Comment la chambre de commerce finance la galaxie de l’UPE 13

Enquête
le 28 Oct 2016
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L'union pour les entreprises des Bouches-du-Rhône se bat avec ferveur pour garder la chambre de commerce qu'elle dirige depuis douze ans. L'enjeu est de taille pour elle. L'ex union patronale a mis en place toute une série d'entités qui vivent notamment de l'argent d'une chambre qui fait preuve de beaucoup moins de transparence que ses homologues. Enquête sur des liens financiers étroits et opaques.

La scène a quelque chose d’étrange. Maryse Joissains, maire LR d’Aix-en-Provence, est présente sur la scène installée dans le stade du Pays d’Aix rugby club, aux côtés de Jean-Luc Chauvin, candidat à la présidence de la chambre de commerce et d’industrie Marseille Provence (CCI-MP). Le 20 octobre, jour même de l’ouverture des votes, l’Union pour les entreprises 13 (UPE 13) profitait de l’événement organisé par sa branche Terre de commerces pour faire campagne. Qu’une élue s’affiche au côté d’un candidat le jour même de l’ouverture du scrutin n’est pas anodin. Mais l’étrangeté est ailleurs. Cet événement tout comme Terre de commerces qui l’organise sont directement financés par l’ancienne communauté du pays d’Aix que Maryse Joissains préside mais aussi par la chambre de commerce dont Jean-Luc Chauvin espère ravir la présidence.

Sa participation n’a rien d’anecdotique : elle s’élevait par exemple à 205 000 euros en 2014 et 160 000 en 2016. Un candidat UPE à la CCI-MP qui participe à un événement organisé par une branche de l’UPE, elle-même financée par la CCI-MP. Vous ne suivez pas ? C’est tout l’intérêt. Cette intrication, ce mélange du genre, est loin d’être un coup isolé. Terre de commerces n’est qu’une des entités liées à l’UPE 13 que la chambre de commerce finance. Si cela fait partie de ses prérogatives, cumulées, les sommes commencent à peser lourd surtout quand cette même association patronale se veut “financée à 100% par les cotisations de ses adhérents ce qui garantit une totale liberté de pensée et d’action, au seul service de l’entreprise”. C’est oublier, en passant, les 23 750 euros reçus en direct du conseil départemental en 2015, les 25 000 de 2014 ou 36 000 de 2013.

Lieu de pouvoir, la CCI-MP a aussi une envergure financière qui, si elle n’égale pas celle des grandes collectivités, lui permet de peser. Et ce malgré une réduction récente de ses ressources imposée par l’État. Le Code du commerce qui régit les chambres leur accorde de larges prérogatives. Financées en quasi-totalité par une taxe dédiée que paient les entreprises, elles sont considérées comme des établissements publics administratifs, à même de délivrer par exemple des subventions. Quand elle l’estime nécessaire, la chambre de commerce de Marseille peut donc prendre son carnet de chèques et financer telle ou telle entité. En face de cette chambre, littéralement, puisque les bâtiments ne sont séparés que par la place du général de Gaulle, se trouve l’UPE 13, syndicat de dirigeants d’entreprises et représentant local du Medef.

Le “groupe UPE13”

L’association UPE 13 s’est construite en galaxie d’entités durant les douze années de présidence de Jacques Pfister à la chambre, élu en 2004 sous son étiquette. Sur son site, elle affiche neuf “marques”. Derrière ces logos se trouvent le plus souvent des associations qui fournissent différents services aux entreprises. L’une d’elles, Expert Inside, par exemple, propose un responsable de ressources humaines à temps partiel pour les entreprises. Une autre, La place pro, porte un site d’annonces d’emplois. Encore une autre, la Régie des entreprises, propose des espaces publicitaires.

 “Issue de l’ex-Société pour la défense du commerce et de l’industrie de Marseille créée en 1869, l’UPE 13 est une des plus anciennes et des plus importantes associations interprofessionnelles patronales de France”, indique le site de l’ancienne union patronale, devenue union pour les entreprises en 2001. Elle est présidée aujourd’hui par l’ancien patron de la fédération du BTP Johan Bencivenga, après un mandat de Jean-Luc Chauvin.

L’UPE 13 dispose même de sa propre agence de presse, Pressvox, une société qui édite le magazine Businews, un support dédié à l’économie du territoire. Si l’UPE13 ne reçoit pas directement d’argent de la chambre de commerce, ses satellites, eux, en bénéficient largement. “Tout le monde peut proposer des projets, nous sommes victimes de notre envie, de notre poids. Quand on a une idée, on monte un dossier pour un projet que l’on présente à la chambre. Elle est libre d’accepter ou pas, argumente Johan Bencivenga. Ce n’est pas choquant que le patronat local travaille avec la chambre de commerce. Nous n’avons rien à cacher”.

