Au nord de Marseille, Saint-Louis Sucre fond à vue d’œil

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le 5 Mar 2016
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Jadis fleuron de l'industrie agroalimentaire marseillaise, l'usine Saint-Louis Sucre ne compte plus aujourd'hui que 89 salariés et tombera bientôt à une cinquantaine. Propriété d'un grand groupe allemand, elle a arrêté depuis peu le raffinage. Elle ne fait plus que recevoir des sucres du nord de la France, du Qatar, de Dubai ou d'Egypte qu'elle conditionne.

Rue de Lyon, des camions s’engouffrent dans la petite brèche du long mur qui délimite les 11 hectares de l’usine Saint-Louis Sucre. Les habitués du bistrot en face à l’entrée, O café sucré, n’y prêtent guère attention. L’arrêt de bus à deux pas, Lyon Raffineries, a désormais un caractère patrimonial. L’usine a cessé depuis le début de l’année son activité historique : transformer le sucre de canne brut en produit de grande consommation. Aujourd’hui, le site ne fait plus que du conditionnement. Comprendre emballer le sucre travaillé ailleurs. Cette réduction du périmètre d’activité, décidée par le groupe allemand Sudzücker qui a racheté la société en 2001, marque aussi une nouvelle vague de suppression de postes.

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Sans passer par le tribunal de commerce, le numéro 1 européen a supprimé plus de la moitié des postes marseillais. De 130 salariés en juin, l’usine comptera « une cinquantaine de postes dans sa nouvelle configuration », explique t-on à la direction de la société à Paris. Cette dernière n’est guère bavarde sur la situation ou l’avenir du site, sous couvert de mot d’ordre global du groupe. Ce silence, ainsi que la fin des quotas sucriers en 2017, fait craindre le pire pour les salariés restants, conscients que la prochaine vague de suppression de postes actera probablement la fermeture totale du site.

Un plan de départs, « aidé par la pyramide des âges »

Le plan de départ volontaire signé fin juin prévoyait la suppression de 77 postes. Il reste encore aujourd’hui 89 salariés à Marseille et donc encore des départs à venir. « Nous avons été aidés par la pyramide des âges », atténue la responsable communication de Saint-Louis Helena Schmetz. Impossible d’avoir un interlocuteur à la direction de l’usine comme du groupe. En interne, on confirme que l’essentiel des départs concernait des salariés partant en retraite anticipée. Selon un rapport commandé par le comité d’entreprise au cabinet Progexa dans le cadre du plan de départs volontaires, 61 % des 130 salariés de l’époque avaient plus de 50 ans et un quart d’entre eux avaient entre 30 et 34 ans d’ancienneté.

Si la direction refuse de donner des chiffres exacts tant sur les types de départ que sur les postes concernés, ce même rapport révèle que dans les 59 postes prévus post-plan de départ, ne restent que 49 salariés « production/logistique », cinq « qualité, sécurité, environnement », un à la logistique, et quatre à la maintenance opérationnelle. L’activité de la raffinerie en elle-même ne représentait qu’une quarantaine de postes, sur 77 départs. Avec elle partent des cadres, le bureau technique et une grande partie de la maintenance… Ainsi que le directeur, remplacé par l’ancien directeur des RH qui ne devient plus que responsable de site.

14 millions d’euros d’aide transitoire

En 2007, lors d’une première annonce de fermeture de la raffinerie, le site comptait 240 salariés. Plus d’une centaine d’emplois avaient donc déjà été supprimés. « Cette différence s’explique par le non-remplacement de départs pendant ces années » défend Helena Schmetz de Saint-Louis. Cette même année, l’entreprise a reçu de l’Etat une « aide transitoire pour les raffineries » de 14 millions d’euros. Le député Henri Jibrayel avait alors demandé au ministre de l’agriculture de « préciser les modalités d’attribution » de celle-ci, posant la question de son conditionnement à « la poursuite de l’activité sur le site de Marseille et le maintien de l’emploi ». Cette exigence avait alors été rejetée dans la réponse à cette question écrite au gouvernement, s’appuyant sur une « règle établie par les textes de base et d’application de la restructuration ». Le gouvernement assurait alors : « À ce jour, une fermeture de l’unité de raffinage à un horizon proche n’est plus d’actualité« .

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En 2015, Südzucker annonce pourtant l’arrêt définitif du raffinage sur le site de Marseille, dernier à transformer du sucre de canne sur le sol français. Pour la direction, le raffinage de sucre de canne est une « activité structurellement déficitaire ».

