[Vivre à Bougainville] Aux Docks Libres, entre protection et fragmentation sociale

Série
le 11 Sep 2017
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Deux ans après la livraison des premiers appartements du complexe des Docks Libres, la mixité sociale vantée par son promoteur immobilier Nexity et la Ville de Marseille, n’est pas vraiment au rendez-vous. La cité de Bellevue qui jouxte la résidence fait régner un certain sentiment d’insécurité chez les habitants. De plus, le manque d’infrastructures de première nécessité facilite la fuite de ses habitants vers le centre.

Les tours des Docks libres forment un ensemble imposant, visible depuis l’autoroute A7 quand on entre dans Marseille. Elles font face à celles du Parc Bellevue, ancienne copropriété dégradée, plus connue sous le nom de Félix-Pyat. Entre les deux, la deuxième phase des Docks libres est surmontée de grue. Elle doit être livrée en 2018.

Situé à la charnière des opérations d’aménagement Euroméditerranée et de rénovation de Saint-Mauront, ce projet immobilier mixe logements publics et privés. Il est venu densifier un habitat de faubourg, où les tours de Félix-Pyat étaient le seul exemple d’habitat collectif imposant. « Le but était de faire une greffe d’un quartier à l’architecture plutôt agréable, avec des jardins partagés et des nouveaux commerces, sur un autre assez vieilli et dégradé », explique Laure-Agnès Caradec, adjointe à l’urbanisme et présidente d’Euroméditerranée.

La mixité sociale est ainsi l’un des piliers fondateurs des Docks Libres, vantée à l’époque par son promoteur immobilier, Nexity, ainsi que par la Ville de Marseille propriétaire de l’emprise des anciens entrepôts portuaires (lire notre article ici).

Cohabitation sans partage

En effet, une copropriété, des logements sociaux gérés par la Logirem et de 13 habitat, une résidence étudiante, des bureaux du siège social de Nexity Provence et des appart’hôtels cohabitent dans les tours des Docks Libres. L’ensemble a été pensée comme une suite de cours, traversée de rues et de passerelles sur lesquelles se referment les bâtiments. Mais la cohabitation des résidences de statuts différents n’est pas franchement synonyme d’union et de partage. Et l’environnement immédiat est maintenu éloigné. Pour Anabella Perera, locataire d’un appartement de la Logirem, la mixité sociale est une promesse de vente qui pour l’instant, n’est pas réelle. « À l’époque j’ai été séduite par le projet des Docks Libres qui proposait une structure avec des logements sociaux et une copropriété au cœur d’un quartier en mal de vitalité », se souvient-elle. « Je trouvait ça bien de mélanger des habitants de divers horizons. Or pour l’instant on en est loin. Enfin, je ne le ressens pas », confie-t-elle.

Vue de la rue intérieure. Photo Célia Cuordifede.

En ce soir d’été, une vingtaine d’enfants traînent leurs baskets sur le bitume de l’allée commune qui traverse l’ensemble immobilier des Docks Libres. Elle sert de lien entre les logements sociaux et la copropriété qui composent la résidence. Les cris de ses enfants habitants dans la partie sociale de la résidence résonnent entre les tours. « Ils s’amusent là pratiquement tous les soirs. Parfois je suis obligé d’intervenir car ils montent sur les murets et il risqueraient de se faire mal, ou tout simplement parce qu’ils font trop de bruit et que ça gêne des habitants », témoigne le gardien de la copropriété.

Agent de gestion pour le compte du bailleur social Logirem dans les 2e et 3e arrondissement, Philippe Blache est de passage aux Docks Libres pour un dépannage. Il interpelle le gardien. « Ils habitent tous dans la résidence les gamins ? ». Lequel justifie pour chacun des enfants, ou presque, l’étage de l’appartement et s’il connaît les parents ou non. « Il ne faudrait pas que les Docks Libres, avec la fréquentation de personnes extérieures, deviennent comme la cité de Bellevue, où les règles de la République ne sont que très peu respectées », explique-t-il plus tard, en aparté, pour justifier sa surveillance de toute intrusion extérieure.

Résidence fermée

Aux prémices de la résidence, ce chemin que les enfants parcourent en longueur devait être ouvert sur l’extérieur à ses deux extrémités. « L’ensemble du projet ne pouvait pas être une simple appropriation privée », pour reprendre les propos de l’architecte Roland Carta. Aujourd’hui, ce même chemin bute de part et d’autre sur des portails équipés de digicode. D’après Laure-Agnès Caradec, « au vu de la fragilité du contexte, les habitants souhaitaient pouvoir préserver les aménagements de la résidence, et avoir une ouverture progressive sur l’extérieur ». 

Des enfants s’amusent derrière les portails les séparant du quartier. Photo : Céla Cuordifede.

