La Ville inaugure une mosquée vitrine à la porte d’Aix

Actualité
le 22 Sep 2018
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Ce mardi, un parterre d'élues et de personnalités inauguraient en grande pompe l'historique mosquée de la porte d'Aix. Célébrée par tous comme une vitrine de l'islam à Marseille, le lieu cache à grand peine des années de luttes intestines.

Entrée de la mosquée Altakwa.

Entrée de la mosquée Altakwa.

Elle était la plus vieille, la voici la plus grande. Ce mardi, la Ville inaugurait la mosquée Al Taqwa, communément appelée mosquée de la porte d’Aix ou de la rue Bon-Pasteur, selon qu’on y entre par l’une ou l’autre de ses entrées. Avec près de 1600 m2 sur trois niveaux entièrement refaits à neuf, elle est désormais “la plus grande mosquée de Marseille”, se félicitent les représentants de l’association cultuelle islamique de Marseille (ACIM), qui la gèrent et ont fait financer “par les dons des fidèles” les 2 millions d’euros de travaux. Sur le mur de la façade “que nous avons voulu sobre, à la manière d’une banque”, suggère l’architecte Maxime Repaux, une plaque est déjà apposée. Elle spécifie que le maire lui-même a présidé à cette inauguration.

Initialement annoncé, Jean-Claude Gaudin a été remplacé au pied levé par Catherine Pila, l’élue déléguée aux édifices cultuelles. En 2013, il était venu en personne “inaugurer les travaux”, marquant ainsi le soutien municipal au projet de rénovation.

Parterre d’élues

Lisette Narducci Sabine Bernasconi, Solange Biaggi, Nora Presiozi et Catherine Pila lors de l’inauguration de la mosquée.

Ce mardi radieux, toutes les collectivités ont dépêché une représentante qui offre ainsi un panel intégralement féminin d’élues. En face d’elles, un rang plus masculin de représentants des trois religions monothéistes marque l’onction sans équivoque de l’association Marseille Espérance, dont Moussa Bouzenzen, le président de l’ACIM, est le représentant musulman. Dans un coin, la présence d’un représentant du consul d’Algérie officialise le lien avec le pays d’origine de bon nombre d’adhérents de l’ACIM.

À l’issue de la cérémonie, où tous et toutes célèbrent cette “belle vitrine de l’islam à Marseille”, Cathy Pila remet la médaille de la ville au sieur Bouzenzen, hôte ravi de l’événement.

Dix ans de luttes fratricides

À y regarder de près le “symbole de la présence musulmane à Marseille”, selon l’expression de Laure-Agnès Caradec, présidente d’Euroméditerranée, porte aussi tous les stigmates des errances que connaissent ces lieux de culte depuis de longues années (lire notre série “Ma mosquée va craquer”). Guerre judiciaire fratricide, interventions politiques diverses, luttes d’influence, soupçons d’enrichissements, tout y est.

Car avant d’ouvrir avec thé à la menthe et gâteaux sucrés, la mosquée a longtemps été fermée. Durant les travaux, le culte se déroulait dans un local voisin mis à disposition gratuitement par l’établissement public Euroméditerranée. Comme beaucoup de lieux de culte musulmans à Marseille, les règles d’urbanisme étaient loin d’être respectées.

Périls imminents

La Ville a ainsi publié des arrêtés de péril imminent en 2002, 2006 et 2008, jusqu’à interdire la réception du public. “À l’époque des éléments de toiture étaient tombés sur la voie publique, rue du Bon Pasteur, raconte Amar Tazir, aujourd’hui vice-président de la mosquée. La mosquée a été fermée un an mais le président de l’époque, Mohand Allili continuait discrètement à recevoir les fidèles malgré l’arrêté.”

La mezzanine qui permet aux femmes d’assister à la prière.

C’est ce qui décide quelques commerçants qui fréquentent la mosquée à prendre en main son destin. En mars 2009, Moussa Bouzenzen convoque par voie de presse une assemblée générale pour mettre fin à la gestion de Mohand Allili, qui depuis la création du lieu de culte en 1975 par son père, a pris en charge la mosquée. L’homme est connu tant en Algérie qu’en France. Il a même fait partie du Corif, organe consultatif créé par l’ancien ministre de l’Intérieur socialiste Pierre Joxe en 1990. Mais depuis longtemps dans le quartier son étoile a pâli.

