Après la tentative de suicide d’un des leurs, les migrants mineurs plus perdus que jamais

Reportage
Lisa Castelly
10 Août 2018 1

Le 3 août, un mineur isolé étranger de 15 ans tombait du quatrième étage de l'hôtel où il est placé. Ses camarades manifestaient jeudi devant l'hôtel du département pour avoir de ses nouvelles et demander davantage d'encadrement.

Cinq participants à la manifestation posent devant le siège du département.

Cinq participants à la manifestation posent devant le siège du département.

Ce n’est pas le premier rassemblement de mineurs isolés étrangers devant le conseil départemental. Mais ce jeudi 9 août, le contexte ajoute une note d’électricité dans l’air, que le climat orageux souligne. Vendredi 3 août, Adama, 15 ans et que ses amis présentent comme Malien, est tombé du quatrième étage de l’hôtel de Belsunce dans lequel il était hébergé. Victime de fractures et d’hématomes massifs, on ignore pour l’heure dans quel état il se trouve. Une enquête menée par le parquet doit faire la lumière sur l’accident, mais la thèse de la tentative de suicide semble privilégiée. Parmi ses camarades d’infortune, en tout cas, cela ne fait pas de doute.

Pour tous, le geste d’Adama est le résultat de leur quotidien d’incertitude. “Il se plaignait aux éducs, mais rien n’a changé”, se souvient l’un*, quand un autre ajoute : “il a trouvé que c’était trop pour lui”. Plusieurs évoquent aussi un traitement médical qui aurait ajouté à son stress. Un troisième jeune homme désigne de la main le bâtiment bleu du département : “Regardez la hauteur que c’est, le 4e étage, si on se jette, c’est qu’il y a un problème. Même s’il s’en sort, il a gâché sa vie, il ne sera plus pareil”“Ils prenaient leur petit-déjeuner quand c’est arrivé. Ils sont forcément traumatisés, mais à ma connaissance, ils n’ont pas reçu de soutien psychologique, rien n’a été mis en place”, déplore une militante qui suit bénévolement des mineurs isolés depuis plusieurs mois.

“On est venus pour avoir une vie meilleure, quand même”

Tous les jeunes présents ce matin sont hébergés, car tous ont été reconnus mineurs par la justice. Le conseil départemental, qui a la responsabilité de mettre à l’abri tous ces jeunes jusqu’à leur majorité, leur donne donc un toit en priorité. En l’occurrence, il s’agit de chambre d’hôtels dispersées dans le centre-ville, un cadre très différent du foyer éducatif ou de la famille d’accueil dans lesquels ils devraient se trouver. C’est aussi cette situation que la quarantaine de jeunes hommes présents est venue dénoncer. Accompagnés par des salariés du département syndiqués à la CGT, ils ont demandé à être reçus dans le bâtiment, sans succès. Et la colère en est d’autant plus grande.

“On est venus pour demander des nouvelles, savoir ce qui se passe”, explique un jeune Malien. Et ce qui se passe, c’est au-delà du sort de leur compagnon, comprendre pourquoi on les maintient dans des hôtels alors qu’ils sont mineurs et savent qu’ils ont le droit à une prise en charge éducative complète, de même qu’à la scolarisation. “Certains ont pu avoir des stages en entreprise, il y a quelques améliorations ces derniers mois, précise la militante déjà citée, mais pour les derniers arrivés notamment, la situation reste la même”.

“J’ai 17 ans, j’ai pas eu de formation, d’école, rien. On est venus pour avoir une vie meilleure, quand même. On ne demande pas un travail, juste apprendre à lire et écrire, parce qu’on n’est pas allés à l’école au pays”, se désole Issakia.Comme la plupart, il a atterri dans les Bouches-du-Rhône après avoir été pris en charge plusieurs mois ailleurs en France. Au passage devant le juge qui a reconnu sa minorité, on lui a indiqué qu’une place l’attendait à Marseille. La faute au mécanisme de répartition très controversé qui fonctionne à l’échelle nationale (Lire notre article). Issiaka a donc quitté Rodez, où il se trouvait plutôt bien, pour atterrir gare Saint-Charles, où personne ne l’attendait à la descente du train. Comme pour ses camarades, c’est après plusieurs jours, voire semaines, d’attente qu’il a pu vivre à l’hôtel.

