Manifestants cherchent maire, désespérément

Reportage
Lisa Castelly
11 Déc 2018 5

Malgré l'annulation du conseil municipal, par crainte de débordements, l'appel à manifester contre le mal-logement devant l'hôtel de Ville a été maintenu lundi matin. Plusieurs centaines de manifestants étaient rassemblés, porteurs de revendications venues de toute la Ville qui ont trouvé un écho devant un hôtel de ville barricadé.

Huit cercueils de carton noir avancent lentement vers l’hôtel de ville marseillais, au son d’une marche funèbre jouée par un saxophone, un tuba et un banjo. Tôt, ce lundi matin, le rassemblement contre le mal-logement déploie une symbolique frappante. Et pour cause, c’est une place Bargemon vide de tout élu que découvre le cortège de plusieurs centaines de personnes. En annulant le premier conseil municipal depuis le drame de la rue d’Aubagne (lire notre article), Jean-Claude Gaudin offre aux manifestants, à défaut d’une entrevue, une scénographie lourde de sens : le vide comme seule réponse.

À l’appel du collectif du 5 novembre, ces manifestants ont alors tenu sous les fenêtres de la mairie un “tribunal populaire” où des colères venues de Noailles, mais aussi d’autres quartiers de la ville, ont pu longuement s’exprimer. Un réquisitoire par contumace, implacable, sous l’œil des caméras et des micros des médias venus en nombre. “Nous réclamons par notre présence le droit d’exprimer la voix des Marseillais”, claironne en introduction la présidente anonyme de ce tribunal improvisé. Furtivement, le visage du directeur adjoint des services Jean-Pierre Chanal apparaît au balcon, interloqué, pour disparaître quelques secondes plus tard. Autour du bâtiment, le dispositif désormais habituel en cas de manifestations : double-rangée de barrières métalliques et CRS.

“Il n’y a même pas eu d’hommage”

Linda, la cousine de Chérif, disparu dans les décombres du 65, rue d’Aubagne est la première à attaquer. “On attendait tous des réponses aujourd’hui, et finalement c’est annulé”, désespère la jeune femme. L’une des rares délibérations de ce conseil annulé à avoir un lien direct avec le drame du 5 novembre portait justement sur le remboursement des obsèques aux familles de victimes. “Il n’est même pas capable d’apporter des réponses à son peuple, poursuit Linda. Les drapeaux sont en berne juste deux-trois heures le temps des rassemblements et il n’y a même pas eu d’hommage. Heureusement pour nous que ça a été fait par le peuple marseillais.” 

“Ce n’est pas normal que l’on soit en permanence dans l’attente comme ça. Symboliquement, ce tribunal est très important pour nous”, ajoute à sa suite Maël, évacué du 69, rue d’Aubagne, les traits tirés par cinq semaines d’errance administrative. La rage au ventre, une jeune femme évacuée poursuit : “Je ne sais pas pourquoi la mairie nous laisse comme ça. On ne fait que subir”. Et de décrire ses problèmes de santé “dus au stress et à la colère”.

Aux témoignages des premiers concernés – les proches des victimes, les évacués en difficultés – succèdent les prises de paroles associatives. Et semble prendre forme sous les yeux des quelques centaines de personnes réunies dans ce froid matin une esquisse de convergence des luttes marseillaises. “Le conseil a été annulé en prévision de soi-disant débordements, preuve en est qu’il n’y avait pas de raison valable, lance Kévin Vacher, l’un des principaux porte-parole du collectif du 5 novembre, en pointant la petite foule calme tout autour. La panique s’est emparée de la majorité municipale ! Ce conseil municipal aurait dû prendre des décisions fortes, Jean-Claude Gaudin décide de les remettre aux calendes grecques”.

“On essaye de faire en commun”

C’est ensuite un défilé de revendications bien connues, mais rarement rassemblées et encore moins sous les fenêtres du maire. Nicolas Mémain, pour Un centre-ville pour tous, enrage à plein poumons dans le haut-parleur contre une municipalité qui voudrait “virer les pauvres du centre-ville” et plaide “pour des rénovations, pas des destructions” pour le secteur. Après lui, le délégué régional de la Fondation Abbé-Pierre, Florent Houdmon estime que “c’est toute la chaîne, de la rue au logement, qui dysfonctionne” et demande à l’État de lancer des réquisitions, “même si cela ne peut pas être une solution de long terme”.

Suivront à la barre du “tribunal populaire”, Emmaüs pointe rouge, l’Assemblée de la Plaine, une militante communiste des quartiers sud, puis une représentante du collectif des habitants des Bourrély dans les quartiers Nord, et même une apparition de Kamel Guemari, délégué syndical et figure de la lutte du Mcdonald’s Saint-Barthélémy. Dans le public, des membres de nombreux autres collectifs comme celui des habitants de la copropriété dégradée Maison-blanche sont réunis. “Je suis contente que tous les Marseillais prennent en compte le fait que tout le monde a ses problèmes, chacun dans son coin, se réjouit Aïcha Manseri, des Bourrély. On essaye de faire en commun, pour être entendus et avoir des solutions communes”. 

Pendant les prises de parole, un petit groupe d’élus municipaux socialistes, dont Samia Ghali, Patrick Mennucci et Marie-Arlette Carlotti, se détache du rassemblement pour être reçus en mairie. “On ne peut pas nous dire au dernier moment de rentrer chez nous !”, déplore l’ancienne secrétaire d’État aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion. Reçus dans un premier temps par Claude Bertrand le directeur de cabinet du maire, puis Jean-Pierre Chanal, les sept élus socialistes ont finalement été reçus par Jean-Claude Gaudin dans l’après-midi. “Notre souci c’est qu’il y ait un conseil municipal maintenant, il y a besoin d’une explication politique, et que le maire reçoive lui-même les riverains”. Ce dernier doit annoncer ce mardi matin la nouvelle date du conseil municipal.

Deux heures après le début de la manifestation, le cortège, quelque peu rétréci, reprend sa route vers la mairie de secteur des 1er et 7e arrondissements, où la rumeur dit que se trouve le maire. Deux à trois cents personnes remontent la Canebière au son des “Gaudin démission”. Les portes de la mairie du centre-ville, dont les vitrines ont été détruites par des manifestants samedi dernier, s’avèrent tout aussi closes et bien gardées. Dans un communiqué, les services de la Ville confirmeront plus tard que l’édile y est bien venu, sans que cette visite ait un quelconque caractère public. Sur ce nouveau rendez-vous raté, la manifestation prend fin et promet de se retrouver le lundi suivant, lorsque des représentants des riverains de Noailles seront reçus, pour de bon, en préfecture.

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