Qui remplacera Jacques Pfister à la tête de la chambre de commerce de Marseille ? Trois listes sont en lice pour des élections qui se tiendront à partir du 20 octobre. Meeting, tract, et même primaire, elles ont pour la première fois des airs de campagne électorale... même si les programmes des deux principaux favoris diffèrent peu sur le fond.

Portrait photo moderne, classique façon Studio Harcourt ou peinture à l’huile à l’ancienne ? Que choisira donc Jacques Pfister pour la place qui lui est réservée ? Elle attend la fin de son mandat, dans l’escalier magistral de la chambre de commerce de Marseille, où ses prédécesseurs sont encadrés comme des rois. L’ancien patron d’Orangina ne peut plus se représenter après deux mandats à la tête de l’institution qui représente le monde économique du territoire Marseille Provence. Cette dernière pèse lourd, surtout à chambre-commerce-presidentsMarseille où les grandes familles d’industriels et de négociants ont longtemps été au pouvoir. Le bureau du président de la chambre de commerce, avec vue sur la Canebière, n’a rien à envier à celui du maire. Un très gros bateau, qui malgré la perte de plus de la moitié de son budget et de ses salariés en moins de dix ans, reste un des principaux lieux de pouvoir de la ville. Créée en 1599 pour défendre les navires des armateurs contre les pirates en Méditerranée, la “CCI-MP”, revendique même le titre de plus vieille chambre économique du monde.

Qui verra son nom gravé dans la pierre aux côté des Rastoin, Fabre ou Giraud ? La réponse sera connue d’ici un mois. Les soixante-six élus de la chambre de commerce, qui pilotent le navire et choisissent le président, émanent d’un vote des entreprises du territoire. 94 000 électeurs sont donc appelés à se prononcer du 20 octobre au 2 novembre pour choisir le successeur de Jacques Pfister. Et pour la première fois de son histoire, la chambre de commerce de Marseille fait l’objet d’une véritable campagne électorale avec programmes, tracts, meeting et tout le tralala qui caractérisent les élections politiques.

Les patrons parlent aux patrons

A quoi sert une chambre de commerce ?

Financée par une taxe dédiée payée par toutes les entreprises, la taxe pour frais de chambre, elle effectue pour l’État un certain nombre de procédures comme l’attribution des licences de restauration. Elle propose aussi tout un panel de services d’accompagnement aux entreprises, la plupart payant. La chambre de Marseille gère également, pour le conseil départemental, les formalités liées aux allocations du RSA. Au niveau local, la CCIMP est actionnaire de l’aéroport, dispose de plusieurs organismes de formation et participe à la gouvernance de l’école de commerce Kedge. Enfin les chambres de commerce ont un rôle de lobby vis à vis des politiques, de représentation du monde économique.

Le fait qu’il y ait plusieurs candidats est, en soi, relativement exceptionnel. En 2010, selon les Echos, cette concurrence se retrouvait dans seulement une trentaine de chambres sur cent-vingt au niveau national. Cette année-là, l’affaire était déjà bouclée pour Jacques Pfister qui, après un premier mandat, concourait seul à sa succession. Sa liste rassemblait alors l’UPE13, membre du réseau Medef, et la CGPME, confédération générale du patronat des petites et moyennes entreprises. Ces deux syndicats de patrons parvenaient en général à s’entendre, se partageant les sièges en amont, comme dans une alliance entre partis politiques.

Le changement du mode de scrutin a fait voler en éclat cette habitude. Les élections consulaires offrent désormais la possibilité de panacher les listes via un vote par collège ce qui permet la représentation potentielle des différents candidats. Après avoir entamé des négociations avec l’UPE 13, la CGPME a donc décidé de faire cavalier seul, sous la bannière Énergie PME : “Nous déplorons l’archaïsme de quelques décideurs arc-boutés sur des intérêts personnels et corporatistes au mépris de l’intérêt du territoire”, tançait-elle dans un communiqué.

À ces deux listes s’est rajoutée une troisième, intitulée Objectif 13 Avenir, et portée par Maurice Chazeau, adjoint de Maryse Joissains à la mairie d’Aix et président de Pays d’Aix Habitat. Difficile de cerner les intentions de cette équipe, qui n’a pas réussi à déposer en préfecture autant de candidats que de sièges prévus. A part une conférence de presse à Plan-de-Campagne fin août, celle-ci ne semble pas avoir mené campagne. Au point que son programme n’apparaît pas sur son site internet.

