. J’ai cru bien faire mais je me rends aujourd’hui compte que j’ai enlevé ma fille du public pour la mettre aux Baumettes”, lance carrément la mère d’une élève du Cours Ozanam, voyant le cadre strict proposé au départ se transformer en mauvais traitements.

Plusieurs personnes ont fait état à Marsactu d’une forme de violence au sein de l’école du cours Ozanam. Rencontrée dans son appartement de la résidence Bellevue, Sandrine affirme en avoir été témoin. Elle se souvient tout particulièrement du “jour du cross” en juillet dernier où elle a vu “le directeur lever la main sur [s]a fille”. Sandrine est a l’origine de la plainte pour violence sur mineur. C’est après cet incident qu’elle décide d’accompagner sa fille au commissariat, soit deux ans après l’avoir scolarisée à Ozanam. “La première année il avait déjà levé la main sur elle. Il m’avait alors dit qu’il l’avait bousculé car elle se mettait en danger. Mais il l’a frappée à nouveau, elle et d’autres enfants. Il l’a séquestrée dans les toilettes, dans des salles de classes fermées à clef. Après la punition, il leur dit que ce qui se passe à l’école reste à l’école. Que le secret qu’ils ont dans le cœur ne doit pas être divulgué ou je ne sais pas quoi. Je ne me suis pas rendue compte. Je m’en veux”, confie-t-elle, passant de la haine aux remords. Dans cette plainte, dont Marsactu a pu consulter une copie, la fille de Sandrine raconte qu’elle et ses camarades sont parfois punis par le biais de la violence physique, pouvant leur occasionner bleus et douleurs. Se souvenant qu’elle avait enregistré dans son téléphone le numéro “d’un monsieur de l’académie”, Sandrine décide également de contacter cet homme pour l’alerter.

Une enquête du rectorat

“Nous avons reçu deux mamans très mécontentes. L’académie va regarder de près ce dossier mais cette école n’est pas sous contrat avec l’État. C’est pourquoi elle a échappé à nos radars. Notre seul levier d’action, c’est de nous pencher sur les conditions de sécurité de l’encadrement de ces jeunes. Il va maintenant falloir déterminer s’il s’agit d’un concours de circonstance ou d’un événement révélateur”, a répondu à Marsactu le recteur d’académie en référence à “l’épisode du train”. Mais les mauvais traitements d’une équipe pédagogique envers des enfants restent difficiles à déceler pour l’académie. “Ce n’est vraiment pas le plus simple. Il faut auditionner les parents, les enseignants, les enfants, le directeur…”, détaille un inspecteur d’académie. Du côté de la police, on confirme que l’affaire est “sensible”. “La plainte pour violence sur mineur de moins de quinze ans est prise au sérieux. Elle a été transmise au parquet”, précise-t-on à la direction départementale de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône.

Christophe Certain, le directeur du Cours Ozanam, assure pourtant ne jamais punir violemment les enfants, bien au contraire. “C’est calomnieux, quand j’ai appris que l’on me reprochait cela, je suis tombé de ma chaise. Nous n’utilisons même pas le terme de punition dans l’école car nous sommes soucieux d’adopter une pédagogie positive basée sur la valorisation de la réussite. S’il y a sanction, elle doit être utile et permettre à l’enfant de rebondir.” Pour ce qui est de la non-assistance à personne en danger le directeur du Cours Ozanam a une toute autre version de l’épisode du train. “Je suis immédiatement allé prévenir la maman dont l’enfant était malade. Ensuite j’ai estimé qu’il y avait assez d’adultes autour de lui et qu’il valait mieux que je reste avec le groupe, insiste le directeur. Mon comportement a été très professionnel et si c’était à refaire j’agirais de la même manière, c’est-à-dire avec professionnalisme.” 

“On nous a vendu du rêve”

La dernière plainte déposée à l’encontre du directeur de l’école du Cours Ozanam date du 8 août dernier. Voyant sa fille maltraitée par un autre élève, Aziza a elle aussi décidé d’avoir recours à la justice. Dans sa plainte, qui a pour motif l’abus de confiance, elle précise, entre autres faits : “Ce que je reproche au directeur c’est de garder un enfant dans une structure qui n’est pas adaptée sans même l’aide d’une AVS.” Mais Aziza y mentionne un autre problème. “Ma fille m’a dit que le directeur parlait très souvent de la religion chrétienne”, a déclaré cette musulmane très croyante, comme beaucoup d’autres parents du cours Ozanam.

Les liens entre la religion catholique et l’école du cours Ozanam sont en effet très étroits. Le vice-président du conseil d’administration d’Ozanam n’est autre qu’Aymeric O’Neill, fondateur de la Maison Bernadette, association dont les locaux se situent à quelques pas de l’école Ozanam et qui se veut être “une grotte de Massabielle où l’humanité blessée est accueillie et où les membres portent dans la foi la souffrance et les blessures du quartier et des habitants, et sont appelés ainsi à vivre le mystère de la Compassion”, bref “un lieu où Jésus tient la première place”, comme l’indique le site de l’association. Si l’école se veut elle “aconfessionnelle” comme le rappelle son directeur, plusieurs sources indiquent le contraire.

En juin dernier, avant les grandes vacances, plusieurs parents, dont ceux qui ont finalement eu recours à la justice, ont souhaité rencontrer le directeur de l’école pour lui faire part de leurs nombreuses inquiétudes. Après deux heures de réunion et face à un directeur quasi muet, certains parents n’ont pu contenir leur émotion. “Je leur ai confié mon fils ! La prunelle de mes yeux ! J’y croyais en ce projet, je la trouvais belle cette école! Aujourd’hui, je me prends une grosse gifle !”, s’exclame Chahida, avant d’éclater en sanglots. Autour d’elle, une poignée de mères la réconforte : “Tu ne pouvais pas savoir Chahida, on nous a vendu du rêve…”. Cette année le cours Ozanam ouvre pour la première fois une classe de collège.

Mise à jour le 07/09/17 à 11:19 : Modification du titre. Nous avions titré un peu hâtivement “Trois plaintes pour violences visent le directeur de l’école Ozanam”, alors qu’une seule des trois plaintes a pour motif “violence sur mineur”.

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