C’est cet acte fondateur qui déclenche une longue bataille judiciaire entre deux équipes qui revendiquent la légitimité sur l’association, le lieu de culte et son compte en banque. “Le problème est qu’en matière de droit associatif, l’enregistrement des actes à la préfecture relève du déclaratif, explique un bon connaisseur du dossier qui suit ces affaires pour le compte du maire. Il suffit que vous déposiez des statuts pour que la préfecture vous délivre un récépissé. Vous avez alors une même association avec deux bureaux, deux présidents et autant d’assemblées générales que vous voulez.” Cette situation ubuesque est en cours pour le contrôle de Radio Gazelle ou de la mosquée Al Islah, au marché aux puces.

Soutien municipal

D’un côté, Moussa Bouzenzen, Amar Tazir et de nombreux commerçants qui les ont rejoints peuvent se prévaloir du soutien de la municipalité et des autorités algériennes à Marseille. Amar Tazir est par ailleurs le représentant à Marseille de la mosquée de Paris. Élu sur la liste de cette obédience, il siège au conseil régional du culte musulman en tant que vice-président. Dès septembre 2009, Jean-Claude Gaudin se fend d’une missive où il soutient clairement la nouvelle équipe associative :

Depuis 2002, nos multiples propositions et nos différentes démarches d’accompagnement pour régler les questions lancinantes de sécurité avec votre prédécesseur monsieur Allili, n’ont donné aucun aucun résultat. C’est pourquoi nous espérons que la nouvelle instance élue de l’association que vous présidez désormais s’engagera concrètement à régler toutes les difficultés de la mosquée.

Durant l’inauguration, Moussa Bouzenzen prend grand soin de remercier la Ville pour “les facilités” octroyées lors de l’instruction du permis de construire. La mise à disposition d’un local par Euroméditerranée, établissement public d’État, sans compensation financière, est un autre exemple d’un accompagnement public conciliant.

Un lieu de culte pour 1000 personnes

Conçue sur trois niveaux avec une façade sobre, rappelant très sobrement l’architecture islamique, la mosque Al Taqwa (la piété) a été conçue par Maxime Repaux dont l’agence était déjà à l’origine du projet avorté de Grande mosquée. Il réalise également la mosquée de la rue Gaillard et a mené plusieurs projets en Algérie. La mosquée comprend une partie cultuelle avec deux niveaux pour les hommes et pour les femmes de capacité sensiblement similaire. Le dernier étage comprend une partie culturelle destinée à accueillir un public plus large que les simples fidèles. En configuration maximale, la mosquée accueillera près de 1000 personnes pour les grandes fêtes du calendrier religieux.

La mosquée murée

De son côté, Mohand Allili a réuni autour de lui d’autres commerçants et des figures relevant d’un courant plus indépendant de l’islam à Marseille. On y trouve par exemple Azzedine Aïnouche, ancien membre du Conseil des imams de Marseille, aujourd’hui président de la mosquée El Islah, au marché aux puces. Y figure également Salim Lakhzoum, gestionnaire d’une agence de voyage agrée pour le pèlerinage à la Mecque. Dès cette époque, Mohand Allili entame de multiples actions judiciaires pour faire reconnaître sa légitimité en tant que président de l’ACIM. Au décès de ce dernier en 2013, Salim Lakhzoum poursuivra ce combat.

L’entrée rue du Bon-Pasteur.

Porte d’Aix, le point d’acmé de cette bataille à multiples rebondissements est une autre fermeture, cette fois-ci sur décision judiciaire. Salim Lakhzoum obtient l’exécution d’un jugement de la cour d’appel et la fermeture du local, alors en plein chantier. Le 10 mars 2015 au petit matin, des CRS encadrent des ouvriers qui montent un mur de moellons aux huis du lieu de culte. “Jusqu’à aujourd’hui nous ne comprenons pas qui a donné l’ordre de cette expulsion, s’indigne Amar Tazir. Le préfet Hugues Parant venait de partir. Le lendemain, nous trouvons des CRS à notre porte”.

Pour Salim Lakhzoum au contraire, la justice a enfin donné raison à son combat. “À l’époque, nous avions même obtenu de la Ville une ouverture provisoire du lieu en y réalisant des travaux”, affirme le chef d’entreprise. L’affaire ne s’arrête pas là. La reprise en main vire à l’échauffourée.

