Aux Bourrélys, les locataires veulent montrer que l’insalubrité frappe aussi les HLM

Reportage
Lisa Castelly
23 Jan 2019 2

Dans la cité des Bourrélys (15e arrondissement), les habitants des bâtiments les plus anciens ont décidé de se rassembler pour dénoncer la vétusté de leur appartement, avec le soutien de militants de la France Insoumise. Propriété du bailleur social du département, 13 Habitat, la cité doit subir des travaux à la fin de l'hiver.

Les bâtiments les plus anciens des Bourrelys connaissent de fort problèmes notamment liés à l'humidité. (Image LC)

Les bâtiments les plus anciens des Bourrelys connaissent de fort problèmes notamment liés à l'humidité. (Image LC)

Jusque dans les quartiers Nord, les effondrements de la rue d’Aubagne ont fait trembler les esprits et les murs. Aux Bourrélys (15e), ensemble propriété du bailleur social du conseil départemental, 13 Habitat, les locataires se mobilisent depuis plusieurs semaines pour faire reconnaître que même un logement HLM peut être source de danger. Scindée en plusieurs blocs, la cité située en limite nord de la ville paraît plutôt accueillante ou très inquiétante, selon le bâtiment dont on pousse la porte.

Au bâtiment 14, l’atmosphère est tranquille, la température convenable malgré le froid à l’extérieur. C’est ici, dans son appartement, qu’Aïcha Mansouri récolte les dossiers des locataires des bâtiments 1 à 5, dits « Perrin », bâtis dans les années 60 et marqués par une forte humidité et de nombreux défauts dus à l’usure. Les dossiers en question sont des formulaires de signalements destinés au pôle départemental de lutte contre l’habitat indigne, animé par l’État, accompagnés pour chacun de nombreuses photos et pièces justificatives des désagréments subis : certificats médicaux, attestations d’hospitalisation, factures pour des travaux… Une dizaine doit être expédiée ce mardi matin.

La moisissure qui ronge les murs

Jeune femme aux yeux clairs et à la parole décidée, Aïcha Mansouri s’est lancée depuis plusieurs semaines dans la collecte des doléances de tout ces voisins en détresse. Militante de la France insoumise et participante active au mouvement des Gilets jaunes, elle assure que « sa démarche est personnelle » même si elle entre « dans la dynamique des actions de la FI ». Fin novembre, elle avait invité Jean-Luc Mélenchon à venir visiter les bâtiments dégradés de sa cité. Le député du centre-ville de Marseille y a dénoncé « des conditions absolument incroyables d’habitat indigne » dans un direct vidéo vu 80 000 fois sur Facebook. Un coup de pouce médiatique à la mobilisation d’habitants qui se sentaient jusqu’ici bien seuls face à leur bailleur.

Autour de la table basse, parmi d’autres locataires se trouve Ismaël. Père de famille, il vit depuis 2013 dans un appartement rongé par les moisissures, qu’il a fait visiter au militant insoumis Sébastien Delogu, qui a aussi publié une vidéo à ce sujet« Tous les deux mois je paye 400 euros en eau et électricité parce qu’on est obligés de chauffer à fond. C’est mal isolé et humide », déplore-t-il. Sa fille de huit ans a récemment souffert d’une affection des bronches.

Comme lui, les quatre autres personnes présentes ne comptent plus les frais engagés pour consolider des appartements dont les murs suintent, s’effritent et noircissent irrémédiablement. « La peinture, ça coûte cher ! On a mis des faux plafonds, on a repeint avec de l’anti-humidité… À Leroy-Merlin, la dernière fois que j’y suis allé on nous a dit que c’était même plus la peine d’essayer », soupire Ismaël.

Chez Mme Ramoul, les murs de la salle de bain ne sèchent plus. (Image LC)

D’un appartement à l’autre, en dehors de l’humidité, les nuisances varient : « Quand il y a des rats, il n’y a pas de cafards ! », lance, experte, l’une des locataires. « J’ai eu des punaises de lits, les produits pour les chasser m’ont coûté près de 200 euros, j’ai dû jeter et racheter toute la literie », déplore Wassila Mouka, habitante des bâtiments Perrin. Mohamed Belaïd, âgé de 70 ans, vit dans l’angoisse en raison de la cave remplie d’immondices située juste sous ses fenêtres dont la porte est toujours grande ouverte. Il craint les nuisibles, mais aussi les intrusions, rendues possibles par ses fenêtres et ses volets vétustes. Sur les murs de sa chambre, de l’eau ruisselle suite à un dégâts des eaux à l’étage du dessus.