Pour l’heure, la question du partage des espaces communs de la résidence avec le monde extérieur reste floue. La surveillance et la sécurisation taraudent davantage l’esprit des habitants. « Le quartier n’a guère changé. Rien n’est sécurisé. Quand vous voyez qu’ils arrivent à entrer dans nos garages et mettent le feu à des voitures… » Yvonne Suissa, chihuahua en bout de laisse, est agacée. D’après la locataire, « c’est la deuxième voiture, en l’espace de quelques mois, qui prend feu dans le parking souterrain de la copropriété ». Du côté des logements sociaux, plusieurs cas d’intrusions et de détériorations ont été recensés par les agents de gestion de la Logirem.

Le directeur général de Nexity Provence, Christian Dubois, ne nie pas ces problèmes de sécurité récurrents. « Il y a des choses qui se sont détériorées, et notre priorité est de régler tous ces problèmes  afin de pouvoir ouvrir les Docks libres sur l’extérieur, avec sagesse on va dire ».

Le rempart des Docks Libres 2

Malika Ramtani et sa mère habitent le bâtiment H, dont l’entrée donne sur la rue du Nord, proche de la cité Félix-Pyat. En 2018, cette même rue sera également bordée par les Docks Libres 2. Pour l’instant, son immeuble offre une vue bien dégagée sur la cité Bellevue. Elle se réjouit de ces nouvelles constructions qui s’apprêtent à lui faire un rempart et donc l’éloigner de la cité. « L’autre jour, des habitants sont venus me voir pour que je signe une pétition contre la construction des Docks Libres 2. J’ai tout de suite dit non. Avec ces bâtiments, on entendra moins les bruits provenants de Bellevue ». 

D’autres résidents ont eux déserté Bellevue, pour trouver une meilleure qualité de vie sur le trottoir d’en face. C’est le cas de Mohamed Kherrour tout juste propriétaire d’un appartement « vue mer », des Docks Libres. Assis sur l’une des jardinière en béton qui jalonne la promenade, il surveille ses deux petites filles. « Ici, je me sens bien avec ma famille. C’est neuf et les voisins sont sympas. Le métro est à côté, c’est pratique. Et puis c’était l’occasion idéale pour acheter ». Le jeune propriétaire fait référence aux commodités d’acquisition des appartements prévues par la municipalité, dont le chèque premier logement ainsi que le prêt à taux zéro, négociés avec certaines banques.

En revanche Mohamed Kherrour ne tient pas vraiment à remettre les pieds dans son ancien quartier. Des aménagements provisoires du parc Bougainville ont été installés, (lire notre article ici) à la jointure de Bellevue et des Docks Libres, censés être, d’après l’adjointe à l’urbanisme, « un point de rencontre », entre les deux univers. Mais le jeune père de famille n’en démord pas, « un petit parc à jeux et un centre aéré à l’intérieur de la résidence serait l’idéal. »  Si le sentiment d’insécurité chez certains résidents les convainc de ne pas fréquenter le quartier, pour d’autres, c’est plutôt son désert commercial qui pousse vers le centre-ville.

Pour Christian Dubois, la résidence des Docks Libres doit également vivre à l’extérieur de son enceinte à condition qu’il y ai un aménagement de l’espace public. « C’est pourquoi, nous avons installé du mobilier urbain devant la pharmacie, située sur le boulevard national, et nous cherchons à monter d’autres animations, notamment un marché ou des animations festives ».

« Le dimensionnement des infrastructures n’a pas été fait »

La présence d’une bouche de métro au pied des Docks Libres est très appréciée par les résidents, car l’accès au centre-ville se fait en quelques minutes, « notamment pour aller faire les courses, parce que dans le quartier il n’y a pas grand chose « , souligne Yvonne Suissa.

La mixité fonctionnelle était le deuxième mot d’ordre de la municipalité pour vanter la réussite du projet. « Il fallait qu’il y ait des logements, des bureaux et des commerces », explique Laure-Agnès Caradec. Aujourd’hui, il y a bien des logements ainsi que des bureaux, qui sont d’ailleurs ceux de Nexity Provence, mais les commerces sont les grands absents de cette « mixité fonctionnelle ». À cet égard, Christian Dubois reconnaît le manque, « par rapport à ce qui était prévu, nous sommes en retard au niveau du placement de commerçants au rez-de-chaussée des immeubles. Des discussions sont en cours avec de potentiels investisseurs. Il y a déjà une pharmacie ainsi qu’une sandwicherie. Nous venons également de trouver un opérateur pour la crèche [prévue depuis le départ dans le projet Docks Libres, et toujours absente, ndlr], qui correspond à une vraie demande dans le quartier ». 