Médiation policière

Une médiation est organisée directement à l’Évêché sous l’égide du commissaire de police de l’époque qui confisque les clefs en attendant le règlement du conflit. Quelques jours plus tard c’est un administrateur judiciaire qui convoque une nouvelle assemblée générale. “C’est lui qui nous a donné les clefs puisque nous avons été élu légitimement lors de cette assemblée, estime Amar Tazir. Notre adversaire qui n’était pas présent a contesté cette décision mais il a été condamné à ses dépends.” Depuis lors, les travaux ont repris et débouché sur l’inauguration officielle du lieu de culte, ce mardi.

“Mais l’affaire est loin d’être finie, estime pour sa part Salim Lakhzoum. Nous sommes en attente d’un jugement sur le fond concernant la légitimité de la gouvernance de l’association. L’audience est prévue pour la première quinzaine du mois d’octobre. La justice est lente mais j’ai pleinement confiance en elle. Dans cette affaire, je n’ai rien à gagner, je ne suis d’aucun réseau, d’aucune faction. Je poursuis mon combat parce que je crois être en mon bon droit”. Il a par ailleurs porté plainte contre X pour faux, usage de faux, coups et blessures et menace de mort. “Je me suis constitué partie civile, un juge est saisi. J’ai là aussi bon espoir de voir la justice rendue sur ce volet”.

Monsieur le président

Du côté de la porte d’Aix, on balaie ces arguments d’une main leste. “L’affaire est close, estime Amar Tazir. La seule affaire qui reste est celle concernant les travaux que nous avons dû entreprendre après leur passage et pour lesquelles nous demandons réparation.”

Salim Lakhzoum s’est carrément fendu d’une lettre au président de la République, Emmanuel Macron, après son discours sur la laïcité en juillet dernier, lettre que nous avons pu consulter. Il y dénonce “le groupe de factieux  (…) que préside un certain Moussa Bouzenzen et [qui] semble bien découler d’un accès à des réseaux qui ont bien toutes les faveurs de la municipalité et de certaines officines”. Pour l’heure, le président n’a pas répondu à l’appel de cet autre président, désormais esseulé.


 Quand le FN venait draguer à la Mosquée

La mosquée de la porte d’Aix a connu un autre épisode rocambolesque de son histoire en 2010, compté par le menu dans le livre Omar et Greg de François Beaune (lire notre article). La mosquée est alors au cœur d’un rapprochement inédit et de courte durée entre des élus FN du conseil régional, au premier rang desquels Jean-Marie Le Pen et un groupe de musulmans de la mosquée. L’initiative de cette rencontre est dû à Omar Djellil, alors secrétaire général de la mosquée auprès de Moussa Bouzenzen.

Muni, dit-il d’“une petite fatwa d’autorisation du bureau de la mosquée”, il se rend au siège du FN et y rencontre Stéphane Durbec, conseiller régional FN. Lui-même très religieux, l’élu marseillais accompagne le responsable musulman pour une visite de la mosquée puis du quartier. Une amitié se crée et se concrétise ensuite par une visite de fidèles de la mosquée au conseil régional : “Durbec a une démarche très républicaine. Il nous montre l’hémicycle, nous présente le blason, les différentes couleurs de la région PACA, et là, il claque des blagues, on délire avec lui. Puis à un moment on se pose, on lui offre un Coran”, raconte Omar Djellil, dans le livre.

Par l’entremise du secrétaire du président du FN d’alors, Gérald Gérin, cette initiative prend un tour plus politique quand Jean-Marie Le Pen entre dans la partie. La rencontre a bien lieu, très médiatisée mais le parti reprend vite la main et met fin à l’aventure. Quant à Omar Djellil, il démissionne de son poste de secrétaire général même si, dans les faits, il a ensuite continué de jouer un rôle actif dans l’association.

Actualisation le 22 septembre à 17 H 25 : ajout des éléments techniques sur la mosquée.

 

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Commentaires

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  1. Voyageur Voyageur

    Rapprochement de l’association dirigée alors par M. Bouzenzen avec M. LePen ?
    Un”détail” de l’histoire ?

    Un proverbe populaire prétend “qui se ressemble, s’assemble”.

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