La galère sans fin des propriétaires occupants du 234 avenue Salengro

Actualité
le 21 Sep 2021
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Évacués depuis novembre 2018, ces propriétaires vont devoir payer la coûteuse démolition partielle de l'immeuble où ils vivaient. Et se préparent à affronter un procès pour mise en danger de la vie d'autrui.

La façade de l'immeuble doit être démolie pour des raisons de sécurité, ce que les propriétaires tentent d'éviter. (Photo BG)

La façade de l'immeuble doit être démolie pour des raisons de sécurité, ce que les propriétaires tentent d'éviter. (Photo BG)

Comme déboussolés, ils font le tour de l’immeuble où ils ont vécu tant d’années. De part et d’autre de l’avenue Roger-Salengro, ce n’est que façades décrépies et fenêtres murées. Les propriétaires tournent et virent autour des murets de béton qui encerclent leurs anciennes habitations. Ils sont les habitants délogés du 234 avenue Roger-Salengro, aux Crottes (15e). Au cœur du mois d’août, ils ont choisi d’alerter la presse sur leur situation. Celles de propriétaires occupants modestes, noyés sous les procédures sans fin, qu’ils ont parfois eux-mêmes suscitées.

Jusqu’en 2018, ils habitaient ce petit immeuble à trois fenêtres et deux étages comme Marseille en connaît tant. Depuis bientôt trois ans, l’immeuble est fermé tout comme les trois autres qui forment avec lui un pâté de maisons entre l’avenue Salengro et la rue du marché qui longe le parking de La Provence. Bientôt à cet endroit doit passer le tramway qui rejoindra la station Gèze. Aucun des habitants du 234 ne verra passer depuis sa fenêtre ce Marseille qui avance.

Les trois immeubles sont frappés d’arrêté de péril et évacués depuis novembre 2018.

20 mois après un arrêté de mise en sécurité, la Ville a pris la main pour faire réaliser les travaux d’office.

Leur immeuble est voué à une “destruction partielle” depuis un arrêté de mise en sécurité de mars dernier. La façade doit être reculée de cinq bons mètres. L’immeuble est frappé de péril depuis 2018 et après 20 mois sans travaux, la Ville de Marseille a pris la main pour effectuer des travaux d’office. “Le maître d’œuvre chargé des travaux de mise en sécurité a parlé d’un montant global de 450 000 euros”, avance l’un des propriétaires. La note pour démolir partiellement leur ancien lieu de vie s’annonce donc salée. À leurs yeux, cette pression des pouvoirs publics serait liée aux futurs travaux du tramway, ce qu’aucun élément factuel ne vient démontrer.

Leur calvaire ne s’arrête pas là. Le 21 juin dernier, ils faisaient face à la juge Céline Ballerini, dans une audience en correctionnelle consacrée à l’habitat indigne. Renvoyés pour “mise en danger de la vie d’autrui” après un signalement de la Ville au sujet de leur immeuble, ils ne seront finalement jugés qu’en février prochain. Mais les peines de prison ferme et de lourdes amendes prononcées dans d’autres dossiers ce jour-là ont de quoi les inquiéter.

Une évacuation dans la foulée du 5 novembre 2018

Parmi ces quatre propriétaires, un seul n’habitait pas sur place. “Et encore, je prêtais l’appartement à un cousin à moi qui étais en galère”, raconte Oualid Saadi. Tous ont dû trouver une solution de relogement depuis et les affaires qu’ils n’avaient pas eu le temps d’évacuer ont  disparu au fil du temps. Leur histoire – tristement banale – raconte comment les conséquences des effondrements du 5 novembre 2018 n’en finissent plus de secouer la ville, ruinant des propriétaires qui disent n’avoir rien vu venir.

Le 5 novembre 2018 justement, Oualid Saadi prend son portable. Comme beaucoup de Marseillais, il est saisi par la nouvelle des huit personnes ensevelies. Il envoie un SMS à Citya, le syndic professionnel qui suit la petite copropriété du 234 avenue Roger-Salengro depuis des années. Il enjoint la responsable de démarrer au plus vite les travaux attendus depuis déjà des années. “S’il faut, j’ai un architecte”, assure-t-il. Il n’aura pas de réponse à son message.