La galerie des portraits
La galerie des portraits

L’héritier tout-désigné et l’outsider

Pfister ne pouvant pas se représenter, un héritier tout-désigné s’est dessiné très tôt. Et ce dernier n’est autre, surprise, que l’ancien président de l’UPE 13, Jean-Luc Chauvin. La campagne consulaire a tout de même eu ses primaires à sa manière puisqu’en avril, ce dernier a dû défendre sa candidature au sein de l’UPE 13 face au business angel Patrick Siri l’emportant 27 voix à 12.

Jean-Luc Chauvin en meeting à Aubagne le 11 octobre
Jean-Luc Chauvin en meeting à Aubagne le 11 octobre.

À la tête d’une société d’immobilier qu’il a racheté il y a vingt ans, la tête de liste de 13 engagés se présente comme un “militant de l’entreprise”. “Je suis entré à la FNAIM [Fédération nationale de l’immobilier NDLR] en 1997, j’ai dirigé la section jeunes, raconte-t-il. L’UPE, j’y suis entré en 2003″. Cinq ans à sa tête, de 2010 à 2015, ont créé une certaine habitude du storytelling et des médias. En “afterwork” à Aubagne le 11 octobre, face à une salle pleine de costards cravates, il a l’aisance de celui qui pense que l’élection est presque déjà pliée.

Parmi les présents, au château des Creissauds, se trouve, bien sûr le président de l’UPE 13, Johan Bencivenga, qui fait une longue introduction. Il y a aussi le maire d’Aubagne, Gérard Gazay (LR), assis au premier rang et bien des patrons les plus médiatiques du coin dont celui de l’usine Alteo de Gardanne. Pour présenter les axes du programmes interviennent quelques uns des colistiers. Sa liste multiplie les grands noms de l’économie locale : Henri Blanc, Avenir Telecom, Airbus Helicopters, Eiffage, Gemalto, Hammerson, Voyage Privé…

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À la tête de la liste concurrente, se trouve Stéphane Soto, la quarantaine lui aussi, pas tout à fait un inconnu du monde économique non plus puisqu’il est le directeur de la French Tech après avoir créé  l’association Medinsoft, spécialisée dans le soutien à la filière numérique. Sans surprise, il se place comme l’outsider. “Je suis un néophyte, je n’ai jamais fait d’élections”, avance t-il. Fin août, interrogé dans le cadre d’une présentation du collectif Energie PME, il assurait que “c’est l’entrepreneur et non le directeur de la French Tech”, qui participe à cette campagne. Quelques semaines plus tard et une fois désigné tête de liste, l’étiquette numérique est revenue en force. Outsider à sa manière donc. “Après dix ans dans l’informatique notamment chez Digitech, explique-t-il, j’ai pris un virage complet en montant une agence de location de véhicules, franchisé d’abord, puis en indépendant”. Sa société, Olympic Location compte plusieurs agences dans le département.

Meetings et petits fours

Sur la forme, la campagne frappe par son organisation, de chaque côté. La période “officielle” court sur le mois d’octobre avec des événements quotidiens de présentation des candidats et du programme, dans tout le département. Avant celles-ci, les deux camps ont tous les deux organisé des “ateliers participatifs” pour co-construire leurs propositions. Niveau moyen, c’est un peu David contre Goliath. Combien l’UPE a t-elle dépensé pour l’occasion ? “Je serai incapable de vous le dire, esquive Johan Bencivenga. Ce sont surtout des moyens humains”. Impossible, malgré les relances, d’obtenir une estimation. La location d’un espace de réception tel que le château des Creissauds pour un simple “afterwork” à Aubagne laisse toutefois penser que les affectations matérielles ne sont pas si minimes. “Ils ont mis trois millions“, croit savoir un des concurrents, “un million et demi”, juge un autre. Côté Energie PME, le collectif créé ad hoc assure que chacun a mis de sa poche, comme dans une élection politique. “Le budget tourne autour de 110 000 euros”, estime Stéphane Soto. Réelles ou fantasmées, les sommes en jeu paraissent disproportionnées face au faible nombre de votants des élections précédentes.

