L’incendie du Comptoir de la Victorine, étincelle pour parler du 3e qui va mal

Actualité
Lisa Castelly
28 Fév 2018 6

Après un important incendie survenu au Comptoir de la Victorine, une "réunion de crise" a été organisée mardi soir par les structures résidentes de ce lieu culturel. L'occasion pour elles, ainsi que pour un public très nombreux, de pointer avant tout l'état d'abandon du 3e arrondissement.

La toiture du comptoir de la Victorine a été fortement endommagée par l'incendie. (Image Marins-Pompiers)

La toiture du comptoir de la Victorine a été fortement endommagée par l'incendie. (Image Marins-Pompiers)

“Notre position est très claire, on prend toute l’empathie, mais on ne veut pas être dans la compassion mais dans l’action. Nous pensons que cette situation dépasse le simple cadre de l’incendie”, pose d’emblée Sam Khebizi, directeur des Têtes de l’art, une des huit structures résidentes du Comptoir de la Victorine. Une partie de cet ancien entrepôt, racheté par la Ville il y a dix ans, a pris feu samedi 24 février en fin d’après-midi, alors que Sam Khebizi se trouvait seul sur les lieux. Un incendie dont la cause était vraisemblablement intentionnelle. Des parties communes, la toiture ainsi qu’une salle de répétition ont été détruits, et les bureaux de plusieurs équipes sont désormais inaccessibles. Près de deux cents personnes se sont massées, mardi soir, dans une salle de la Maison pour tous de la Belle de mai, afin d’en savoir plus sur la situation et sur ses conséquences pour ce lieu à l’aura certaine.

“La conséquence pour nous, c’est la perte de notre outil de travail. Aujourd’hui, temporairement on l’espère, nous ne pouvons pas accéder à nos bureaux, poursuit Emmanuelle Gourvitch de la compagnie L’art de vivre. Le matériel de tous les gens qui résident là est sinistré : il est entier, mais on n’y a pas accès. On ne peut plus travailler, avoir d’activités, accueillir. La situation économique est déjà difficile pour tous, cela a forcément un impact considérable”. 

L’heure est encore aux expertises, mais les lieux devraient être impraticables pour quelques temps. Alors le Comptoir de la Victorine devrait faire appel dans les jours qui viennent aux bonnes volontés pouvant offrir aux différentes équipes des lieux de travail, de stockage ou de répétition. Une chose est sûre à long terme : “on ne veut pas être relogés”, insiste Emmanuelle Gourvitch.

L’incendie a rendu inaccessibles plusieurs locaux et endommagé la toiture et une salle de répétition. (Image Facebook Compagnie L’art de vivre)

Un lieu qui se sent “à l’abandon”

Le Comptoir de la Victorine n’en est pas à sa première crise, et c’est d’ailleurs comme la conséquence d’un certain “abandon” que ses résidents voient l’incendie. Racheté par la Ville en 2006, poussée par une mobilisation mêlant des artistes et des habitants, le lieu, bien que vivant, peine à trouver sa forme définitive. “La Ville est mauvaise gestionnaire de patrimoine, c’est difficile d’avoir un interlocuteur pour des réparations… Le département a mis le temps, mais a financé une partie des travaux. La région est la grande absente. Il faut faire respecter les accords d’il y a 10 ans“, prévoyant un financement par les trois collectivités, pointe Sam Khebizi.

Présente dans la salle, la suppléante de Jean-Luc Mélenchon, Sophie Camard, ancienne présidente du groupe Europe écologie-Les verts à la région précise qu’une délibération avait été prise en ce sens par la majorité de gauche de Michel Vauzelle, mais convient qu’elle n’a manifestement jamais été suivie d’effets.

“Cet immobilisme a fait partir des structures. L’abandon, on le voit tous les jours, et ça laisse de l’espace, qui forcément, se remplit par d’autres choses”, complète Guy-André Lagesse, de la compagnie des Pas perdus. Les travaux promis pour le maintien et le développement du site ont notamment tardé. “En 2015, une délibération du conseil municipal prévoyait enfin des travaux pour le Comptoir, pour la toiture, la passerelle, et la mise aux normes incendie. Pour la toiture, l’une a été refaite, l’autre révisée, c’est justement celle qui a pris feu. La passerelle, cela a été fait, mais pour le dispositif incendie, on nous a dit qu’il était repoussé pour des raisons budgétaires dans cette partie de notre bâtiment”, déplore Emmanuelle Gourvitch. “Avec un extincteur, j’aurais au moins pu tenter de faire quelque chose”, note avec amertume Sam Khebizi.

