Pour les agents du Samu social, « la haute administration connaissait le système »

Actualité
le 30 Mai 2017
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Des agents municipaux du Samu social, réunis dans un collectif, disent leur refus d'être les boucs-émissaires de l'enquête judiciaire en cours. Ils estiment que l'organisation du travail, sur laquelle pèse les soupçons de fraude, était couverte par l'administration.

Sapu social, une lettre biffée et le Samu social est passé de la page du travail social à celui de la chronique judiciaire. Tous ne sont pas là mais le collectif de salariés du Samu social rassemble une large part des agents municipaux qui, chaque jour, vont à la rencontre des personnes en détresse dans les rues de Marseille. Pour quelques heures, ils ont invité les journalistes à toucher du doigt « leur » réalité qui s’éloigne des « emplois fictifs » décrits dans la presse depuis plusieurs jours et qui leur revient en boomerang lors de leurs maraudes.

Dans le grand hall, sur les murs, les panneaux disent leur sentiment d’abandon, leur colère d’être perçus en « boucs-émissaires ». Dans leur siège du quartier Bougainville, pas de pointeuse, pas de cartes qu’une cinquantaine d’agents se passeraient de main en main. Les 19 salariés entendus par les gendarmes disent pourtant y avoir découvert un système de double comptabilité des heures travaillées mis en place depuis des années.

« Une semaine sur deux »

Dans le petit bureau qui jouxte l’entrée, « au PC » dans le jargon du service, des plannings sont affichés sur le mur. En face de chaque nom d’agent, une ligne avec un T pour travail, C pour congé, M pour maladie, RTT… Il y a encore quelques mois, sur les feuilles saisies par les gendarmes, chaque agent affichait ainsi entre dix et douze jours travaillés par mois. « Notre temps de travail était étalé sur la totalité de l’année de façon à travailler une semaine sur deux, explique Pierre Godard, syndicaliste du SDU-FSU qui a travaillé jusqu’à sa retraite il y a quelques mois au Samu social. Mais tout était inclus dans ce système : les jours fériés, le 1er mai, les RTT… En clair, il y avait deux agents pour un poste. » Des horaires allégés qui se justifiaient à leurs yeux par l’extrême pénibilité du travail à effectuer.

Or, lors de leur audition à la brigade financière de la gendarmerie, les agents disent avoir découvert que la direction générale du personnel n’avait pas les mêmes tableaux.« Sur chaque planning de la DGP, il y avait des croix en plus posées », résume l’un d’eux. « Quand j’ai été entendu, ils m’ont demandé si je travaillais ce jour-là, j’ai dit que non, précise Antoine*. Ils m’ont sorti un tableau de la direction du personnel sur lequel j’étais noté en poste. » Tous les agents interrogés racontent ainsi un système de double pointage où les tableaux de la DGP comportent plus de jours travaillés que ceux affichés au PC. Un système qu’ils ont découvert au moment de leurs auditions par la gendarmerie.

Les agents disent ne rien savoir de l’origine et de la responsabilité de ce décalage entre les jours réellement effectués et ceux transmis à la direction du personnel. En revanche, ils témoignent du caractère bricolé de ce « lissage » des heures travaillées. « Un jour, j’ai demandé au directeur un papier signé attestant que je travaillais une semaine sur deux de façon à pouvoir avoir la garde alternée, il me l’a refusé. Il ne voulait rien de signé, rien d’officiel », explique Daniel*.

Un autre agent tend sa convocation à la gendarmerie où il a été entendu pendant plusieurs heures pour un recel de détournement de fonds publics de 2012 à 2016. « Mais comment on peut dire ça alors qu’on est payé 1200 euros en début de carrière avec 97 centimes en plus par heure travaillée le dimanche et les jours fériés ?, s’insurge-t-il. Et en partant, le gendarme m’a glissé qu’on allait devoir rembourser. Mais où on a vu ça ? » 

Le service des reclassés

« Mais ce système était connu de tous, affirme le syndicaliste venu prêter main forte à ses collègues. Le secrétaire général, Jean-Claude Gondard, le cabinet du maire, savaient parfaitement quel était notre rythme de travail. Toute personne qui visitait le service pouvait voir les plannings sur les murs. C’était de notoriété publique. » Un système si parfaitement intégré à l’appareil municipal que les agents y étaient mutés pour cette raison.

« J’étais ASVP [agent de surveillance de la voie publique, ndlr] et j’avais un problème de genoux. J’ai donc demandé mon reclassement, témoigne Patrick*. L’assistante sociale comme le service médical m’ont dit la même chose : aller bosser au Samu social, c’était l’assurance de travailler une semaine sur deux. » Hétérodoxe, ce système de planning a permis de reclasser des agents des écoles, des espaces verts ou d’ailleurs avec une présence horaire allégée. En contrepartie, ils réalisaient un travail social à moindre frais, assumé dans d’autres villes par des travailleurs sociaux diplômés. Année après année, les reclassés sont ainsi venus renforcer les emplois jeunes des premières années sans véritable professionnalisation de leur travail. Comme si tout tenait dans la vitrine ainsi construite autour de la politique charitable du maire.

Le directeur Giancarli, éloigné du service

Au centre de l’affaire, le charismatique directeur, René Giancarli, a disparu du service. Officiellement en congés, il devrait prendre sa retraite en septembre prochain. On le dit miné par la tournure des évènements. Ancien policier d’élite, il a été nommé il y a dix ans alors que le service connaissait d’importants remous notamment liés à des questions de temps de travail et d’organisation du service. Son arrivée coïncide à la fois avec une certaine paix sociale dans le service et une couverture médiatique régulière. Aujourd’hui, il fait figure de fusible sans que personne ne prenne véritablement sa défense dans l’appareil municipal.

L’adjoint en charge du service, Xavier Méry n’est plus joignable. Mais, dans ses réponses à Marsactu, il soulignait avec soin que sa responsabilité se bornait à la mise en œuvre de la politique du maire et non pas au suivi administratif des plannings. Quant au maire lui-même, il dit ne rien savoir de l’affaire en cours. Le service de presse renvoie au communiqué publié mardi annonçant le dépôt d’une plainte, dans la foulée de l’article de Marsactu.

L’équipage du Concordia lâché par son capitaine

« Aujourd’hui, on a l’impression d’être l’équipage du Concordia, lâché par son capitaine, se désole un agent applaudi par ses pairs. Nous voulons que le maire nous reçoive. » Car, depuis l’éclatement de l’affaire en février, les seuls contacts avec l’administration se sont limités à une réunion avec le directeur général, Christophe Sogliuzzo et la convocation de certains des salariés par Jean-Pierre Chanal, qui assure les missions de secrétariat général en binôme avec Jean-Claude Gondard.

« La Ville n’a pas fourni à ses agents la protection fonctionnelle qu’ils étaient en droit d’attendre, explique Pierre Godard. Nous souhaitons également qu’ils ouvrent des négociations sur les nouveaux rythmes de travail mis en place depuis janvier et qui s’avèrent intenables ». En effet, dès après la perquisition des gendarmes, la Ville a mis en place une nouvelle organisation en trois cycles que les salariés disent ne pas pouvoir tenir.

Bon nombre de leurs missions auraient également été modifiées : plus d’intervention dans les camps roms, plus d’assistance aux femmes battues, de suivi des expulsions locatives… Le camion-douche financé par la fondation Onet ne bouge pratiquement plus. La distribution des denrées de la banque alimentaire est gelée. « Tout se passe comme s’ils voulaient tuer le service avant de le refiler au privé », souffle un agent.

*les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

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