« Les barbus des Baumettes » radicalisés ou victimes d’une affaire « montée en épingle »?

Actualité
Lisa Castelly
27 Juin 2019 0

À la faveur d'un rapport parlementaire rendu public mercredi, l'affaire dite des "barbus des Baumettes" a refait surface. Les quatre surveillants soupçonnés de radicalisation ont pourtant été depuis blanchis par une enquête interne. Mais pour l'un d'entre eux, dont Marsactu a déjà raconté le parcours, le poids de ces soupçons continue d'être un handicap au quotidien.

Marseille le 15 janvier 2018, prison des Baumettes. (Crédit Patrick Gherdoussi)

Marseille le 15 janvier 2018, prison des Baumettes. (Crédit Patrick Gherdoussi)

Mercredi matin, l’expression « équipe des barbus » a refait surface dans la presse nationale à la faveur d’un rapport parlementaire sur « les services publics face à la radicalisation » rendu par deux députés, dont le député de la Côte bleue Éric Diard (LR). « Ces surveillants  sont fichés SPRT, donc prévention de radicalisation et de terrorisme. Cela peut être eux ou leur entourage. Le reproche qui leur était fait était du prosélytisme. Il n’y avait pas assez d’éléments pour les sanctionner », déclare-t-il à Marsactu.

Regroupés à la Valentine

Comme l’ont relaté Le Figaro et La Provence, les services de renseignement se seraient récemment émus de voir prochainement réunis trois de ces surveillants au sein de l’établissement pour mineurs de la Valentine, lieu particulièrement sensible. « Les renseignements territoriaux tirent la sonnette d’alarme, estime le député qui dit avoir ses propres canaux d’information. Aujourd’hui,  par mesure de précaution, il ne me paraît pas opportun de les rassembler ».

Pourtant dans le rapport parlementaire qu’il cosigne, l’affaire des barbus des Baumettes est rapidement expédiée : « L’affaire évoquée dans la presse en 2016 (affaire dite des « Barbus aux Baumettes »), aurait, d’après l’administration pénitentiaire et les organisations syndicales, été montée en épingle, comme une inspection menée sur place l’aurait démontré. » Et c’est d’ailleurs la seule mention qui est faite de cette « affaire » en 113 pages de rapport.

Pour Éric Diard, il s’agit simplement d’un « avis » qu’il ne partage pas. « Je ne dis pas que ce sont des terroristes, mais ils sont peut-être en relation avec des gens dans leur entourage », hasarde-t-il.

Discrimination contre radicalisation

L’histoire, qui remonte à 2015, est celle de quatre surveillants pénitentiaires de la prison marseillaise, affectés au même groupe, et surnommés par certains de leurs collègues « l’équipe des barbus » ou « l’équipe Daech », en raison de leurs barbes, et de leur religion musulmane.

En 2016, soutenus par le syndicat CGT, ils dénoncent un climat de discrimination. À partir de là, une tension profonde naît avec leur hiérarchie, qu’ils accusent de multiplier les mesures disciplinaires infondées. Tandis que, la même année, trois de ces surveillants déposent plainte pour harcèlement et discrimination – procédure qui n’a, selon les plaignants, pas été classée jusqu’ici – l’administration lance une enquête sur des soupçons de radicalisation les concernant.

Enquête qui n’a pas débouché sur des sanctions, confirmait à Marsactu le directeur interrégional de l’administration pénitentiaire en septembre 2018, dans le cadre d’un article évoquant la situation d’un des quatre « suspects », Sofiane T..

Ces soupçons qui continuent de suivre Sofiane T.

Le surveillant Sofiane T. se bat devant la justice depuis maintenant un an après que sa mutation à la direction des finances publiques a été annulée, malgré de très bonnes notes au concours, en raison « d’éléments » très probablement liés à ces soupçons de radicalisation passés. Alors que l’administration pénitentiaire le juge apte à exercer en prison, armé, son profil n’est pas jugé adapté aux impôts. Après des mois d’arrêt maladie pour dépression sévère, il a finalement repris le travail en avril dernier… à l’établissement pour mineurs de la Valentine. Une affectation qu’il a acceptée comme un nouveau départ, sans se douter de la polémique qui pourrait en découler. Mercredi, il confiait vivre la situation comme « une nouvelle humiliation ». Son avocat, Me Sylvain Carmier déplore « les articles de presse relatant des faits infondés ne font que l’affecter un peu plus ».

Dans une des procédures judiciaires initiées par Sofiane T., l’administration a fini par étayer ses accusations. Elle a fourni au juge une « note blanche » des renseignements, censée attester des soupçons pesant sur Sofiane T. et l’empêcher de devenir agent administratif des impôts. Le document, que Marsactu a pu consulter, ne fait en réalité que reproduire les accusations formées par certains collègues et sa hiérarchie à l’époque où il travaillait encore aux Baumettes.

Une note blanche des renseignements « bourrée d’approximations »

La note, sans en-tête ni signature, comme le sont les notes blanches, évoque « un petit groupe, très vite surnommé par le personnel « groupe Daesh » en raison de leur approche de la religion musulmane, et provoquant l’exaspération de leurs collègues au point de les amener à dénoncer leurs pratiques ». Groupe auquel Sofiane T. est donc rattaché par l’auteur du texte, qui estime qu’il se serait « avéré être le 2e plus actif du groupe. Il a par exemple plaidé la cause d’un détenu placé à l’isolement suite à son prosélytisme religieux. Il avait également l’habitude de discuter en arabe dans les cellules avec certains détenus et de se faire surnommer « frère Sofiane » ». 

Outre le fait que ces accusations soient déjà connues par son client, puisqu’elles ont pour certaines fait l’objet de procédures disciplinaires, sous la forme de « demande d’explication » de la part de sa hiérarchie de l’époque, elles sont considérées comme factuellement fausses par Me Carmier. « Monsieur T. ne parle pas l’arabe, tout au plus, il baragouine une dizaine de mots (…). Il ne s’est jamais fait appelé frère Sofiane, ce qui serait d’ailleurs ridicule pour un radicalisé ». La note indique encore que Sofiane T. aurait oublié intentionnellement des livres religieux « dans un bureau destiné à recevoir des détenus ». « Les livres religieux ont été laissé dans un kiosque absolument interdit aux détenus et réservé aux agents », conteste encore l’avocat. On n’y trouve aucune autre information sur la pratique religieuse de Sofiane T., rien sur ses activités privées à l’extérieur des Baumettes.

« Cette note n’est absolument pas circonstanciée et bourrée d’approximations et d’erreurs parfois grossières. Une telle vacuité est sidérante », lâche Me Carmier. L’avocat a par ailleurs lancé une procédure auprès du tribunal administratif de Paris pour faire annuler le fichage de son client, et saisi la CADA (commission d’accès aux documents administratifs) pour pouvoir enfin consulter le rapport de l’enquête interne menée par l’administration pénitentiaire qui a conclu à l’innocence de Sofiane T. et ses collègues. Les soupçons pèsent toujours sur le quotidien de son client, dans sa carrière professionnelle comme dans sa vie privée. Aucun des quatre membres supposés des groupe des « barbus » n’a quitté la fonction publique, ni été sanctionné à ce jour.

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