[L’été à la Belle de Mai] La butte Bellevue ou la nostalgie d’une petite Italie

Série
le 18 Août 2018
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Peu à peu, ce quartier populaire situé à la lisière du centre-ville est en train de changer. Marsactu passe l'été à la Belle de Mai et explore ces lieux qui bougent non sans tension. En parcourant la butte Bellevue, le promeneur passe la frontière vers Saint-Mauront. Il découvre un quartier à part, pris entre la nostalgie du passé et les difficultés de l'entre-soi.

Sans trop y prendre garde, au fil de la pente, le promeneur a passé une frontière. En arrivant sur la butte Bellevue, il n’est plus à la Belle de Mai mais à Saint-Mauront, le quartier d’à côté. La butte est entre deux, sur le cul d’un panier renversé dont les anses mènent à deux quartiers.

La Belle de Mai, c’est « en bas », rue Loubon. Là où un arrêt de bus mêle ce nom à celui de la butte et marque la frontière. Ensuite, il faut prendre tout droit et quand la rue Barbini s’aplanit, c’est là. Les autres entrées de la Butte serpentent depuis Saint-Mauront ou Plombières. On y vient par traverse, pont ferroviaire ou escalier envahi de feuillages. Dans les coins d’impasse ou du haut des marches, le regard embrasse la belle vue qui donne son nom au lieu. Celle-ci s’étage en plans plus ou moins récents : l’autoroute et le chantier des Docks libres, la tour CMA-CGM et la Marseillaise, la fac Saint-Charles et la Bonne-Mère.

La placette Bellevue et les coquelicots de Méta 2.

Dans ces ruelles où les maisons ne dépassent guère deux étages, l’accueil est austère. Le soleil est trop haut, écrasant. Et quand on croise des être vivants, ils se calfeutrent derrière les fenêtres ou ne laissent voir qu’une touffe de cheveux blancs et un regard apeuré derrière les plantes accrochées au grillage. « Ils ont peur, il faut comprendre », glisse un infirmier qui fait sa tournée parmi ces personnes âgées.

Dans la rue Belle-Vue (en deux mots), le tabac, dernier commerce ou presque, ne s’ouvre que si la tenancière fait grésiller l’ouvre-porte. Mais elle ne dira rien parce qu’elle ne veut pas « dire du mal ». « Et puis la butte, ce n’est pas là, c’est plus haut, quand ça devient plat », élude-t-elle. Le plus haut en question n’est à quelques mètres à peine, là où les rues s’animent d’enfants, de cris, de mamans qui tirent des cabas, de chaises tirées au perron des maisons. Le quartier populaire se révèle. Un totem tautologique se pose en signal : rue du jet d’eau, un jet d’eau.

Jet d’eau à la new-yorkaise

Il part du trottoir où le cantonnier d’ordinaire s’alimente. Un groupe de jeunes, charbonneurs du réseau local de narco-trafic, occupe ce coin de rue. Fidèles à l’anecdote plusieurs fois racontée, notamment par Philippe Pujol dans Quartiers Shit, ils utilisent l’eau pour remplir une piscine gonflable destinée aux minots du quartier. Ceux-là crient en sautant dans le bassin à moitié rempli. Le réseau fait du loisir à peu de frais quand l’œuvre chrétienne qui d’ordinaire anime la jeunesse a pris ses vacances d’été. Les regards tendus dissuadent tout questionnement.

A quelques pas à peine, une 4L est garée en vrac et deux amies devisent. Ni une, ni deux, l’inconnu est intégré aux échanges. De temps à autre, un regard part vers l’eau en jet et les jeunes en rang d’oignons. Thème du jour : l’histoire de la butte.

Arrêt Vintimille

« Té ! Vous êtes bien tombés. Je suis née au 61 et j’habite au 55 de la rue Barbini. Avant elle s’appelait rue Sylvestre. Barbini était un résistant du quartier, mort à la fin de la guerre, sourit la bazarette qui joue à domicile. Ici, c’était très italien. À 98 %, allez 95 pour faire bonne mesure. Le chauffeur de bus appelait l’arrêt rue Loubon, l’arrêt Vintimille. » Les Italiens de Bellevue venaient de toute la péninsule. Née Tola par son père, Danielle Achir a des racines en Sardaigne et un regard doux de mamie tricoteuse.

Sur ces entrefaites, Papet Jali gare sa voiture sur le trottoir  d’en face. « Vous veniez pas pour lui ? », s’enquiert Danielle en aparté. Euhh… Le toaster du Massilia Sound System n’a pas le temps, dit-il. Mais il le prend tout de même pour mettre son grain dans la conversation. « Je suis une pièce rapportée, je suis né à Saint-Gabriel. Mais une partie de ma famille était d’ici. Et puis ça fait que 30 ans que j’y vis. » Les deux pieds dans l’eau du caniveau, il évoque le temps qui passe et la ville qui se déplace.

