« La nuit à Marseille a besoin d’un lieu de dialogue »

Interview
Benoît Gilles
29 avril 2017 0

Ce week-end se tiennent à Marseille les premiers états généraux de la nuit. Sur le modèle de Paris, La Nuit Magazine veut instaurer un dialogue entre riverains, pouvoirs publics et acteurs de la vie nocturne. Entretien avec Ilies Hagoug, rédacteur en chef du magazine.

Marsatac à la Friche en 2015. Photo : Edouard Hartigan pour La nuit Magazine.

C’est beau une ville la nuit. Parfois c’est aussi morne, mort, triste. Certains soirs, Marseille arrive sans peine à répondre à tous les qualificatifs négatifs. Comme si la volonté de réguler les nuisances liées aux lieux de fête débouchait immanquablement sur une aseptisation de la nuit et des endroits qui la font vivre. Pour tenter d’établir un dialogue entre les partenaires publics, les gérants de lieux, les collectifs artistiques et les associations de riverains, La Nuit Magazine organise depuis ce vendredi, les premiers états généraux de la nuit.

Après avoir explorer le versant culturel, aux grandes tables de la Friche, ces états généraux entrent dans le vif du sujet ce samedi au Molotov en réunissant autour de la même table le président de la confédération des comités d’intérêt de quartier, l’élue municipale à la sécurité et des représentants de salles récemment frappées de fermeture administrative. Entretien avec Ilies Hagoug, rédacteur en chef de La Nuit Magazine, sur les spécificités de la vie nocturne marseillaise et les pistes d’un développement qui passerait par la prévention, la régulation et la promotion sans étouffer les initiatives.

Au programme

Après avoir interrogé la nuit comme « expression de la culture, les états généraux se poursuivent ce samedi de 14 h 30 à 17 h 30 au Molotov, Place Paul Cézanne (6e) autour de la question « Quel cadre pour la nuit ? » afin « de faire cohabiter au mieux citoyens du jour et de la nuit. Dimanche, les états généraux se poursuivent au Silo et interrogent les implications économiques de la nuit avec notamment Christian Melon, fondateur de Borderline.

Pourquoi ces premiers états généraux de la nuit ?

Depuis 2011, notre média culturel et urbain propose un agenda complet des fêtes et des sorties à Marseille. Pour nous, la nuit est l’expression vivante de la culture d’une ville. L’un des enjeux de la Nuit est de permettre de faire vivre une sorte d’exception culturelle marseillaise.

Vous pensez qu’elle existe ? Quelles formes prend-elle ?

Il y a d’abord un côté bordélique et rebelle. C’est désormais historique mais deux des lieux culturels qui sont devenus des institutions ces dernières décennies, la Friche et la Fiesta des Suds, sont nés dans des lieux réinventés et – au moins au début – de manière indépendante des institutions. Cette exception s’exprime avant tout dans une forme d’expérience de la nuit. Elle ne se vit pas pareil ici, dans le rapport qui se crée entre les gens, la façon dont on se parle, dont on occupe l’espace public notamment. Tu peux côtoyer un mec qui gagne cinq fois plus que toi ou cinq fois moins, sans que tu t’en rendes forcément compte. Il y a ici une tradition de la fête dehors, que vient renforcer la mode des toits-terrasses. Du même coup, la nuit marseillaise est très saisonnière. Il y a quelques mois d’hiver où il ne se passe rien.

L’exception culturelle marseillaise n’est-elle pas surtout le peu de dynamisme de sa vie nocturne ?

On se souvient tous de la phrase d’Akhénaton : « Marseille, c’est Barcelone jusqu’à 21 heures et Barcelonette après ». Pour nous, c’est moins vrai. Une dynamique s’est créée dans la foulée de la capitale européenne de la culture en 2013. De nombreuses institutions proposent des programmations en nocturne comme le Mucem. Surtout, il existe des collectifs de programmation sur tous les champs : dans le rap, l’électro ou même le rock. Il y a un changement d’acteurs. La formule club du Cabaret aléatoire témoigne de cela. Ils ont décidé d’offrir des cartes blanches à différents collectifs et cela marche avec des soirées qui durent jusqu’au petit matin. Ce changement d’acteurs entraîne un changement de pratiques. La nuit bouge…

Avez-vous l’impression que les institutions accompagnent ce changement ?

