Le collectif Riverains de la plaine, avatar d’un quartier fracturé par la rénovation

Actualité
Lisa Castelly
20 Mar 2019 13

À l'automne, quand les tensions autour du chantier de rénovation de la Plaine étaient à leur comble, un collectif pour soutenir le projet a fait son apparition sur les réseaux sociaux. Six mois plus tard, ces habitants du quartier continuent de vouloir faire entendre leur voix modérée, dans un contexte toujours aussi électrique.

Un membre du collectif des Riverains de la Plaine lors d'une campagne d'affichage sur le mur du chantier. (Image Riverains de la Plaine)

Un membre du collectif des Riverains de la Plaine lors d'une campagne d'affichage sur le mur du chantier. (Image Riverains de la Plaine)

Ils ont fait irruption dans le débat à l’automne, tandis que le chantier de rénovation de la Plaine s’installait sous les jets de pavés et les gaz lacrymogènes. Dans le débat virtuel, plus précisément, sur les réseaux sociaux où se déploient beaucoup des conversations citoyennes marseillais, dispersés en quelques pages et groupes très populaires. La leur, “Riverains de la Plaine”, s’est faite remarquer en septembre, par son ton modéré et la volonté de représenter ce qu’ils estiment être les “vrais” habitants, favorables à la rénovation. Un ovni dans ce débat jusqu’ici polarisé entre l’aménageur, la Soleam, et les collectifs d’opposants dont l’Assemblée de la plaine. Mais aussi un haut-parleur pour faire entendre le mal-être des habitants pris au milieu des tensions, comme après les dégradations ayant suivi le carnaval du 10 mars dernier.

“On nous a beaucoup traités de bisounours” reconnaît Océane, qui a rejoint le collectif à cette époque. Comme ses camarades, elle préfère ne pas donner son nom de famille, par crainte de menaces. Très vite, le groupe a été accusé d’être un faux-nez de la mairie et un symbole de la gentrification redoutée. La Soleam, aménageur public chargé de la rénovation de la Plaine ne leur a pas rendu service en se félicitant par communiqué de presse de la création du groupe, y voyant la preuve irréfutable que “contrairement au tapage provoqué par quelques-uns, tous les riverains de la Plaine ne voient pas d’un mauvais œil l’ambitieux projet d’aménagement urbain conduit par la Société locale d’équipement d’aménagement de l’aire marseillaise. Au contraire !”.

1700 abonnés

Depuis, des mois remplis de péripéties se sont écoulés à la Plaine (Lire notre dossier), et la page Facebook a atteint les 1700 abonnés. Une audience honorable, mais tout de même en-dessous de celles des groupes anti-projet, tels que “La coupe est plaine”, “La table est Plaine” ou encore que la page du collectif de l’Assemblée de la Plaine, qui en regroupe plus de 6000 après plusieurs années sur le réseau. Des espaces où, même six mois après le démarrage du chantier, l’activité reste intense. En ligne, la guerre des arguments continue de faire rage, et le petit groupe d’habitants du quartier derrière la page “Riverains de la Plaine” y est très actif. “Notre page est la seule sur laquelle on peut s’exprimer librement, où tous les avis sont publiés. On a été bloqués sur toutes les autres”, ironise Julien, qui a aussi rejoint le petit groupe à l’automne.

En dehors des internets, ces habitants du quartiers pro-rénovation ou plutôt anti-anti-rénovation se réunissent régulièrement, dans des réunions pouvant rassembler de quelques personnes à une trentaine, affirment-ils. “Dans ce projet, il y a des choses qui ne vont pas, mais il est assez bien expliqué, il est très acceptable”, résume Julien pour le collectif. Pour la plupart, ils sont propriétaires d’appartements donnant sur la place, ou dans les rues directement adjacentes. Ce qui leur donne un poste de choix pour observer les avancées du chantier, mais aussi les actions des opposants. Et parmi les six membres du collectifs rencontrés par Marsactu, le constat est unanime : les tensions dans le quartier sont à leurs yeux devenues intenables.

“Ça fait trois ans qu’on se sent mal”

Quelques jours après les incidents survenus autour du chantier, après le carnaval, ils confient leur ressenti. Pour Nicolas, né dans le quartier, “un cap a été franchi. Quand il y a des barricades qui brûlent juste devant un immeuble comme ça”. Ses camarades semblent plus accoutumés aux régulières échauffourées qui ont lieu dans le quartier depuis plusieurs mois. “Ce n’est pas que la violence le problème, c’est tout le malaise. Quand il y a des violences, on en parle, mais nous, ça fait trois ans qu’on se sent mal”, résume Julien. “Pour le carnaval on savait très bien ce qui allait se passer, il y a avait le décompte affiché sur le mur du chantier, J-60, J-30, J-10…”, complète Océane. De courtes vidéos ont été postées en direct ce soir-là sur la page Riverains de la Plaine.


