A., migrante isolée de 15 ans et enceinte, a attendu deux mois pour être mise à l’abri

Actualité
le 1 Juil 2019
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Arrivée à Marseille en avril seule et sans ressources, la jeune fille a sollicité l'aide du conseil départemental pour être mise à l'abri, et en sécurité. Il aura fallu plus de deux mois, et plusieurs victoires devant la justice pour qu'elle obtienne la place en foyer à laquelle elle avait le droit. Dans l'intervalle, elle n'a pu compter que sur des militants solidaires.

A., 15 ans, a été suivie par les militants du squat Saint-Just. Image LC)

A., 15 ans, a été suivie par les militants du squat Saint-Just. Image LC)

En avril dernier, A., 15 ans, est arrivée à Marseille, après un bref passage à Paris. Originaire d’Afrique francophone, l’adolescente a gagné la France quelques semaines plus tôt. Isolée, sans ressources ni famille. Elle a quitté son pays après le décès de ses parents, suivant une tante. Elle raconte avoir perdu sa trace au cours du long voyage qui l’a fait passer par l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. À Marseille, elle ne connaissait personne. « Je suis arrivée, j’étais malade, une femme m’a accueillie, elle m’a envoyée à Médecins du monde. Ce sont eux qui m’ont dit d’aller à l’Addap 13 ».

L’adolescente emprunte ainsi le chemin balisé des mineurs isolés étrangers, qui doivent se présenter à cette association missionnée par le département pour un premier accueil. Et comme beaucoup d’autres avant elle, A. a vite compris qu’elle ne pourrait pas en espérer beaucoup. « L’Addap 13, ils ont rien fait, ils m’ont dit d’aller me déclarer à la police, j’y suis allée quatre fois, il n’y a rien eu. » Un parcours malheureusement classique dans les Bouches-du-Rhône. Sauf qu’A. est une jeune fille, et donc particulièrement vulnérable, à la rue, sans aucune ressource à qui on a refusé un hébergement auquel elle avait droit.

Elle trouve par elle-même une alternative. « C’est un jeune à la gare qui m’a parlé du squat ». À son arrivée au 59, avenue de Saint-Just, les militants qui gèrent le lieu sont surpris. « On a été très choqués parce qu’en général les jeunes filles sont prise en charge immédiatement », souligne Isabelle, bénévole au sein du collectif Saint-Just, qui occupe le bâtiment du diocèse depuis décembre 2018. Le collectif s’astreint à signaler chaque nouvelle arrivée de mineurs non accompagné au conseil départemental. « On a envoyé plusieurs mails, un le jour de son arrivée, puis à l’ASE (aide sociale à l’enfance, ndlr). Pas de réponse. Puis on nous a demandé des précisions, on les a envoyées, et ensuite on a relancé toutes les semaines », détaille Isabelle.

Enceinte suite à un viol

Les bénévoles ont tout de suite décidé de ne pas héberger A. au squat, où elle aurait été la seule jeune fille isolée. Elle sera donc logée par deux familles « solidaires », tout en continuant à être en contact avec le collectif. Et très vite, une nouvelle donnée entre en compte : A. est enceinte. Elle confie aux personnes qui l’accompagnent avoir été violée lors de son passage à Paris, alors qu’elle dormait à droite, à gauche faute d’hébergement. Une agression de plus dans un voyage déjà marqué par les violences. La jeune fille n’a pas vraiment compris ce qui lui arrivait, et comprend encore moins cette grossesse lorsqu’elle la découvre. Elle choisit néanmoins de garder le bébé. Martine, l’une des personnes qui l’ont hébergée pendant plusieurs semaines raconte des « moments difficiles », même si la jeune fille reste « délicate, attentive, mesurée, aime beaucoup lire, et est toujours partante pour partager avec nous la vie de tous les jours ».