Il y a une dissonance claire entre les acteurs de la nuit et les institutions publiques. Dès qu’il y a un conflit de voisinage, les élus se rangent automatiquement du côté des riverains. On entend souvent une petite musique sur le thème « estimez vous heureux que les lieux restent ouverts jusqu’à deux heures du matin ». Pourtant, les institutions sont conscientes que l’offre culturelle fait partie de l’attractivité touristique de la ville. Or, il ne peut y avoir de boom culturel si on ne booste sa face nocturne et festive.

Concert du rappeur Hd Been Dope au Molotov en 2015. Photo: Edouard Hartigan pour La Nuit Magazine.

Mais est-il possible de concilier les attentes des résidents du centre-ville et celles des acteurs de la nuit ?

Pour nous, l’enjeu est de ne pas laisser mourir le centre-ville. La réussite du Longchamp Palace montre que des lieux peuvent réussir même dans les quartiers qui ne sont pas connus pour leur vie nocturne. Même si ce n’est pas simple. Le développement de l’offre festive du haut de la rue Sainte montre que c’est possible. L’Uppercut se définit comme une scène jazz mais propose des concerts dans tous les styles avec une fermeture à 2 heures du matin au minimum. C’est un lieu aux normes, insonorisé et qui n’a pas de problème avec son voisinage. C’est clair qu’il y a d’autres quartiers où ça se passe moins bien. Pour nous, tout est affaire de communication. Quand on regarde des lieux comme le Molotov, l’Equitable Café ou le Longchamp Palace qui ont tous les trois connu des problèmes ou des risques de fermeture administrative, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de communication entre les lieux, les riverains et les institutions publiques. C’est pour cela que nous avons souhaité mettre en place ces premiers états généraux de la nuit à Marseille. Ce samedi, nous organisons une table-ronde au Molotov qui a récemment été sous la menace d’une fermeture administrative. Des gérants de lieu pourront y discuter avec le président de la confédération des comités d’intérêt de quartier, Jean-Marc Chapus, l’élue municipale à la sécurité, Caroline Pozmentier et des acteurs de la prévention. Notre volonté est de mettre tout le monde autour de la table pour arriver à des solutions assez claires. Aujourd’hui, le processus de contrôle et de sanction administrative est opaque. Il faut le rendre clair et compréhensible pour tous.

Sous quelle forme ?

Notre volonté est de créer un conseil de la nuit qui réunirait les acteurs de la sécurité publique, de la Ville, de la prévention, des représentants de riverains, des collectifs d’artistes et des gérants de lieu. Cela existe ailleurs. À Paris, il existe un adjoint à la nuit et ce n’est pas un gadget. Il y a des associations financées pour passer faire de la prévention dans les rues étroites avec des mimes qui expliquent aux gens qu’il faut parler moins fort pour respecter le voisinage. Vous y trouvez aussi une scène comme la Concrète, installée sur une péniche, et ouverte 24 heures sur 24 le week-end. Ils ont commencé par une offre du dimanche à partir de 10 heures, en after. Puis ils ont ouvert la nuit. Tout ceci a été accompagné par la Ville de Paris, en totale concertation. Ils l’ont fait par pragmatisme économique. Il y a un vrai enjeu car il y a une population européenne qui se déplace pour aller faire la fête.

Marseille est sur le circuit ?

Là-dessus, nous sommes gravement en retard. Si on veut s’y inscrire, il faut pouvoir proposer quelque chose de différent, miser sur l’aspect carnavalesque de la nuit marseillaise. Il y a beaucoup de lieux qui partagent cette identité indépendante, sans concession. La nuit, ici, est d’abord une expérience de la rencontre. Je ne pense pas que l’on puisse attirer ces fêtards européens avec des propositions qui ne sont que de pâles copies de ce qui se fait ailleurs.