Un appel à projet pour donner du sens

Pour relancer le lieu, l’association Comptoir Toussaint-Victorine, qui regroupe tous les résidents, prépare un projet de site à soumettre à la Ville, “parce que la Ville n’avait pas de projet pour ce site en l’achetant”, expliquent-ils. Joint par Marsactu, Robert Assante, élu de la Ville au patrimoine, va dans le même sens. “Je suis d’accord avec les associations : on ne peut pas continuer avec le Comptoir de la Victorine comme cela a été fait jusqu’à présent. Nous devons aller vers un projet pour les 30 ans à venir”. L’élu annonce que sera voté prochainement en conseil municipal le principe d’un appel à projets pour l’ensemble du lieu, autour de l’économie sociale et solidaire. “Il sera précisé dans le cahier des charges que les associations qui y sont déjà seraient maintenues en place, et je m’en porte garant. Il n’est pas question qu’elles se retrouvent avec des niveaux de loyers qu’elles ne peuvent pas payer”.

Sur les retards dans les aménagements de sécurité, celui qui n’est en charge du patrimoine que depuis peu estime que “la mise en sécurité n’était pas la préoccupation principale des associations. On nous a parlé du chauffage, de l’accès, de certaines pièces qui n’étaient pas convenables, et les services de la Ville conviennent que c’était justifié”.

Par le biais d’un représentant de l’adjointe à la sécurité et de la directrice de la police municipale présents lors de la réunion, la mairie, s’engage à sécuriser davantage les lieux, par de nouvelles installations ainsi qu’une présence policière accrue.

“Vous avez été pendant des années dans des locaux pas aux normes, c’est vrai, convient la maire de secteur (PRG) Lisette Narducci. Mais aujourd’hui, la question de fond, c’est, et après ?” À un résident qui s’inquiéte de l’attitude des assurances face au sinistre, l’élue assure : “il y a un contentieux, mais les choses se déroulent normalement”. La possibilité de réellement fermer tous les accès à un lieu qui accueille de nombreux publics suscite un débat dans la salle. Une enquête doit déterminer les causes de l’incendie, mais c’est la piste intentionnelle qui est privilégiée par tous. Qu’il s’agisse d’une “bêtise” ou pas, une intrusion a vraisemblablement eu lieu.

Un quartier en souffrance

Ce départ de feu n’est pas le premier à survenir dans le quartier au cours des dernières semaines et les représentants du Comptoir tiennent à faire savoir qu’ils ne se considèrent pas comme des cibles et y voient plutôt une atmosphère de violence qui s’accentue. “Cet incendie n’est pas une attaque contre la culture ou contre le Comptoir, pose Sam Khezibi. Il y a des actes tout aussi graves qui nous arrivent en ce moment. La situation qui se dégrade dans le quartier, la baisse des aides aux associations de tous les secteurs, tout cela nous fait autant souffrir. Il y a 10 ans, il y avait 15 structures au Comptoir, aujourd’hui il y en a 7 à 8″. Les structures du Comptoir tiennent à attirer les projecteurs sur l’ensemble du quartier, et le public leur emboîte le pas.

“L’incendie qui s’est déroulé c’est le symptôme d’une ségrégation du 3e arrondissement, on a pris 15 ans de retard ici, dénonce Serge Pizzo président du comité d’intérêt de quartier de la Belle de mai, dont l’intervention est saluée par une pluie d’applaudissements. Ce secteur, c’est devenu une horreur, avec des jeunes désoeuvrés, des spots de drogue, il n’ y a pas de bibliothèque, pas d’écoles, pas de piscine… comment les jeunes qui ont peut-être fait ça vont pouvoir seulement comprendre ce qu’ils ont fait ?”

La maire de secteur écoute, mais n’aime pas “toujours entendre dire que c’est l’arrondissement le plus pauvre de France, d’Europe, et qui sait, demain du monde !”, mais appelle à la mobilisation pour le “long chemin qu’il reste à parcourir”. Quelques autres témoignages s’enchaînent, pour parler davantage de “la misère du quartier”, que du Comptoir en lui-même, et c’était justement le souhait de organisateurs de la réunion. “Démonstration a été faite que l’incendie n’est qu’un révélateur de ce qui se passe dans le quartier”, se félicite Sam Khebizi.

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