Dans quelques jours, un nouveau lieu de nuit va accoster au quai de la Lave à l'Estaque. Ancien bateau-phare, le lieu est un petit frère du Batofar parisien et de l'Iboat bordelais. Prévue pour Lyon, son installation à Marseille n'a pas été si simple.

Il y a des odyssées qui s’annoncent tranquilles comme une traversée en ferry boat les jours de pétole, et qui au final, filent des cheveux blancs à Ulysse, des cals aux doigts de Pénélope. Toutes proportions gardées, c’est un peu l’aventure qu’ont vécu Rihab Hdidou et Christophe Clément pour tenter de rejoindre l’Estaque et le port de la Lave, a noté La Nuit Magazine, depuis la digue du large où leur bateau-phare, le Razzle est amarré depuis des mois. « Nous allons nous installer à l’endroit où était situé Yes we camp mais le lieu et la date dépendent encore de nos discussions avec le grand port maritime de Marseille », explique Rihab Hdidou en charge de la communication du lieu culturel.

Christophe Clément et Rihab Hdidou devant l’entrée de la salle de concert. Photo : B.G.

Résumons : petit frère du Batofar à Paris, en place depuis 18 ans et de l’Iboat à Bordeaux depuis 2008, le Razzle se veut à la fois un club couru, un restaurant goûtu et une salle de concert, le tout sur les ponts et dans les cales d’un ancien bateau-phare, dont la peinture de camouflage, le « razzle dazzle », a été reprise en camaïeu écarlate.

Du nord au sud

Sa première vie, tourmentée et courageuse, commence en 1939 dans un chantier anglais avant de retrouver les frimas des ports anglais où sa lumière tremblante écartait les navires de hauts fonds ou de récifs agressifs. La deuxième plus tranquille s’est déroulé dans les bassins d’Amsterdam où le lieu servait de musée puis de bureaux et salle de conférenc. « Il avait même perdu son statut de bateau et était inscrit au cadastre comme un immeuble, reprend Rihab. Il a fallu qu’on le réarme en tant que navire en lui trouvant un pavillon temporaire le temps qu’il soit remorqué jusqu’au port de Marseille. »

Au mois de mai, le chantier en était aux ultimes finitions. Photo : B.G.

Quatre ans de travaux ont permis de faire du bateau un lieu culturel flottant, comme l’avait annoncé La Provence en 2016. C’est la société Artstock qui jusqu’il y a peu ponçait, vissait et retapait en totalité le navire, simple coque en écrin. Mais si Marseille et ses formes de radoub est aujourd’hui son port d’attache, ce n’était pas sa destination finale. Après Paris et Bordeaux, le fondateur du Batofar, Alain Monnier souhaitait installer son bateau rouge au quai Raymond-Barre à Lyon où s’opère déjà une dynamique vie nocturne en permanence à l’amarre.

Pas les bienvenus à Lyon

Or, la métropole lyonnaise et son président Gérard Collomb ont fini par mettre un vent à l’équipe du Razzle, à quelques mois de son lancement officiel. « Nous avons peut-être eu le tort de nous contenter d’un accord oral de la part des services de la métropole, reconnaît Rihab Hdidou. Nous avons pourtant passé beaucoup de temps à consulter les acteurs de la nuit lyonnaise, l’ensemble des administrations parties prenantes. Il y avait un vrai consensus autour de notre arrivée mais ça n’a pas suffi ». Officiellement, la métropole lyonnaise dit vouloir privilégier les bateaux navigants plutôt que les coques à quai.

Après avoir englouti des sommes importantes dans la rénovation de pont en cale du bateau-feu, l’équipe du Razzle doit alors trouver d’urgence un nouveau point d’ancrage. On imagine là les acteurs se frappant le front en contemplant la rade : pourquoi pas Marseille ? « Au départ, le choix de Lyon venait d’une volonté de créer un axe Paris – Lyon – Bordeaux. Un lieu très central comme le Vieux-Port nous intéressait moins. Nos bateaux se sont toujours implantés dans des quartiers plutôt excentrés, aussi par volonté participer à son développement et à son rayonnement. Et puis à l’époque, Marseille nous paraissait plus compliquée d’accès, certainement à tort. » Comme le Razzle est entré au port en 2014, au sortir de l’année de capitale européenne de la culture, l’argument peine à convaincre. La mauvaise réputation de la ville, sa vie nocturne souvent morne et sa concurrence sulfureuse y sont sans doute pour quelque chose mais Rihab Hdidou n’est pas en charge de la communication pour rien. Elle sourit en retour.