Comment la chambre de commerce finance la galaxie construite par l'UPE 13 2
L’UPE13 et ses “marques”. Terre de Commerces, sa branche à destination des commerçants, n’apparaît pas (crédit Marsactu)

Des “contributions financières”

Retracer les flux financiers entre la chambre de commerce et toute entité n’est pourtant pas chose aisée. À la différence de ses homologues dans le reste de la France, la CCI-MP ne publie ni la liste des marchés qu’elle passe chaque année ni les délibérations associées à des financements de structures tiers. “La CCIMP ne verse pas de subventions, mais accorde des contributions financières pour accompagner un projet, une réalisation concrète, répond la direction de l’établissement. Les contributions financières sont publiées dans la rubrique informations légales du site“.

La chambre dispose de trois organes de décision : le bureau, le conseil et l’assemblée générale. Cette dernière rassemble les élus, chefs d’entreprises. Le conseil rassemble les douze vice-présidents et le bureau comprend 6 ou 7 membres dont le président et deux vice-présidents. C’est le bureau qui décide des contributions financières de la chambre.

Surprise, dans la liste officielle publiée par la chambre sur son site n’apparaissent que les transactions supérieures à 23 000 euros. Ce seuil, répond la direction, est fixé par la loi. Voilà qui n’est pas tout à fait vrai : il correspond en réalité au pallier qui impose qu’une convention soit signée entre l’établissement public et son partenaire. L’obligation de transparence n’a rien à voir avec ce seuil. En Saône-et-Loire, par exemple, la chambre de commerce publie ses délibérations, même pour des montants inférieurs à 23 000 euros.

Pour 2014, on retrouve dans la liste, noir sur blanc, plusieurs entités de la galaxie UPE 13. Terre de commerces d’abord, pour 205 000 euros. Provence Meeting, une association qui porte la “marque Busiboost”, qui se présente comme un réseau d’entrepreneurs, pour 40 000 euros et Expert Inside, “la solution RH”, pour 43 491 euros. Aucune de ces trois contributions n’apparaissent dans les procès-verbaux d’assemblées générales que publie la chambre. Ni même, dans les décisions du conseil, auxquelles Marsactu a pu avoir accès. Cette instance est pourtant censée, selon la direction de la chambre, valider les contributions financières. “Nous n’avons ni les montants ni les détails des conventions passées”, déplore un élu de la chambre. Quant aux contributions inférieures à 23 000 euros, elles ne sont publiées nulle part…

Un site avec 490 visites par an

Les délibérations de collectivités qui cofinancent les entités liées à l’UPE13 permettent, en revanche, d’en retrouver quelques unes. C’est le cas par exemple d’un chèque de 20 000 euros de la chambre de commerce à l’association “Entreprises 13 pour l’emploi”, créée à l’initiative de l’UPE 13 pour animer le site d’offres d’emplois “La place pro”. Cette délibération de la ville de Marseille votée en octobre 2016 permet d’avoir tous les financeurs : la municipalité paie 20 000 euros et le département 10 000 euros. Ce qui fait 50 000 euros d’argent public pour un budget global annuel de 100 000 euros. Le reste vient de partenaires et d’autofinancement. “Je ne connais pas ces montants, réagit Johan Bencivenga, le patron de l’UPE 13. C’est un service pour mettre en relation nos entreprises avec les demandeurs d’emplois. 50 000 euros cela peut paraître beaucoup mais à l’échelle des problèmes de Marseille ce n’est rien”.

L’argument peut convaincre. Sauf si on confronte ces chiffres à la “performance” de ce site d’offres d’emplois. Là encore, c’est la délibération municipale qui nous renseigne. “Pour 2015, le bilan de l’association présente les éléments suivants : 539 offres de stage, 451 offres d’alternance et 339 offres d’emplois ont été proposées par des entreprises. Les visites ont été au nombre de 3440 pour les offres d’alternance, 2969 pour les offres de stage et 490 pour les offres d’emploi”. Outre ces chiffres de trafic très bas, une mention interpelle, sur le site même de la place pro. “Pour info : Les offres de stage et d’alternance sont en base commune avec d’autres sites d’association fédérant des entreprises et sont donc susceptibles d’apparaître sur leurs portails de stages et d’alternance”, est-il expliqué. Autrement dit, le site se contente parfois d’agréger des offres disponibles ailleurs.

La ronde des marques

L’affaire se corse encore quand on essaie d’y voir un peu plus clair dans les organigrammes. Dans celui de l’UPE13, apparaissent des postes étiquetés au nom des “marques” et même un onglet “Press Vox”, qui est pourtant une société commerciale, présidée par l’UPE 13. Faut-il comprendre qu’ils sont salariés par les associations de la galaxie et que leurs salaires sont pris en charge en partie par de l’argent public ?

C’est à n’en plus rien comprendre, surtout quand on prend en compte l’écart entre le budget qu’annonce l’UPE13, “sept millions d’euros” selon son président Johan Bencivenga et les éléments des comptes officiellement déposés. Les recettes de l’association en elle-même y apparaissent pour 3,1 millions d’euros, les charges pour le même montant. Interrogé à nouveau, Johan Bencivenga explique : “sept millions c’est pour la galaxie”.

