« Oh les beaux jours a réussi à faire venir les gens qui lisent mais ne se déplacent pas »

Interview
Michel Samson
28 juin 2017 1

Michel Samson, journaliste et auteur de nombreuses publications sur Marseille, poursuit sa collaboration avec Marsactu en proposant une série d'entretiens avec des intellectuels sur le contexte politique local. Une manière de mettre en perspective les récents événements. Il revient sur le festival Ô les beaux jours avec ses deux fondatrices.

Un soir dans ces maudits quartiers du Nord de la ville, au théâtre du Merlan, des écrivain(e)s, nationalement connus ou à peu près inconnus, parlaient football devant des extraits de matches télévisés. L’un expliquait comment Messi dribblait, l’autre le nombre de coups francs lors d’un OM / PSG ou elle l’incroyable remontada du Milan AC face à des Anglais. Un vrai bonheur. Deux jours après, devant la grande salle de la Criée, comble, le quartet du saxophoniste de jazz Raphaël Imbert accompagnait un groupe de dessinateurs en pleine action collective. Nadia Champesme et Fabienne Pavia sont les organisatrices de ces moments rares et délicieux. La première est libraire et a créé Histoire de l’œil, l’autre est éditrice et fondatrice du Bec en l’air.

Le plus étonnant est que ces joyeux spectacles vantaient la… lecture ! D’ailleurs à la sortie du concert, nombre de gens achetaient Banjo, le superbe livre de Claude McKay (écoutez sa lecture par notre chroniqueuse Erika Riberi) qui raconte la vie des « nègres » au Panier dans les années 1920 ! Car ces amatrices et propagandistes du livre ont inventé Ô, les beaux Jours, le festival littéraire de mai dernier qui a réuni 11 000 personnes en quatre jours et cent lieux. Elles expliquent leur démarche qui va plutôt l’encontre de ce qu’on dit de cette ville. Leurs réponses se sont mêlées au point de ne plus pouvoir distinguer qui commence une phrase et qui la finit.

Pourquoi faire des concerts ou parler de football dans un événement consacré aux livres ?

Nadia Champesme et Fabienne Pavia : Le football, d’abord c’est parce qu’on aime ça. Quand on a présenté l’initiative des Beaux jours à Paris aux éditeurs ou quand on était invitées sur une radio, les gens trouvaient ça formidable. Ici c’était plus… mitigé. Le mélange foot / livre paraissait incongru. Mais notre idée était de faire parler des livres, et les auteurs, de façon nouvelle. En ne se contenant pas d’illustrer l’actualité littéraire ou éditoriale de façon un peu abstraite.

Marseille est pourtant une ville où on lit peu… Les rares rencontres littéraires qui s’y sont déroulées ont eu du mal à attirer un large public et plus encore à innover.

Nous savions ça justement. D’autant qu’un rapport du cabinet d’études culturelles ABCD produit pour la Ville recensait les faiblesses et les manques en matière de lecture publique (voir notre article). On y lisait aussi : « Il manque un événement capable d’apporter un certain rayonnement des acteurs et initiatives déjà engagés, éviter un événement « parachuté » ». Ce rapport, sans complaisance, incitait donc la municipalité et les autres institutions à prendre des initiatives sur ce terrain. C’est grâce à ça qu’on a pu bénéficier de subventions qui ont permis le festival.

Si Marseille est réputée lire peu, c’est qu’on la compare aux autres villes de France. Comparaison ordinaire mais dont je pense qu’elle a peu de sens puisque les grandes villes ont des banlieues qui hébergent justement les gens les plus pauvres, et ceux qui lisent peu. Catégories de populations qui, à Marseille, vivent dans la ville. Le fameux rapport évoque d’ailleurs ainsi le nombre d’inscrits aux bibliothèques : « Taux d’inscrits (à Marseille) 7,7 % contre 13 % et 15 % à Paris et Toulouse, 21 % à Lyon, 10,4 % à Nice ».