“Ça fait 10 mois que je suis à l’hôtel, et ça fait 10 mois que je mange des kebabs”, résume le jeune homme. Alors qu’ils avaient par le passé des tickets pour acheter à manger, les mineurs hébergés dans cet hôtel de Belsunce doivent désormais manger tous les midis au snack de l’établissement, où la carte n’est pas particulièrement équilibrée. “Pâtes, frites, combien de mois encore ?”, interroge d’un ton désespéré un autre jeune homme. Chacun, à sa façon, raconte ce sentiment d’être laissé à l’abandon, avec un toit, mais personne sur qui compter.

“Personne ne nous accompagne”

L’un montre ses sandales rafistolées au scotch, tandis que son voisin explique que “même pour avoir une brosse à dent c’est un problème”. Leur suivi éducatif est assuré par l’association Addap 13, et la Dimef, organisme du département censé s’assurer de la partie logement d’urgence. Mais leur présence n’est pas permanente et tous les jeunes affirment ne pas trouver d’oreille disponible quand ils en ont besoin.

“Une fois, je suis tombé, et c’est nous qui avons dû appeler les pompiers, s’emporte un jeune. Personne ne nous accompagne. S’ils ne règlent pas nos problèmes, qui va le faire ? On nous a confiés à eux”. “On est là, et qui sont nos parents ici ? Eh bien, c’est eux”, défend un des jeunes qui estime voir les éducateurs “deux ou trois fois par semaine”. Pour ce qui est de la Dimef, plusieurs jeunes dégainent leurs téléphones : c’est toujours depuis un numéro masqué qu’ils sont appelés quand il y a du nouveau pour leur hébergement. Du coup, aucun ne sait où appeler quand il veut un renseignement ou signaler un problème.

“On est ici à cause de qui ? On nous a dit de venir ici”, se désespère un ado lui aussi envoyé à Marseille depuis une autre ville où les choses lui semblaient plus simple. “J’étais à Paris, où je connais beaucoup de gens. Ici je ne connais personne, sauf la dame qui m’a hébergé pendant 23 jours. C’est la galère. On a quitté notre pays dans la souffrance et jusqu’ici, c’est pareil. On ne sait pas quoi faire”, poursuit un de ses camarades. Dans le groupe qui s’est réuni pour faire entendre ses inquiétudes, on entend quelqu’un lâcher : “on est trop fatigués”. 

Être “pris en charge comme des humains”

“Notre objectif, c’est qu’on soit pris en charge comme des humains. Qu’il nous traite comme ils traitent leurs enfants. On veut de la considération. Pas qu’on nous traite comme des sauvages ou comme des animaux, martèle un des plus vieux du groupe avant de rappeler la situation d’Adama. Si ce genre de situation arrive, c’est qu’il ne font pas leur travail. Il faut qu’ils prennent leurs responsabilité.” 

Tant qu’ils sont mineurs et sur le sol français, le quotidien de ces jeunes est lié à la prise en charge du conseil départemental. La collectivité, qui n’a pas répondu à nos questions ce jeudi, n’a de cesse, depuis des mois, de rappeler que ses finances ne l’autorisent pas à faire face à la hausse des arrivées de mineurs étrangers. À leurs 18 ans, la donne sera différente. “Ils attendent leur majorité pour les remettre dehors et ne font rien entre-temps, accuse Lydia Frenzel, représentante CGT au département et par ailleurs élu d’opposition écologiste au conseil municipal de Marseille. On a une direction qui n’a pas le courage d’en recevoir même deux, en sachant que nous, on sera là pour faire le lien. Ils nous laissent gérer la situation seuls”.

Pris en étau entre son pays natal dont il a fui la misère et la France où il ne parvient pas à trouver sa place, un jeune raconte avoir lancé à une éducatrice :“renvoyez-moi chez moi tant qu’à faire”. “Mais elle m’a dit que ça, elle ne sait pas du tout comment ça se passe”.

*Presque tous les interlocuteurs n’ont pas souhaité donner leur nom

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