Ainsi si son président estime à “50 ou 60” le nombre de salariés de l’UPE13 en direct, le chiffre approche les 85 quand on prend en compte les entités qui gravitent autour. Si on suit à la lettre le raisonnement de Johan Bencivenga, les satellites apportent la plus grande part des recettes du groupe UPE13 mais emploient moins de salariés. Un peu gêné aux entournures, il dit même : “Je suis le président de l’UPE 13 pas celui de l’ensemble. Et je ne suis président que depuis 2015.” Comme une manière de se dédouaner par avance. À sa décharge effectivement, toutes ces entités ont été créées à partir de 2004. Nous avons joint l’équipe de Jean-Luc Chauvin pour avoir sa position sur les faits relevant de sa présidence, sans résultat.

A lire sur le sujet : Les patrons se paient une vraie campagne électorale pour la chambre de commerce

Couche supplémentaire de complexité, tous ces satellites travaillent les uns pour les autres et se détiennent entre eux. Ainsi, Terre de commerces a reçu 30 000 euros de la CCI-MP en 2015 pour le magazine gratuit Ici, tiré à 30 000 exemplaires. L’association fait ensuite appel à Pressvox pour la réalisation du support. Cette agence de presse est présidée par Johan Bencivenga, au nom de l’UPE13, et compte comme actionnaires l’ancien président Stéphane Brousse (2005-2010). Quant à la publicité du magazine ICI, elle est confiée à la Régie des entreprises. Cette société créée en 2012 est détenue par l’UPE et deux autres associations qui lui sont liées, Servicom et Optio. La régie commercialise aussi les espaces publicitaires du site de l’UPE et du magazine Businews, lui aussi réalisé par Pressvox. Impossible de savoir également ce que la société reçoit de la chambre au titre des annonces publicitaires et pour l’organisation d’événements en partenariat avec l’UPE 13 et la CCI-MP.

Que la chambre nourrisse un syndicat plus qu’un autre n’est pas totalement nouveau. En son temps, l’adversaire de l’UPE dans ces élections, la CGPME, a bénéficié elle aussi des largesses de la chambre quand un élu de ses rangs la présidait. “Entre le dernier mandat de Claude Cardella [CG-PME, ndlr], en 2004 et ceux de Jacques Pfister le grand gagnant c’est l’UPE, commente un élu de longue date. Quand l’UPE a gagné la chambre, la totalité des conventions qui étaient faites avec la CGPME ont rapidement été redistribuées”. Cet argent qui circule sans grande transparence de la chambre vers d’autres entités explique sans doute la ferveur qui saisit chacun des deux camps à quelques jours de la clôture du scrutin.

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Commentaires

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  1. neomars neomars

    Y a t’il une “marque” de l’UPE13 qui fait du conseil en optimisation fiscale ?

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  2. lucie desblancs lucie desblancs

    le financement est aussi assuré indirectement par la Région. Cette dernière finance une grande partie des permanents d’associations à vocation “économique”, comme les associations de zones d’entreprises ou bien “Convergence 13” (association qui fédère les associations de zones d’entreprises) avec des permanents que vous retrouvez dans les locaux de l’UPE ?? Sans parler des refacturations de services à ces associations par les “satellites UPE” tels que SERVICOM

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  3. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Les syndicats de salariés sont régulièrement mis en cause, à droite de l’échiquier politique, pour l’opacité de leur financement. Ceux qui leur font ce procès “oublient” systématiquement de citer les syndicats patronaux. En toute bonne foi, bien sûr, comme le montre cet article passionnant…

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  4. Nic Onico Nic Onico

    Très intéressant !
    Merci !

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  5. Manipulite Manipulite

    Mouvement en cascade aussi avec le conseil régional depuis l’arrivée de la droite. Le plan social de la chambre de commerce serait paraît-il payé par la Région par l’embauche de salariés licenciés par cette chambre de commerce. Il est vrai que Estrosi avait été chaleureusement reçu au palais de la Bourse de Marseille durant la campagne électorale. Les liens incestueux entre la droite et le monde des entreprises persistent et prospèrent. Il est vrai que l’autre (Valls) a dit : “j’aime l’entreprise !” lors d’un congrès du MEDEF.Match nul balle au centre.

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  6. Laurent Lhardit Laurent Lhardit

    Très bonne enquête. Bravo !

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  7. one live one live

    Par exemple il est intéressant de regarder provence promotion . La redéfinition des compétences des collectivités locales, avec des départements qui théoriquement ne doivent plus s’occuper d’économie, laissait planer une incertitude sur l’avenir de Provence Promotion, financé par le département des Bouches-du-Rhône et la CCI Marseille Provence. l’avenir de l’agence de développement économique semble maintenant assuré. Le président de la CCI Marseille-Provence, Jacques Pfister, a annoncé, mardi 4 octobre 2016, le transfert de compétences du Conseil départemental à la métropole Aix-Marseille Provence, la CCI restant cofinanceur de Provence Promotion. Le budget (3 M€) resterait le même. Le fonctionnement en boucle vraisemblablement, avec l’argent public, lobbying et influence en boucle dans la galaxie…….

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  8. Avé Avé

    Très bonne enquête vous mettez le doigt là où ça fait mal ! Ce serait bien que la Chambre Régionale des Comptes s’intéresse un peu à tout ça maintenant.

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