Deux mois pour s’implanter

Ce même sourire s’est un peu crispé quand il a fallu dans un temps très court activer l’ensemble des réseaux administratifs pour obtenir l’autorisation d’occupation temporaire du quai de l’espace Mistral, à l’Estaque. En trois mois tout en restant dans les clous légaux. « C’est notre façon de faire les choses, dans les règles, dans la concertation. À Lyon, on nous a conseillé de nous installer sans autorisation mais nous ne l’avons pas fait. »

À Marseille, ils s’adjoignent vite les services d’une jeune juriste du cru, Linda Bouriche qui se démène alors pour tenter de trouver un accord global dans un temps très court. En effet, le budget de rénovation du bateau est colossal (1,7 million d’euros, achat du bateau compris) et avec le contretemps lyonnais, chaque jour sans chiffre d’affaires plombe l’horizon. Le marathon commence et s’empègue rapidement dans les viscosités administratives. « Le port nous a fait un accueil très favorable. De même que la mairie de secteur. » Confirmation du cabinet de Samia Ghali qui assure qu’elle soutiendra le projet « qu’il s’installe au quai Mistral ou ailleurs à l’Estaque ».

Pas d’autorisation d’occupation temporaire

Mais il y a un hic. La saison estivale avance à grand pas, les réunions se succèdent et le précieux sésame, la fameuse Autorisation d’occupation temporaire n’arrive pas. Joint par nos soins, l’adjoint à la mer Didier Réault finit par répondre fin mai. « J’ai donné un avis favorable pour une AOT de trois mois. Sans enthousiasme. C’est un lieu compliqué : la Ville est gestionnaire du quai et du plan d’eau dans le cadre d’une convention avec le GPMM, propriétaire. Cette convention prévoit qu’il ne peut y avoir que des événements et activités nautiques ». L’élu souligne que l’espace est limité entre la navette maritime d’un côté et lebateau du département de recherche archéologique sub-aquatique et sous-marine de l’autre.

Il lâche ensuite : « Nous ne sommes pas la roue de secours de Lyon. Ils veulent avoir toutes les autorisations en deux mois, ça ne marche pas comme ça ». L’absence d’enthousiasme de l’adjoint finit par prendre une forme concrète fin mai : l’accueil du bateau à l’Estaque ne se fera pas sous la forme d’une AOT mais d’un accueil événementiel à court terme avec un prix calculé à la journée. Patatras. Tout est donc à recommencer.

Plan B du port

Et c’est paradoxalement depuis le port qu’un plan B va se dessiner. Déjà signataire d’une lettre de soutien, la présidente du directoire, Christine Cabau-Woehrel va leur offrir de s’installer sur l’esplanade où était implanté le camping alternatif de Yes we camp, quai de la Lave, juste avant les plages de Corbière. Le lieu est certes moins accessible que le port de l’Estaque mais ce côté de friche portuaire n’effraie pas les gens du Razzle. « À Bordeaux, l’Iboat s’est implanté dans un lieu très à l’écart et les gens sont venus d’eux-mêmes. C’est vraiment le genre de défi qui nous plaît. Nous voulons mixer les usages et mélanger les populations : être un lieu de vie multi-facettes. » La direction du Razzle ne commente pas plus avant le changement de cap municipal pour se réserver la possibilité d’une itinérance vers d’autres quais de la ville, voire de la métropole.

Du côté du Grand port, on valide bien le principe d’une AOT en cours de validation tout en soulignant que pour l’heure « rien n’est signé ». Une signature qui devrait intervenir rapidement, et conclure l’histoire en beau pied de nez du Port vers la Ville. En effet, la municipalité ne cesse de brocarder l’archaïsme du port, bloqué sur sa vocation industrielle et commerciale et peu ouvert aux aventures extraportuaires -casino ou aquarium – proposés par la Ville. Désormais c’est sur ses quais que les Marseillais iront danser.


On boit, on mange, en boîte sur l’eau

Une vue de l’ancien phare, de la salle du resto et de la salle de concert en cours de finition. photo : B.G.

Sous le phare qui a perdu son feu, les ponts supérieurs et l’Hélipad offriront de belles terrasses avec vue sur mer. Juste en dessous, le chef marseillais étoilé Alexandre Mazzia du Bar des mets installera le Mess, un restaurant de 50 couverts environ « avec un menu à 25 euros le midi, et entre 30 et 35 euros le soir. Ce sera une cuisine simple et inventive à l’image de ce qu’il sait faire ». Le cœur du navire est la salle du club qui accueillera une dizaine de concerts par mois « avec de l’électro bien sûr mais tous les styles, de la pop au métal, reprend Rihab Hdidou. L’idée est d’être en lien avec la scène locale, de faire des découvertes, proposer des coups de cœur. On veut également pouvoir proposer des activités pour les enfants, en journée, toujours en lien avec les associations du quartier. »

Mais, surtout, la salle parfaitement insonorisée et climatisée proposera des formules club jusqu’à 6 heures du matin, trois soirs par semaine. Le port de la Lave offre des solutions de parking mais la direction réfléchit à mettre en place un service de navettes depuis la Joliette. Le bateau devrait employer une trentaine d’employés à terme, « recrutés localement », pour une capacité totale autour de 500 personnes à l’extérieur et l’intérieur. Les recrutements ont commencé et la mairie de secteur a envoyé des premiers CV pour des emplois d’insertion.

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