« Surtout à part »

Au 13 des 33 tours.

« Longtemps, la butte était à la Belle-de-Mai avant de passer du côté Saint-Mauront. Comme toute les collines, elle est surtout à part », formule Jali. Chapeau vissé, yeux plissés, le MC évoque l’antan avec passion. Les cinémas, les magasins, les baleti… La valse à petits pas, inventée « parce qu’il n’y avait pas assez de place. Une partie des danseurs attendaient leur tour dehors »« En ce temps-là, la Belle-de-Mai était un centre, on n’avait pas de raison de descendre en ville », ajoute-t-il. L’inventaire des trésors populaires occupent les mémoires vives.

« C’est vrai qu’il suffisait de fermer une rue à chaque bout pour faire une fête, reprend Danielle. Et puis il y avait souvent des baleti sur la placette Bellevue, en bas du quartier. C’est difficile à imaginer, c’est devenu un parking. » Soupirs. La 4L démarre. Jali aussi. Seule, Danielle reste. Elle a du temps et nous propose une visite du quartier dont de nombreux acteurs militants sont en vacances.

Les enfants de l’œuvre

À chaque pas, le passé remonte, nimbé de nostalgie. « Les gens vivaient dehors. Dedans, c’était insalubre. Pas de salle de bains, une toilette pour tout l’immeuble. On passait notre temps dehors ». Les osselets, « les pignons de cerises » teintés d’encre, qui devaient d’un coup d’ongle être glissés par la fenêtre d’une maison de carton… Les jeux d’enfance remontent alors que Danielle nous amène vers l’œuvre Paul-Hava où officie le père Vincent, le curé de la paroisse de Saint-Mauront.

L’entrée du centre Timon-David.

Danielle Achir participe aux activités de cette institution catholique qui occupe une large part du plateau et offre des activités éducatives à une jeunesse désœuvrée. Le père a pris son congé d’été. Le témoignage du curé – comme celui de Jali d’ailleurs – est consigné dans Les métamorphoses de Saint-Mauront, bel ouvrage de Marie d’Hombres qui recense des témoignages d’habitants à l’heure du projet de rénovation urbaine.

Danielle participe aux activités de l’œuvre mais n’est pas catholique pour un sou. « Mon mari était kabyle mais pas plus musulman, sourit-elle. Moi, je suis communiste. Ici, c’était un quartier rouge. Maintenant il y a beaucoup de Front national. » La section PCF du quartier arbore encore ses couleurs sur le trottoir d’en face des jeunes au jet d’eau. Mais le local n’est qu’une façade, vendu, fermé.

« Laissés avec la misère »

Comme un fait exprès, nous croisons Éliane. La vieille dame souffre dans son corps comme dans sa ville. Les rodéos de moto à côté du terrain de sports, la nuit. Le réseau de revente. Les incivilités. « Ils nous ont abandonnés. Ils nous ont laissés avec la misère ». Le « ils » ce sont les politiques, gauche et droite confondues. La misère euphémise les étrangers qui l’entourent. Le quartier compte des Comoriens, des Gitans, des Arabes en plus des Italiens et des « Français » dans une proportion sans doute comparable au reste du secteur. Ce sont eux qu’elle accuse des maux du quartier sans jamais les nommer. Elles oublient en passant que les trois-fenêtres d’antan offrent encore quelques beaux taudis aux marchands de sommeil.

Une voiture de police passe, tourne dans la rue Barbini sans même s’arrêter devant le jet d’eau et les jeunes assemblés. « Vous voyez ? », dit Éliane. Danielle serre les dents. Elle aussi regrette la dérive délinquante. « Y a pas d’emploi. Qu’est-ce que vous pouvez faire ?  On le voit bien à l’œuvre, les jeunes après 12/13 ans, on les voit plus. 50 euros pour faire le chouf, c’est trop tentant ». Éliane ne croit pas aux excuses, ni au changement, à l’arrivée des « bobos » qui créeraient une nouvelle mixité. « Ils sont les premiers à vous faire la morale, à trouver des excuses, mais c’est facile quand on n’habite pas ici. Dites-le qu’on souffre ». À petits pas, elle s’éloigne vers le tabac.

L’art est partout

Danielle soupire. Si elle partage une partie du constat, les solutions politiques ne sont pas les siennes. Même si elle n’a jamais aimé Jean-Noël Guérini et l’actuelle maire de secteur Lisette Narducci (divers gauche). Elle choisit plutôt de s’investir aux côtés de ceux qui agissent du CIQ à l’œuvre en passant par Méta 2, l’association créée par Malik Ben Messaoud est toujours sise rue du Jet d’eau. Lui est parti d’un coup, terrassé par une crise cardiaque en 2015. Depuis la cité Bassens, la Belle de Mai ou la butte, il mettait l’art à la portée de tous.