Le paté de maison qui va du 232 au 236 attend le démarrage des travaux depuis des années. (Photo BG)

En revanche, le 19 novembre 2018, le même syndic appelle les occupants pour leur indiquer qu’ils vont être évacués par la Ville. Soudain le péril simple qui traînait depuis des années devient grave et imminent, avec risque pour eux, leurs voisins, les passants. Au 234, il s’agit d’un mur porteur qui présente un ventre important avec “risque de rupture imminente”. En cause, des réseaux fuyards dans les sous-sols. “Mais nous avions obtenu que le propriétaire du 232 d’où partait une des canalisations prennent en charge une partie du financement des travaux, explique Gérard Atlan, l’un des propriétaires. Nous avions l’argent pour les commencer”.

Dans une réponse écrite aux questions de Marsactu, la Ville note que le désordre sur le mur mitoyen est “connu de la copropriété au moins depuis début 2012 et (…) n’a fait l’objet d’aucune réparation pérenne jusqu’à ce jour”. Après l’arrêté de 2013, ils avaient six mois pour faire les travaux. Huit ans et trois arrêtés plus tard, ils n’ont toujours pas commencé.

Après des années d’inertie, le syndic jette l’éponge

L’arrêté de péril pris le 5 janvier 2019 (soit plus d’un mois après l’évacuation) donne 21 jours aux propriétaires pour réaliser les travaux d’urgence. Mais le syndic ne fait rien. “Les copropriétaires ont tenu une assemblée générale en janvier pour entériner ces travaux. Le compte de la copropriété était approvisionné, explique Fall Paraiso, avocat de Gérard Atlan. Le syndic n’a rien fait. Pourtant, la loi lui fait obligation de faire procéder aux travaux nécessaires à la sauvegarde de l’immeuble“.

Le cabinet Citya Paradis est renvoyé en correctionnelle comme les autres propriétaires pour “mise en danger de la vie d’autrui”. En 2019, il finit par jeter l’éponge et saisit le tribunal pour être remplacé par un syndic judiciaire, désigné en août.

Les portes anti-squat n’ont pas résisté longtemps et les habitants ont perdu la majeure partie de leurs biens. (Photo BG)

Depuis, l’administrateur judiciaire, le cabinet Avazeri, n’a pas plus entrepris de chantier dans l’immeuble. Sollicité par la Ville, il lui répond par écrit qu’il ne peut agir “en raison d’une trésorerie défaillante, et ce, malgré les tentatives, toutes infructueuses de recouvrer le paiement des charges constantes dues.” “Il prétend que la copropriété est insolvable. Il y avait pourtant plus de 23 219 euros dans les caisses au moment où il a pris ses fonctions”, rétorque Fall Paraiso. Une information invérifiable. Le cabinet a refusé de répondre à nos questions, invoquant un devoir de réserve.

Une offre de rachat avortée

Dans ce flot de mauvaises nouvelles, une lueur clignote parfois… avant de s’éteindre. En 2019, Urbanis Aménagement contacte les propriétaires pour leur annoncer qu’un achat à l’amiable de leur bien est programmé. Comme Marseille Habitat, Urbanis fait partie des sociétés chargées de l’éradication de l’habitat indigne pour le compte de la métropole Aix Marseille Provence. Plusieurs mois plus tard, selon nos informations, Urbanis se retrouve contrainte de revoir à la baisse le nombre d’immeubles rachetés dans le cadre de la concession. Le 234 et ses voisins passent à la trappe.

Un des propriétaires s’est proposé pour racheter l’immeuble en entier, mais trop tard.

Un des copropriétaires avance alors une nouvelle solution. Amin Abousalihac est commerçant. Son atelier de nougats vietnamiens occupait le rez-de-chaussée de l’immeuble, son logement au premier. En 2020, il dit avoir les moyens de racheter les parts de ses voisins et de lancer les travaux. Il mandate même un architecte Henri-Pierre Tramier, comme maître d’œuvre. Mais la procédure des travaux d’office est déjà enclenchée.