L’usine marseillaise fait donc désormais partie des trois sites de conditionnement de Saint-Louis Sucre, les deux autres étant en Picardie et en Normandie. Et encore, son périmètre en la matière doit diminuer. A partir de fin mars, elle ne produira plus par exemple de « morceaux emballés », produit phare de l’entreprise. Restent le sucre liquide à destination de l’industrie, les « big bag » de 800 à 1200 kilos, les sacs de 20 à 50 kilos. Les paquets ménagers et les bûchettes ont déjà été transférés dans les autres sites. « Pour les consommateurs, les morceaux c’est Marseille et du sucre de canne », déplore Fabien Trujillo, représentant CGT, dix-sept ans de boite. Désormais, ce sera de la betterave emballée dans le nord de la France.

« La volonté de Südzucker est d’avoir un gros site de conditionnement par pays, avance pour sa part Lionel Macron, ancien délégué syndical en pré-retraite depuis le 31 janvier. Ce conditionnement peut être fait n’importe où, que le sucre arrive à Fos-sur-Mer ou dans le Nord cela ne fait pas une grande différence ».  

Si la direction refuse de préciser d’où vient ce sucre, selon nos informations, il viendrait par conteneurs de Dubaï, du Qatar et d’Egypte qui ont des raffineries. Une partie des salariés porte d’ailleurs un projet de relance de l’activité. Ils sont convaincus qu’il existe des débouchés pour le sucre de Guadeloupe, mais plus les mois passent et plus la marche est haute. D’autant plus que la direction a écarté d’un coup de main ce projet, l’estimant fantaisiste.

Neuf plans sociaux en 10 ans

Les ouvriers sont les premiers témoins du long dépouillement de l’usine. « Il y a vingt-six ans quand je suis rentré, on était plus de 600″, se souvient Lionel Macron. Une plongée dans les archives de la chambre de commerce de Marseille permet de confirmer que les vagues de suppression de postes ponctuent effectivement la vie de l’usine depuis plus de 40 ans. La première occurrence de suppression de postes dans la très épaisse revue de presse sur le secteur du sucre remonte à 1978. A l’époque, le quotidien faisait état de « 185 licenciements », dont « un pourcentage très important de travailleurs algériens ». Cette réduction a coïncidé avec l’arrêt de la production de pains de sucre pour l’Algérie. La raffinerie compte alors plus de 1200 salariés et a mis un pied dans la betterave dix ans auparavant en s’alliant avec des sucreries du nord de la France.

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L’imposant bâtiment des pains de sucre avant sa destruction au début des années 90. Le 7e étage avait été ajouté en 1911.

La « petite entreprise » marseillaise est devenue un groupe et a un appétit d’ogre. Elle se diversifie, s’allie avec d’autres géants de l’agroalimentaire comme Lesieur. Mais localement, elle a déjà les épaules d’une survivante qui a étouffé ses rivales. Du fait de la concentration, Marseille est passée d’une vingtaine de sucreries en 1820 à trois sites en 1881, articulés autour du site de Saint-Louis. Dans les années 90, les suppressions de poste s’accélèrent. « Scandale social à la Générale Sucrière », titre en mars 1993 La Marseillaise, recensant neuf plans sociaux en dix ans.

bateau-sucre-saint-louisLe plan de départ volontaire de 2015 pourrait bien être le dernier pour le site, dont l’ancrage local est extrêmement limité sans l’activité de raffinage. Avec cette arrêt, une page se tourne aussi pour le port. Les bateaux contenant du sucre roux en vrac accostaient dans les bassins Est et étaient reliés à l’usine grâce à une chaine d’approvisionnement. A partir de septembre, le quai jusqu’ici dédié au sucre recevra du ciment.