Bien sur ces différences existent, nous les connaissons. Il n’empêche que, même avec ces correctifs, la proportion de bibliothèques, de librairies et de gens travaillant sur et pour le livre reste particulièrement faible à Marseille. Toujours dans ce rapport on lit : « Le plus faible nombre de bibliothèques : 0,030 m2 / habitant soit 2 fois moins que la moyenne nationale : 8 bibliothèques à Marseille, 15 à Lyon, 21 à Toulouse ». Tout cela a suffisamment impressionné la mairie pour qu’elle fasse connaître le rapport et décide d’en appliquer quelques conseils [En l’occurrence, c’est Marsactu qui a rendu public ce rapport que la Ville n’a pas diffusé, ndlr]. Et il y a dans la ville un tissu culturel associatif d’importance avec lequel on a travaillé. Sur le long terme, c’est-à-dire un an avant le festival car on savait que seul le long terme permet le travail en profondeur.

Aux yeux les plus critiques, en 2013, Marseille Provence capitale européenne de la culture aurait révélé que les autorités politiques n’avaient ni compétence ni volonté sur ce terrain. Le film La fête est finie (2015) tire un bilan très sombre de cette année – même s’il comporte des choses fausses en particulier quand il explique que les actions culturelles chassaient des habitants de certains lieux alors que ce n’étaient que des friches industrielles désertes…

La capitale européenne de la culture n’a pas tout réussi et certaines critiques sont justes. Mais elle a aussi eu des effets positifs : notre initiative a utilisé les rapports un peu nouveaux qui s’étaient institués à ce moment-là. C’est en comprenant ça qu’on a monté notre festival et ça a marché. Grâce aux subventions qu’on a eues, on a travaillé pendant des mois avec des artistes, des créateurs qui ont fait travailler des écoles, des centres sociaux et les résultats ont été très positifs. Les éphémères, ce « roman photo marseillais », c’est douze mois de travail avec des très jeunes gens de tous les quartiers : les enfants qui s’y sont investis ont beaucoup aimé ça. Quant à la journée hip-hop à la Friche, c’était incroyable : les artistes invités étaient peu connus… Mais en fait ils avaient un public, tous ces jeunes qui sont venus et qu’on ne voit pas souvent dans les librairies. De façon souvent ludique, joyeuse, on a fait toucher à nombre de gens ce que nous apportent les livres, les auteurs, l’écrit. On a réussi à faire venir ce public médian, celui qui lit mais ne se déplace pas. C’était important pour nous qu’il n’y ait pas eu que les grands lecteurs aux différentes initiatives. C’est aussi pour cela que même les entretiens avec les auteurs comme célèbres comme Maylis de Kerangal ou Russell Banks étaient préparés avec des images, des extraits d’entretiens sur le fond : ça a beaucoup plu aux gens.

Nadia Champesme, la libraire avoue alors, presque gênée : n fait le plus beau compliment que j’ai entendu c’est : « Ça m’a donné envie de lire.

Et Fabienne Pavia, l’éditrice ajoute : On s’est aperçues que cette ville à mauvaise réputation avait un vrai besoin d’exigence : il ne faut pas abaisser le niveau, au contraire il faut l’élever. Et ça marche !

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commentaires
Michel Samson
Journaliste, écrivain et documentariste. Ancien correspondant du Monde, il est auteur d'ouvrages de références dont le dernier, "Marseille en procès" (La Découverte & Wildprojet) vient de paraître. Il cosigne avec le cinéaste Jean-Louis Comolli, Marseille contre Marseille, une série documentaire qui couvre 25 ans de vie politique locale.


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  1. -la louvine 40 - -la louvine 40 -

    je suis ravie que ce festival ait « marché », mais comment ne s’interroge t-on pas sur la fermeture des lieux de diffusion de la culture que sont les centres sociaux dans les quartiers les plus démunis. Je pense par exemple à celui de Servières qui avait le grand avantage de faire venir la ville au pied de la cité Bassens lors de vernissages souvent inattendus et donc de mixer des populations qui ne faisaient que marché à c$oté les unes des autres.

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