« Je ne veux pas rester ici »

Madame Ramoul, sa voisine à la mine fatiguée, n’est plus vraiment surprise des intrusions de rats dans son appartement. Ils s’y sont plusieurs fois introduits par un tuyau d’évacuation percé situé dans sa loggia. Elle aussi s’est habituée à voir les murs de la salle de bain, dépourvue d’aération, s’effriter, et les carreaux se décoller. « J’ai jeté les meubles abîmés par les rats, je ne veux pas en racheter. Je ne veux pas rester ici », confie-t-elle.

Tuyau troué par lequel les rats se sont introduits dans l’appartement. (Image LC)

Dans son T3, où elle vit avec ses enfants, ne demeure que le strict minimum : lits, tables, chaises. Auparavant locataire dans le privé, elle avait attendu deux ans pour obtenir ce logement social, en 2016. Comme elle, toutes les personnes qui ont transmis leur dossier à Aïcha Mansouri déclarent avoir demandé leur « mutation » au bailleur depuis des mois, voire des années.

« Je refaisais les travaux moi-même à chaque saison »

Dans le cas d’une autre famille des bâtiments Perrin, il aura fallu frôler le drame pour obtenir un nouvel appartement. La petite Yasmina, alors âgée de 15 mois, a passé cinq jours à l’hôpital en décembre dernier en raison d’une pneumopathie, ainsi que l’a détaillé Mediapart. Hospitalisée à plusieurs reprises, la petite fille a visiblement souffert des conditions de vie dans ces bâtiments. « À chaque fois, l’hôpital nous disait, c’est une allergie, c’est normal, rentrez chez vous. Puis on rentre à la maison et ça refait pareil. Alors que quand elle dort chez ma mère, ou quand nous avons passé un mois en Tunisie, cet été, elle n’a rien »confiait sa mère à nos confrères. Suite à l’hospitalisation, le bailleur a proposé un premier relogement, dans le même bâtiment, refusé par la famille. Fin décembre, un appartement dans les bâtiments plus récents des Bourrélys leur a été attribué.

Croisée au pied de l’immeuble un mois plus tard, la famille a vite trouvé ses marques dans un logement plus sain et plus spacieux. « C’est autre chose », sourit le père de la petite fille, aujourd’hui tirée d’affaire. « Je refaisais les travaux moi-même à chaque saison. Si je demandais au bailleur, personne ne venait », se souvient-il en tendant la main vers l’immeuble où il a vécu quatre ans avec sa femme et leurs trois enfants.

« Ils font des visites, ils disent toujours « on va revenir » et au final personne ne revient« , atteste Mohamed Belaïd. « On oublie, on avance, on vit avec », dit dans un sourire triste Wassila Mouka. « Depuis le 5 novembre, on parle du privé, mais il y a de vrais problèmes chez les bailleurs sociaux. Quand on dit HLM, on pense qu’on est protégé, mais non », tranche Aïcha Mansouri. Avec les locataires rassemblés, elle a pris contact avec un avocat pour entamer des procédures en justice, « pour montrer qu’il y a un préjudice moral, une atteinte à la dignité des personnes de la part des pouvoirs publics, dont les bailleurs sociaux font partie ».

Aïcha Mansouri, militante de la France insoumise et Gilets jaunes s’est lancée dans le rassemblement des dossiers des locataires. (Image LC)

Des travaux prévus par le bailleur après l’hiver

Interrogé par Marsactu le bailleur social 13 Habitat assure connaître « parfaitement l’état de ses 500 cités et résidences » et être « constamment à l’écoute de ses 75 000 locataires ». Pour le cas précis des Bourrélys, des travaux doivent avoir lieu après l’hiver, prévus pour coûter 1,1 million d’euros sur l’ensemble Bourrélys et Notre-Dame-Limite. Il s’agira de changer les chaudières individuelles, de mettre en place des systèmes de ventilation, et de reprendre les peintures. Un programme jugé insuffisant par les locataires concernés, qui estiment que l’humidité installée dans les murs depuis des années ne partira pas aussi facilement. « Il faut tout détruire », clame une habitante.

Pour expliquer la détérioration des bâtiments Perrin, le service communication de 13 Habitat, renvoie simplement la responsabilité à la précédente présidence, et donc à la précédente majorité départementale, accusée d’avoir « procédé aux changements des huisseries, sans pour autant résoudre la question de la ventilation ». De même, les « comportements individuels inappropriés » de certains locataires sont pointés « car pour économiser, le locataire coupe parfois ou souvent le chauffage et bouche les aérations ». S’il y a eu du retard dans la mise en route des travaux, reconnaît-on chez le bailleur, mais il n’est « pas question d’insalubrité » aux Bourrelys. Par leurs démarches, les habitants comptent prouver le contraire.

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