Vue d’architecte des Docks libres 1. Images Carta/Nexity

« Les Docks Libres c’est une petite ville mais dont le dimensionnement des infrastructures n’a pas été fait. Il y a un décalage entre la construction des appartements et l’aménagement de la voirie, notamment par rapport aux passages piétons presque absents et à la création de parking en extérieur, l’installation de la fibre, la gestion des déchets et avec ça le traitement des rats », réagit Philippe Blache, l’agent de gestion Logirem. 

À cela, l’adjointe à l’urbanisme répond que « tout cet aménagement se regarde à l’échelle d’un périmètre un peu plus large que celui des Docks Libres. Ce sont les éléments d’un vrai puzzle urbain qui se mettent en place. De plus, on aura un bassin de potentialité commerciale, nettement plus important, avec l’apparition des Docks 2. »

Fragmentation interne

Le projet des Docks Libres a été vendu à ses acquéreurs comme un habitat censé susciter des moments de rencontre au cœur d’un environnement verdoyant. Finalement plus bétonné que vert en attendant le parc Bougainville, les imperfections émergent. En cœur d’îlots, les jardins partagés, tant vantés par leur caractère « novateur » dans un complexe aussi grand, ne sont pas si partagés qu’il n’y paraît. Ils ne sont accessibles que par les immeubles de la copropriété dont l’entrée est barrée par deux digicodes, même aux voisins immédiats de la partie sociale. « D’un point de vue juridique, ce n’était pas possible de rendre les jardins partagés communs à toute la résidence. Les parties de la copropriété ne peuvent être accessibles à une autre entité », explique Christian Dubois. « Tout de même, nous ouvrons notre ruche pédagogique aux enfants de l’école de la cité de Bellevue », ajoute-t-il. Les résidents n’y ont, eux, pas accès car les ruches sont situées sur les toits du bâtiment en bois –« le plus haut de France » d’après l’architecte Roland Cartaoù sont installés les bureaux de Nexity Provence. Quant aux étudiants, ils n’ont pas accès à l’ensemble du complexe. Leur entrée donne sur la route René Cassin.

« Notre souci de départ, c’était la cohésion entre nos locataires. Certains ont aménagés dans le cadre d’un relogement définitif et d’autres provisoire [certaines personnes ont été relogées aux Docks Libres après la démolition de leurs appartement dans le cadre de plans de rénovation urbaine, ndlr]« , remarque Philippe Blache. « Pour ce qui est des locataires de 13 habitat et bien on ne peut pas faire grand chose. Le dialogue entre les différentes structures de gestion est rare et les actions mal synchronisées », ajoute l’agent de Logirem.

Dès le début, un comité de suivi a donc été mis en place. « C’est une opération qui ne fonctionne que si le suivi des différents acteurs, qu’ils soient publics ou privés, est en perpétuelle cohésion », insiste Laure-Agnès Caradec. Finalement, l’ouverture de ce chemin, qui, à la fois sépare et regroupe les différentes entités de la résidence est une des clefs de réussite des Docks Libres. « Commençons par des manifestations, qui dans l’esprit font vivre la passerelle, et engendre l’entrée de personnes extérieures. Aujourd’hui ce n’est pas libre, mais j’aimerais qu’à terme ce soit ouvert dans la journée et fermé la nuit, une fois que l’on aura réglé les problèmes de sécurité et de caméras… », conclut le directeur général de Nexity Provence. L’autre levier d’ouverture des Docks libres 1 et 2 pourrait être le futur parc urbain de Bougainville. Même si, là encore, la question de sa fermeture est une hypothèse toujours ouverte.

 

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Commentaires

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  1. DP DP

    Et ce n est que debut,

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  2. LaPlaine _ LaPlaine _

    Au-delà des infrastructures et actions publiques (voirie, propreté) qui là aussi (ou déjà) sont peut-être sous-dimensionnées actuellement, on constate la « ligne de front » entre un projet structurant dans l’esprit de ses promoteurs avec un « idéal » de ville et un réalité existante avec des populations bien peu concernées et souvent en déshérence. C’est tout le fond du problème qui devrait être traité et pas seulement l’habitat, on le voit bien avec les relatifs échecs des réhabilitations de « cités » un peu partout. S’il n’y a pas de travail, pas de présence forte de l’état, on retombe dans les mêmes problématiques avec le risque que les nouveaux arrivants, déçus, repartent ailleurs. Le témoignage de la locataire qui attend la construction des Docks 2 pour faire « écran » avec Bellevue est emblématique.

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  3. Tarama Tarama

    On parie combien que ce sera pareil à « Smarsteille », « l’éco-quartier » Allar ?
    Des forêts de béton soit disant bio (…) tellement hautes qu’on ne voit même plus le soleil (voir photos).
    Et comme c’est Marseille, en plus c’est défaillant au niveau du raccrochage à la ville existante.

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