Des exemples ?

Je pense au R2, le toit-terrasse des Terrasses du port ou les Halles de la Major. C’est sympa et nous relayons leurs propositions mais ce ne sont que des imitations de ce qu’on retrouve ailleurs en Europe. Ce n’est pas une solution à long terme. Si Berlin est toujours une destination notamment pour les amateurs de musique techno c’est parce que la ville a été reconnue très tôt comme un haut-lieu de l’underground. À Barcelone, le port olympique a été conçu dès le début comme un lieu de sortie. Cela montre qu’il y a aussi des pistes en investissant le foncier disponible.

Les Jardins suspendus au Silo d’Arenc. Photo Edouard Hartigan pour La Nuit Magazine.

Où est-ce que cela pourrait se passer à Marseille ?

Il existe des vraies initiatives qui mélangent lieu de vie et de fête. Dans l’Est marseillais, un collectif techno a investi un ancien hangar qui tourne très bien, 24 heures sur 24, en mode clandestin. Est-ce qu’ils pourraient le faire légalement ? Je ne pense pas. À la Belle de Mai, depuis quelques mois, un nouveau lieu baptisé Le Chapiteau a émergé sur un ancien terrain de boules. Il est construit comme un lieu de fête et de vie. Il y a des propositions artistiques sur un mode festif mais aussi des propositions destinées aux familles du quartier avec des prix adaptés. Mais on ne peut pas raisonner qu’avec des lieux construits à la périphérie. Il faut que le centre reste vivant. Il n’y a rien de pire que de traverser des quartiers vides à pied pour aller de La Plaine au Vieux-Port. Si ces lieux étaient investis, les jeunes femmes pourraient se balader tranquillement la nuit. On ne se fait pas agresser devant un lieu ouvert.

La Ville vient de lancer un appel à projets pour le fort d’Entrecasteaux qui avait notamment accueilli le festival Rock Island. Est-ce une piste de nouveau lieu ?

Effectivement, car ce lieu est situé à proximité de la rue Sainte, déjà repéré comme tel avec une offre en journée, une autre le soir, un investissement des parties ouvertes… Il y a un vrai potentiel mais pas pour y faire le même type de proposition aseptisée que l’on va retrouver partout ailleurs. Le J1 est également un lieu idéal.

Marseille compte quelques pionniers de la scène techno française dont Jack de Marseille, ici au Molotov. Photo : Edouard Hartigan pour La Nuit Magazine.

Au-delà de la question des lieux, le vrai problème de Marseille la nuit, n’est-elle pas un problème de mobilité ?

Bien entendu. Le réseau de bus n’est pas à la hauteur. Ce n’est pas possible de compter sur le réseau de transports publics pour sortir le soir. Lors des soirées du Cabaret aléatoire, on voit un cortège continu qui sort à 5 heures et demi pour ne pas rater le premier tramway à Longchamp mais personne ne bouge avant. C’est bien qu’il y a un problème de mobilité énorme. On le voit quand on discute avec les commerçants de La Plaine à propos de l’aménagement de la place. Tout le monde est conscient que cette place doit évoluer mais personne ne veut renoncer au parking car il permet d’accueillir du monde de tous les quartiers.

Où est-ce qu’on sort quand on vit dans les quartiers Nord ?

Dans les quartiers Nord, nulle part ou presque. Ceux qui sont véhiculés vont en centre-ville ou ailleurs, à Aix, Plan-de-Campagne. Les autres sont dépendants des transports en commun et restent au quartier. Le développement de la Belle-de-Mai peut aider à créer une offre à proximité.

Mais n’y a-t-il pas un risque que cela accélère le processus de gentrification du quartier ? C’est une histoire connue : les artistes, les friches et lieux de fête sont les pionniers de l’embourgeoisement…

Oui. C’est le risque. Nous avons assez interrogé l’effet ghetto culturel de la Friche la Belle de Mai pour en être conscient. Mais ce n’est pas inéluctable. Je pense que l’on peut arriver à à produire une culture populaire et festive dans les quartiers populaires sans faire partir les gens qui vivent autour.

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