À la découverte de cette toute récente grossesse, le collectif redouble d’alertes auprès du conseil départemental, sans succès. A. est aussi défendue par une avocate, qui lance pour elle plusieurs procédures. « Je l’ai rencontrée le 21 avril, précise Me Julia Cavé. J’ai écrit au juge des enfants le 29 avril pour qu’elle soit placée en urgence. L’audience a eu lieu le 17 mai, et l’obligation de placement provisoire (OPP) a été prononcée le jour-même. Mais il n’y a pas eu de mise à l’abri ». L’avocate lance alors une requête en référé auprès du tribunal administratif, qui condamne le 24 mai le conseil départemental à prendre en charge A., sous peine d’astreinte de 250 euros par jour de retard. « Une nouvelle fois, il ne s’est rien passé », regrette l’avocate. Le 24 juin dernier, le tribunal administratif sanctionne de nouveau le conseil départemental, qui doit verser 2000 euros à la jeune fille. Mardi 25 juin, elle obtient enfin une place en foyer à Châteaurenard.

Une place en foyer après deux mois d’attente

« Les filles mineures non accompagnées, il n’y en a quasiment pasLe voyage jusqu’ici est trop risqué pour elles, explique Me Cavé. Là, le problème était d’autant plus important qu’elle était enceinte, et personne n’a voulu l’entendre. À aucun moment le département n’a justifié qu’il avait vraiment entrepris des démarches pour trouver une solution, qui n’a fini par arriver que deux mois après. Jamais ce ne serait arrivée avec une Française ». Les bénévoles du collectif Saint-Just, qui ont publié une lettre ouverte à la présidente du département, partagent cette analyse. « Je ne vois pas comment c’est possible de ne pas pouvoir trouver une seule place », s’interroge Isabelle.

Sollicité, le conseil départemental ne formule pas de réponse spécifique, mais assure par écrit que pour le cas d’A. comme pour tous les autres mineurs isolés étrangers, « les services du département ont agi de la même façon et au mieux de leurs possibilités » et rappelle les chiffres : 533 mineurs étrangers isolés sont arrivés dans les Bouches-du-Rhône en 2018, 287 depuis le début de l’année 2019.

Une place en foyer depuis le 25 juin

Après deux mois d’attente, A. a donc désormais une place dans un foyer, mais à l’autre bout du département. Une situation qui ne satisfait qu’à moitié son entourage marseillais. « Quand j’ai vu que ça traînait, je suis intervenue, déclare Martine, sa logeuse. On a eu une proposition d’une association marseillaise spécialisée dans l’accueil de jeunes femmes, qui proposait une première solution en attendant ». Elle en a informé le conseil départemental qui n’a pas donné suite. « Elle a déjà une inscription en collège à Marseille, avec une équipe prête à l’accepter dans sa situation. Elle est suivie par une psychologue ici, elle a tissé des relations avec des copains, déplore-t-elle. Il y avait pourtant le choix de cette solution beaucoup plus cohérente et plus harmonieuse »

A., elle, ne sait plus trop que penser. « Ça a été vraiment dur pour moi, je ne me sentais pas bien, mais maintenant aussi je ne me sens pas bien, confie-t-elle d’une petite voix claire, par téléphone. Je souhaitais avoir un foyer à Marseille, j’espère quand même que ce sera possible ». De ces deux mois d’attente, elle garde de la colère contre ceux qui auraient dû l’aider dès le début. « Je suis en colère par rapport à l’Addap 13, même avec l’OPP ils m’ont dit qu’il n’y a rien pour moi. J’ai tout fait et je n’ai pas eu de solution », articule-t-elle. Sollicité, le responsable de l’accueil des mineurs isolés de l’Addap 13 n’a pas répondu à nos questions dans les délais impartis à la rédaction de cet article. À Châteaurenard, à Marseille ou ailleurs, un nouveau chapitre s’ouvre en tout cas pour A.. À base de maternité inattendue, et, elle l’espère, de retour sur les bancs de l’école.

Actualisation le 02/07/19 : Le prénom de la jeune fille a été enlevé de cet article, à la demande de cette dernière.

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