https://twitter.com/13engages/status/785883776257761280

Les deux camps ont multiplié les supports de communication, les rencontres avec les commerçants, les associations et se sont même offert tous les deux un grand meeting, au cinéma les 3 palmes pour l’UPE et à l’ESDAC, une école de design à Aix, pour Energie PMELa campagne a consisté aussi à rencontrer l’ensemble des associations d’acteurs économiques du territoire. Ainsi, Stéphane Soto a-t-il rencontré, accompagné d’un de ses colistiers, les représentants de Cap au Nord Entreprendre qui fédère les entreprises des quartiers Nord de Marseille. Ces derniers avaient reçu Jean-Luc Chauvin quelques jours auparavant.

L’exercice n’est pas aisé car le président de Cap au Nord, François Ranise, est sur la liste de l’UPE13. Pour la rencontre, comme cela avait été le cas avec les candidats aux élections municipales, Cap au Nord Entreprendre avait préparé une liste de propositions : “Libérer le foncier”, “inclure les zones d’activités dans les concertations avec les autorités organisatrices de transports”, “réhabilitation de la voirie”. L’échange fut, parfois, vif, notamment sur le rôle de la chambre. “Que vous fassiez une chambre d’entrepreneurs, c’est ce qu’on réclame depuis des années, rétorqua Pierre Allary, à la tête d’une entreprise de restauration collective. Mais nous n’avons pas de visibilité sur ce que sera une chambre à notre service. Aujourd’hui, elle ne nous sert à rien”.

Stéphane Soto (2e en partant de la droite) face aux membres de Cap au Nord Entreprendre
Stéphane Soto (2e en partant de la gauche) face aux membres de Cap au Nord Entreprendre

Une chambre représentative ?

Si les taux de participation sont très bas aux élections consulaires, 14% aux dernières pour la chambre de commerce de Marseille, la campagne tourne principalement autour de la représentation des entreprises du territoire. Parmi les soutiens du collectif Energie PME se trouve l’homme d’affaires Pierre Martel-Reison qui s’était présenté en 2004 face à Jacques Pfister. “C’est la finance qui commande à l’intérieur de la chambre, explique ce dernier. Il n’y a rien pour les PME. Dix ans plus tard, le combat est le même. […] Jean-Luc Chauvin est issu d’une petite entreprise mais il est prisonnier de ceux qui le financent. Jacques Pfister n’a pas réussi à s’en affranchir. Mais à l’époque, sans véritablement faire campagne, face à ce mastodonte, nous avions réussi à faire tout de même 43% des voix.” À l’époque, Pierre Martel-Raison était déjà élu à la chambre qu’il avait même préside durant six mois d’intérim. De quoi expliquer au moins en partie son score honorable.

“L’économie c’est nous !” a donc inscrit Energie PME sur son programme. Ses soixante candidats sont pour beaucoup issus du commerce et de l’artisanat comme Audrey Lucchinacci à la tête de la fédération des commerçants des 4e et 5e arrondissement. “Pas ou peu de commerçants font appel à la chambre de commerce, déplore-t-elle. Beaucoup ne savent même pas à quoi elle sert car on ne nous concerte jamais”. Alors que l’UPE affiche parmi ses “partenaires” les plus grosses fédérations professionnelles comme la fédération du BTP13 ou l’union française des industries pétrolières, Energie PME répond avec d’autres logos comme celui de la CAPEB, qui représente les “artisans et petites entreprises du bâtiment” ainsi que différentes fédérations de commerçants. Mais aucun de ces logos, pas plus que celui de l’UPE13 ou les noms des entreprises que dirigent les candidats, n’apparaîtront sur les bulletins de vote.

En face, l’accusation d’une chambre qui ne représente que les grands patrons est balayée. “L’UPE est la seule à représenter l’intégralité du tissu économique, défend Johan Bencivenga qui dirige l’association. Ce n’est pas toujours évident de concilier les intérêts des gros et des petits mais il n’y a pas de gros s’il n’y a pas de petits. Opposer les uns aux autres est une aberration d’un point de vue économique. C’est un discours démagogue mais pas réel”. Même si la liste de l’UPE13 compte quinze sortants, le constat d’une institution loin des entreprises est en revanche partagé : “Il faut que les entreprises se réapproprient leur chambre de commerce. C’est un changement de modèle qui s’impose aujourd’hui à toutes les organisations”, défend Jean-Luc Chauvin.