Dernier vestige

Reportage de France 3 en 1983

« J’espère que les archives de cette usine ont bien été protégées et surtout qu’elles seront transmises aux collectivités », s’inquiète spontanément le chercheur et historien Xavier Daumalin à l’évocation de l’entreprise et de sa trajectoire. « Il s’agit d’une usine très importante pour l’histoire économique et sociale de Marseille », poursuit-il. Le sucre occupe d’ailleurs une place centrale dans son dernier ouvrage, Le patronat marseillais et la deuxième industrialisation, paru en mai 2014 dans la collection Le temps de l’histoire. « L’usine a structuré le quartier », explique-t-il. « Nous avions le choix entre les huileries, les hauts fourneaux et la sucrière », témoignait Louis, 70 ans, dans un article de la Provence de 1998. Comme son père et son grand-père, il a fait toute sa carrière à l’usine où il avait fait son entrée à 14 ans.

saint-louis_ecoleDe nombreux logements ont également été construits rue de Lyon pour les ouvriers, de même qu’un stade. Le parc François-Billoux, qui deviendra municipal dans les années 70, appartenait également à l’usine. Même la Villa Laplane, vieille bastide qui abrite aujourd’hui la mairie de secteur, était propriété de la raffinerie. Sur la façade de l’usine, une plaque rappelle qu’elle a servi d’abri aux habitants lors des bombardements de la Seconde guerre mondiale. A l’époque, l’usine a fabriqué du sirop de sucre de raisin pour pallier la pénurie de sucre. Pendant la Première guerre mondiale, Saint Louis avait également planté des champs de betterave en Camargue, au domaine Méjanes, cédé ensuite à Paul Ricard. L’entreprise aidait aussi régulièrement les écoles comme en 1993 où elle a, comme le rapportait La Marseillaise, donné 120 000 francs à l’école élémentaire de la Cabucelle pour la doter en matériel vidéo et informatique.

L'usine est située le long du ruisseau des Aygalades, qui débouche sur le futur parc du Canet.
L’usine est située le long du ruisseau des Aygalades, qui débouche sur le futur parc du Canet.

L’arrêt de la raffinerie libère aussi toute une partie du foncier dont Saint-Louis est propriétaire. Déjà, les salariés avaient regardé avec appréhension l’extension d’Euroméditerranée annoncée il y a quelques années. D’ici la fin de l’année, la nouvelle station de métro Capitaine-Gèze ouvrira à moins d’un kilomètre au sud. L’opération de rénovation urbaine prévoit également un parc de 14 hectares le long du ruisseau des Aygalades. Saint-Louis Sucre vaudra alors de l’or, mais pour ses 11 hectares de terrain.

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Commentaires

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  1. Alain Dex Alain Dex

    Juste un point de géographie : l’usine Saint-Louis est dans le nord de Marseille, pas au nord. Par exemple, Septèmes est au nord de Marseille.

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  2. JL41 JL41

    « Si la direction refuse de préciser d’où vient ce sucre, selon nos informations, il viendrait par conteneurs de Dubaï, du Qatar et d’Egypte qui ont des raffineries ». Une forme de retour aux origines, si l’on s’intéresse à l’histoire du sucre. Avec en France un refermement assez inéluctable sur notre filière sucre de betterave, avec laquelle on aboutit à des produits finis moins coûteux qu’à Marseille. Je donne à la suite des informations de cadrage déjà données à l’occasion d’autres articles.

    La culture de la canne à sucre s’est développée parallèlement à l’expansion de l’Islam. L’Occident découvre le sucre de canne à l’occasion des croisades. Le commerce maritime joue un grand rôle dans la pénétration du sucre en Europe : le port de Venise puis Valence au Portugal seront les précurseurs. Avec les Hollandais on vire ensuite au trafic de masse.
    « Saint Louis Sucre était une entreprise sucrière française issue de la fusion de diverses compagnies sucrières dont la première fut fondée en 1831 à Roye dans la Somme. Le groupe s’appellera la Générale sucrière de 1968 à 1998 avant son rachat par le groupe allemand Südzucker en 2001. » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Louis_Sucre

    L’usine de Marseille est un vestige de l’époque coloniale. Le raffinage dans les pays producteurs de canne et au sein de certains pays arabes, ne s’inscrit-il pas dans une évolution inéluctable ?
    Le sucre de betterave qui concurrence le sucre de canne est plus récent. Il s’agit d’une matière première produite en France. Daddy le précurseur fait partie du groupe Cristal Union qui réunit d’abord plusieurs coopératives de production de betteraves et finit par intégrer aussi Erstein et Bourbon.
    On trouvait en juin dernier dans les grandes surfaces de jolis mini sucres Saint-Louis en forme de cœurs et de trèfles, dans une jolie boite bleue, pour 1,45 € les 500 g. Dans le même rayon, les minis sucres Daddy en rondelles dans leur boite rose, se vendent 1,20 € les 750 g, presque deux fois moins cher. Comment l’usine marseillaise peut-elle rivaliser ?

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  3. jucriss jucriss

    bel article très bien documenté

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