Le temps où l’usine Saint-Louis faisait vivre la Cabucelle

Reportage
Rémi Baldy
23 Fév 2019 0

Installée sur la rue de Lyon dans le 15e arrondissement, Saint-Louis Sucre a longtemps dynamisé le nord de la ville en embauchant ses habitants. Après 162 ans d’existence, l’usine, victime de la chute de l’activité industrielle, n’a plus le même impact au sein d’un quartier paupérisé.

Des ouvriers de l'usine Saint-Louis Sucre de la rue de Lyon en 1965/1966.

Des ouvriers de l'usine Saint-Louis Sucre de la rue de Lyon en 1965/1966.

Étendue sur près de trois kilomètres en ligne droite, la rue de Lyon replonge dans le passé industriel de Marseille. Située dans le 15e arrondissement, elle démarre environ 500 mètres au-dessus du métro Bougainville et propose un face-à-face entre murs décrépits d’habitations et usines qui ont quitté les quartiers nord. Au numéro 367, les 11 hectares de Saint-Louis Sucre, usine historique créée en 1857, sont l’un des témoins du poids des années sur ce quartier.

Derrière la grille d’entrée, le temps a aussi fait des dégâts. La réduction de l’activité depuis plusieurs années a entraîné la chute du nombre de salariés. La raffinerie s’est arrêtée en 2016 et les désormais 58 salariés chargés du conditionnement ne seront plus que 5 en 2020 après la réorganisation annoncée la semaine dernière par le groupe allemand Südzucker, propriétaire de Saint-Louis depuis 2001 (lire notre article). Fabien Trujillo, délégué CGT, est persuadé que cette réduction n’est que la dernière étape avant « la fermeture de l’entreprise« .

Les employés n’habitent plus le quartier

Juste en face de l’ex-raffinerie, le bar O’café sucré ne compte qu’une poignée d’habitués. « C’est parce que l’usine est en arrêt technique, mais sinon tout le monde vient ici », assure Mohammed, qui travaille depuis deux ans dans l’ex-raffinerie. L’annonce de la réorganisation a été un vrai coup dur. « Certains sont ici depuis 30 ans, ils ont acheté des maisons ici. Moi j’avais inscrit mon fils à l’école juste en face, tous nos projets sont terminés », raconte-t-il café à la main.

Assis en terrasse, Mustapha connaît bien ce quartier où il est né il y a 50 ans. « Ici, c’est la Cabucelle, si l’entreprise s’appelle Saint-Louis c’est pour le marketing », prévient-il, pointilleux. Mustapha désigne du doigt les devantures de la rue de Lyon et énumère les commerces ou usines qui s’y trouvaient trois décennies plus tôt : « Une fonderie, une boucherie, une huilerie, un café… » Il aimerait que l’entreprise recommence à embaucher des jeunes du coin. « Les premiers dirigeants étaient gentils, ils aidaient le club de foot et de tennis, ils embauchaient des habitants, mais tout a changé et cela a été la fin pour le quartier », se souvient-il.

« Les personnes qui travaillent à l’usine ne vivent pas ici », assure Nanou. « J’habite ici et je ne croise pas les mêmes personnes la semaine que le week-end, c’est un quartier où les gens déménagent beaucoup », poursuit-elle. Derrière le comptoir de la boulangerie situé à deux pas de l’usine, Fairouz confirme que « beaucoup vivent à Vitrolles ou Marignane, ceux qui habitaient ici ont déménagé ».

L’entreprise « animait le quartier »

Le quartier a perdu peu à peu sa population et l’ambiance ouvrière qui allait avec. Le maire des 15e et 16e arrondissements, Roger Ruzé l’exprime avec un brin de nostalgie. « Il y avait une animation permanente, ça grouillait, c’est très difficile d’imaginer aujourd’hui la physionomie du quartier, on dirait le désert de Gobi », lance l’élu qui se souvient d’une rue de Lyon avec une dizaine de bars ou boulangeries. Lui-même a travaillé de 1958 à 1968 à la manufacture de l’usine. Son bureau actuel se trouve dans des locaux qui autrefois logeaient les membres de la direction de Saint-Louis, à l’époque où près de 3000 personnes y travaillaient. L’ex-syndicaliste et membre du parti communiste se rappelle avoir eu besoin de « beaucoup de tracts » pour en donner à tous les ouvriers.

La période était très différente. « C’était plus facile de trouver du travail, dans toutes les familles il y avait quelqu’un qui travaillait dans la raffinerie, nous disions que c’était comme entrer dans l’administration, une fois dedans nous étions tranquille », rigole Roger Ruzé. « À l’époque, la raffinerie était une entreprise qui rayonnait, elle animait le quartier », se remémore l’édile qui poursuit : « Nous travaillions en trois-huit, des bus faisaient le tour des quartiers aux alentours pour récupérer ou déposer les salariés, vous pouviez en avoir six ou sept qui se garaient devant l’entrée ».

L’US Raffinerie remplacé par une résidence privée

André Morino prenait ces bus depuis son quartier de Saint-André où il habite toujours. « Il y avait de l’animation comme pour un jour de fête, sauf que c’était le quotidien », décrit-il. Arrivé dans l’usine en 1958, il ne connaît personne mais décide de créer une équipe de foot. Avec le comité d’établissement, qui utilisait une part des salaires pour financer et gérer les œuvres sociales, il fonde l’US Raffinerie. Au club de foot s’ajoute ensuite du tennis avec des infrastructures situés 600 mètres au-dessus de l’usine, au croisement du chemin de la Commanderie.

Pour Roger Ruzé, la bascule commence au milieu des années 70. « Les fermetures se sont enchaînées et tout a été balayé en dix ou douze ans, pour la raffinerie cela s’est fait à coup de plans sociaux avec des conditions avantageuses », estime l’élu. Un déclin en pente douce qui pousse Saint-Louis Sucre au bord du précipice et entraîne une nouvelle fois avec lui le quartier. « Une personne âgée qui reviendrait ici ne reconnaîtrait pas les lieux », assure André Morino. L’ancien fondateur de l’US Raffinerie ne peut même plus fouler la pelouse de son ancien terrain, il a été remplacé par la résidence privée « Le Parc ».

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