Pour le reste, malgré les dizaines de pages de programme, la différence de projet ne saute pas aux yeux. On y retrouve l’idée d’un guichet unique pour les entreprises, de services repensés, plus adaptés notamment pour les entreprises en difficulté. Jean-Luc Chauvin a lancé le débat sur l’aéroport, dont la chambre est encore actionnaire. Pour lui, il est impératif de racheter, par une opération de financement participatif, les parts de l’État qui a déjà annoncé qu’il souhaitait à terme le privatiser.

Stéphane Soto de son côté a promis la création d’un fonds dédié à l’aide aux entreprises en difficulté pour leurs trous de trésorerie. S’il est élu, Jean-Luc Chauvin assure que son équipe “rencontrera 60 000 entreprises durant le mandat. A raison de dix par mois et par élu”. La passion du chiffre rond, une autre similitude avec les promesses politiques.

Mais dans une chambre aux finances réduites, l’esprit qui domine est de “faire plus avec moins”. Les deux candidats ont d’ailleurs rencontré les représentants des 350 salariés de la chambre, qui craignent qu’une baisse de ressources supplémentaire de 6 millions d’euros ne provoque un nouveau plan social. Si la baisse de ressources aujourd’hui contestée en justice, est confirmée, il faudra choisir entre les soixante postes correspondants ou les projets d’investissement qui font la puissance de la chambre de commerce. C’est donc par un arbitrage que le futur président devra, dès novembre, commencer. Bien loin des paillettes.

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Clémentine Vaysse
Ex-journaliste aujourd'hui agricultrice

Commentaires

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  1. jacques jacques

    Sauf erreur de ma part, c’est Albert Mimram qui a créé Olympic Location il y a plus de 20 ans. Mais je ne sais pas s’il a vendu, s’est associé ou franchisé.

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    • Stéphane SOTO Stéphane SOTO

      Exact Jacques, et nous faisons du partage d’enseigne. Albert et ses enfants gèrent les agences de Marseille et d’Aubagne, et moi celles de Marignane, Aix, et Gardanne !

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    • Stéphane SOTO Stéphane SOTO

      Bonjour Nicolas, je te promets de te faire une réponse construite d’ici peu, mais je manque un peu de temps ! Dans l’attente, accorde-moi le bénéfice du doute ; la “notabilité” marseillaise ne m’intéresse pas et je ne pense pas que ça change dans le temps 😉 Amitiés.

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  2. ISJ ISJ

    Mais … ou sont les femmes ????

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    • Stéphane SOTO Stéphane SOTO

      Chez Energie PME, notre liste est composée à près de 40 % de femmes . J’aurais aimé atteindre la parité, mais c’est déjà nettement plus que ce que nous avons connu jusqu’alors, y compris dans le cadre de ces élections. Par ailleurs, sur 6 chefs de file, 4 sont des femmes. Et la Présidente d’Energie PME est Marie-Laure DUFOUR ! http://www.energiepme.fr.

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    • Clémentine Vaysse Clémentine Vaysse

      Très bonne question ISJ. La loi sur la parité oblige les listes à former des binômes paritaires titulaires/suppléants. Sur les 19 postes titulaires, Energie PME a placé 7 femmes en titulaire, 13 engagés 11. En revanche, pour ce qui est de la parité générale, non contrainte, le compte n’y est pas : sur les 66 candidats présentés, les femmes ne sont que 22 et 23. Soit un tiers… Pour la liste complète, voir la liste publiée par la préfecture : http://www.bouches-du-rhone.gouv.fr/content/download/20830/127696/file/Arr%C3%AAt%C3%A9%20pr%C3%A9fectoral%20Candidatures%20Marseille.pdf

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  3. Stéphane SOTO Stéphane SOTO

    Bonjour Clémentine, soyons précis jusqu’au bout, du coup … 😉
    Concernant la CCIMP, nous présentons 25 femmes sur 66 candidats, soit 38 %. Et je confirme 4 femmes sur 6 sont chefs de file.
    Concernant la CCIR, nous avons effectivement 7 femmes titulaires.
    J’ajoute que toutes sont cheffes d’entreprises patrimoniales.
    A bientôt !

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