Cette jeune mère de deux enfants habite le quartier depuis plusieurs années et explique “beaucoup souffrir” de ce qu’elle appelle une “violence symbolique”, qui se matérialise aux yeux du collectif par les différents tags et affiches qui recouvrent le quartier. “Aménageurs, la Plaine sera votre Vietnam”, pouvait-on lire à la veille du démarrage des travaux, tandis que le mur qui protège le chantier compte aujourd’hui des centaines de messages du genre. “Pas de Plaine, pas de paix”, lit-on aussi à l’angle du boulevard Chave. “Tous les soirs on entend sous nos fenêtres “la Plaine est à nous”, ça c’est de la violence aussi”, souffle Julien. Des membres du collectif ont aussi personnellement été l’objet de messages de menaces. “On va te couler dans ton putain de béton (…) une vendetta a été lancée contre toi, fais très attention à toi”, a ainsi reçu l’un d’entre eux par mail.

“Eux, ils considèrent qu’on leur enlève leur lieu”

Déjà, dans les réunions de l’Assemblée de la Plaine on avait bien senti que toute parole discordante n’était pas la bienvenue”, regrette Océane. L’Assemblée de la Plaine, à la pointe de la contestation du projet depuis 2015, fait l’unanimité contre elle au sein des Riverains de la Plaine, accusée notamment de voir la place comme son terrain de jeu, et de refuser aux autres habitants de pouvoir en profiter à leur guise. “Un groupe avait privatisé l’espace, nous n’y avions plus notre place. Un lendemain de fête, ce n’était pas possible d’aller sur l’aire de jeux avec les enfants à cause des débris de bouteilles, etc. Eux, aujourd’hui, ils considèrent qu’on leur enlève leur lieu”, désespère Sandra.

“Il y a des gens qui idéalisent ce qui se passe ici, et ce qu’était la Plaine avant les travaux. Pourquoi ils n’ont pas remporté leur combat ? Parce que les habitants ne sont pas avec eux”, estime quant à lui Julien. “Ce qui est fou c’est que politiquement, on est du même bord, à gauche, contre la mairie ! On a milité avec ces gens, on se connaît”, déplore à son tour Corinne.

“On sait qu’il y a des non-violents parmi les opposants au projet, avec qui on parle, ajoute Océane. Nous, on ne soutient pas becs et ongles le projet. On est accusés d’être pro-Gaudin, fachos. Quand on connaît nos parcours personnels, ça fait rire…” Même constat pour Malika, qui vit sur la place depuis près de 20 ans : “Pourquoi tout ça ? Ils dénoncent la gentrification, mais à quel moment ils vont se battre pour installer des logements sociaux ici ? À quel moment ils vont se battre pour de meilleurs transports ? Non, ils veulent juste garder leur terrain de jeu”. Elle dénonce, dans les actions menées par les opposants, qu’elle connaît pourtant bien pour certains, des “méthodes fascistes”.

Côté opposants au projets, le groupe des Riverains de la Plaine continue d’être regardé comme un drôle d’objet non identifié. “Oui, dans des réunions organisées par l’Assemblée de la Plaine, certaines personnes un peu plus favorables au projet ont pu se faire clasher, c’est indéniable, reconnaît Bruno le Dantec, écrivain et figure de l’Assemblée de la Plaine. Mais qui a mis de l’énergie à créer un débat public, à informer le quartier ? C’est l’Assemblée. Eux ne sont arrivés que dans un second temps, pour justifier le projet et on ne les voit pas dans le quartier. C’est un peu léger”.

La peur de la réunion publique

Dans leur combat pour un dialogue plus serein, les Riverains de la Plaine tentent de proposer d’autres formes d’actions, sans rencontrer pour le moment le succès escompté. Les affiches qu’ils ont posé à leur tour sur le mur du chantier n’ont pas tenu longtemps. “La guerre tous les samedis ça suffit”“Je soutiens pas la mairie, je soutiens pas la Soleam, je soutiens la Plaine et sa rénovation”, clamaient-elles. L’idée d’organiser une réunion publique fait débat parmi le groupe, beaucoup craignant une intervention musclée du camp adverse.

On voudrait pouvoir préparer l’après avec les personnes raisonnables, évoque aussi Océane. Dans un affrontement permanent, on n’arrivera à rien”. Le groupe a déjà pris attaches avec la Soleam et la mairie, pour pointer les problèmes du chantier, mais les échanges ne sont pas très fructueux pour le moment. “Pour obtenir un panneau clignotant “attention passage piéton”, il a fallu trois réunions. On a eu le panneau, mais il n’est pas encore branché”, détaille Julien. Leur proposition d’une aire de jeux provisoire, comme la demande pour de nouveaux containers de tri n’ont pour le moment pas abouti.

Patrick Lacoste, urbaniste membre d’Un centre-ville pour tous et très attentif au projet dit aussi comprendre “leur exaspération au sujet des tensions”, et des violences récurrentes, pour lui l’œuvre d’“anarcho-casseurs” à distinguer des opposants au projet. Quant au collectif lui-même, “ils ne font pas grand chose, s’ils avaient un peu de courage ils feraient une réunion publique. Les gens de la Plaine viendraient, pas pour les insulter, mais pour tout simplement les contredire, sourit-il. Mais dans le fond, je pense qu’ils sont quand même manipulés par la mairie”. 

L’accusation colle aux baskets des membres de ce petit collectif, qui racontent, embarrassés, qu’un collaborateur de l’équipe municipale leur a un jour glissé : “Vous êtes nos meilleurs ambassadeurs”. Mais le groupe n’en démord pas pour autant. “Nous aussi on est la Plaine, et on ne déménagera pas !”, martèle Julien.

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