Sa compagne Aurélie Masset poursuit cette œuvre commune. Des coquelicots dans les escaliers, des enfants qui courent sur les murs de l’œuvre ou les mosaïques du jardin Spinelly, l’art est partout. Il y a peu encore, avant un incendie, sur une des pentes, le comptoir de la Victorine rassemblait d’autres artistes. Il devrait rouvrir prochainement.

Jardin partageur

Une mosaïque de Méta 2.

Le petit jardin public est la dernière étape du tour offert par Danielle. On y arrive par la traverse Bon-Secours puis la rue qui lui donne son nom. « Ma mère nous disait que cette rue était celle des bourgeois ». Les maisons n’y sont pas plus hautes mais les porches présentent des décors, des niches pour les statues. Les noms sur les sonnettes ont les mêmes origines qu’ailleurs.

Le jardin est l’épicentre d’une activité intense. Un collectif y organise des fêtes interculturelles, des séances de contes ou de jardinage. Les fameux « bobos » ne sont pas loin. Il faudra attendre un peu pour y voir débarquer une première volée d’enfants. Pour l’heure, un coq et deux poules montent la garde. Au-dessus, le « donjon » du château de Saint-Mauront pointe le ciel. Dans le livre de Marie D’Hombres, son propriétaire en narre l’histoire. Son arrière grand-père possédait les Docks libres, entrepôts portuaires détruits pour laisser la place à un programme immobilier du même nom. Depuis, plus personne n’y vit.

Le jardin Spinelly et le château de Saint-Mauront.

« Il va être vendu », croit savoir Danielle alors qu’on remonte vers la rue Barbini. Un verre de sirop plus tard, le promeneur repart par l’escalier aux coquelicots avec la promesse d’un retour prochain.

Un jeune homme y promène son chien muselé. L’échange de regards passe mal. « Pourquoi tu me regardes ? », aboie-t-il. « Je ne faisais pas attention, pardon, j’étais au téléphone ». « Il faut faire attention au regard. Ça veut dire des choses. Allez, bonne soirée ». Une visite sur la colline Bellevue se finit forcément sur un regard.

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Commentaires

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  1. JMARCHAND JMARCHAND

    Merci pour cet article… Habitante du quartier et peut-être classifiée comme « bobo »( bien que je n’aime pas les classifications !), l’angle de vue de votre article me semble un peu sombre et oublie quelque chose d’essentiel : les habitants se parlent ici, la présence de nombreuses écoles fait que les gens se connaissent, s’entraident et vivent ensemble. Une note un peu plus positive peut-être ?

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    • Benoît Gilles Benoît Gilles

      Bonjour, je suis désolé de la teneur sombre que vous avez pu ressentir. Ce que vous décrivez de votre quartier est sans doute juste. Et j’ai ressenti ce lien maintenu. L’après-midi passé avec Danielle Achir avait cette qualité d’humanité. C’est aussi la difficulté du reportage : quelques heures passées dans un lieu, le hasard des rencontres, ici fécondes mais avec l’aléa d’un point de vue partiel. De nombreux interlocuteurs potentiels étaient en vacances. Votre commentaire a l’avantage de proposer cette note positive qui manque.

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  2. Ernest OUIBART Ernest OUIBART

    Bel article, sensible aux gens et aux lieux.

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  3. corsaire vert corsaire vert

    Oui mais pas d’angélisme , quand on ne vit pas dans ce quartier au quotidien c’est facile de le trouver cool et pittoresque ….
    Attention au regard qui peut engendrer la violence aveugle comme moyen de terroriser et de dominer … faut il baisser les yeux pour circuler dans ce quartier « idyllique » ?
    Où sommes nous ? sous le joug de malfrats qui font leur loi et gare aux insoumis !

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    • LN LN

      Vous avez bien raison.
      Cool et pittoresque… Mais qui a collé cette image à St Mauront ? Les derniers arrivants qui vont vu surement de belles opportunités immobilières (c’est vrai que les prix sont imbattables) ont – pour ceux que je connais – fui car trop violent, agressif, sale, communautaire ect…. Tout le résultat d’un abandon total de la ville. On peut mettre des coqs, de la mosaïque, repeindre les poteaux, envoyer des vélos taxis, faire de la branchitude et du cooolissime, ca ne fait pas une vie de rêve au quotidien. Même s’il y en a encore qui tiennent.
      Voir un peu la carte des évacuations des taudis insalubres : rues Barbini, Toussaint, Danton, Spinelly, Gaillard, du Jet d’eau, des Bons Enfants… Un beau concentré du paradis de la jet set et du flouze 😉
      Faut arrêter de déconner !

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  4. Claude Claude

    je suis bien de l’avis de ce dernier commentaire (une habitante qui y vit depuis 50 ans)

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