Foulard au cou et long cheveux gris, l’architecte en question dit son exaspération de “professionnel qui n’a pas été pris au sérieux”. “J’ai pris en main ce dossier en septembre 2020, nous avons proposé une solution technique qui est restée lettre morte. Tout ce qu’on nous rétorque, c’est que c’est dangereux. C’est notre métier de réparer des immeubles dangereux”. Il prend pour exemple la visite d’un expert, Gilbert Cardi, désigné à la demande du maire par le tribunal administratif qui conclut à la dangerosité des locaux depuis l’extérieur.

“Un immeuble dangereux”

“Mais j’y suis entré plusieurs fois, s’insurge Henri-Pierre Tramier. C’est un immeuble malade où les infiltrations ont modifié le terrain d’assise. Le mur mitoyen doit être repris sur cinq mètres, mais ce sont des choses que nous savons faire”. Entre les étages de l’échafaudage, la façade laisse voir de sales fissures. Quand on pénètre dans le salon de thé voisin du rez-de-chaussée, au 232, on découvre une forêt d’étais et, sur le côté, une fissure plus inquiétante. “Avant qu’on soit évacués, j’arrivais à y entrer mon poing entier”, raconte Oualid Saadi. L’architecte ne s’effare pas de tels désordres.

Dans le salon de thé, les travaux de sécurisation récents ont mené à l’installation d’étais. (Photo BG)

L’arrêté de mise en sécurité du 1er mars 2021 est pourtant clair : “Toute tentative de réparation du mur mitoyen déformé présente un risque important vis-à-vis de la sécurité des intervenants et des avoisinants”. Outre l’avis des experts successifs, ce jugement sans appel s’appuie sur une visite du centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), le nec plus ultra des techniciens du bâtiment. Une rencontre en visio est organisée, mais elle butte sur la même évidence : “c’est dangereux, il faut détruire”. Le client de Henri-Pierre Traminier attaque l’arrêté, mais finit par être débouté.

Les copropriétaires ont essayé d’arracher un délai supplémentaire pour faire pencher la Ville vers une situation moins drastique et éviter l’addition à 450 000 euros. En vain, jusqu’à aujourd’hui. La Ville indique qu’un audit est “toujours en cours”, pour étudier “les mesures les plus adaptées permettant de minimiser l’impact sur les bâtiments et sur le volet financier“. Ils notent par ailleurs que les habitants pourront toujours reprendre la réhabilitation après la démolition partielle. Mais que restera-t-il de leur bien après que la façade aura reculé de cinq mètres ?

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    A force de vouloir tirer sur la ficelle, elle cède.
    Habitués à l’inertie marseillaise ,propriétaires et syndics risquent de se réveiller de plus en plus avec la gueule de bois.
    Enfin !

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  2. petitvelo petitvelo

    Bel exemple de bourbier immobilier

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  3. BRASILIA8 BRASILIA8

    Le CSTB est un bureau d’études certes compétent mais ce n’est pas le nec plus ultra comme vous le l’écrivez
    il faut savoir qu’un BE ou un expert penche du côté de celui qui le paie

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  4. Avicenne Avicenne

    Ils ont laissé leurs bien à l’abandon, ils ne l’ont pas entretenu, ils n’ont pas «  surveillé «  les prestations de leur syndic qui lui-même semble s’être endormi et bien voilà : ils ont tout gagné ou perdu.
    Lorsque nous sommes élus président du syndicat d’immeuble, ce n’est pas pour faire de figuration,.
    Je veille à ce qu’il n’y ait pas de dégradation, que les espaces communs ne soient pas privatisés par certains. Chaque année ( avant l’AG ), j’étudie les comptes, je surveille les lignes comptables, je scrute le budget prévisionnel… souvent le diable se cache dans détails ! Et je passe environ 3 h dans les locaux du syndic pour accéder aux documents comptables et décanter les choses, négocier déjà et faire en sorte que nous allions à l’essentiel lors de l’AG. : c’est fou ce qu’un syndic peut être pernicieux, il essaye chaque année de revaloriser ses honoraires de 5 % comme si nos salaires ou pensions bénéficiaient de la même augmentation…
    Ces coproductions de Salengro sont comme beaucoup d’autres, ils n’entretiennent pas leurs biens, ne font aucune dépense d’entretien, ne paient pas leurs charges… comme au parc Kallyste et il faudrait que nous, la ville, l’Etat accourions à leur chevet ??!

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