Sous les fenêtres du conseil départemental, un squat accueille familles et enfants à la rue

Reportage
Lisa Castelly
2 Jan 2019 3

Souvent pointée du doigt pour le manque de prise en charge des mineurs isolés étrangers, la présidente du département des Bouches-du-Rhône peut, depuis le 18 décembre, voir par la fenêtre de son bureau un lieu autogéré qui accueille enfants et familles à la rue. Coup politique à l'origine, le squat est vite devenu un lieu de répit inespéré pour ses occupants.

Une grande banderole a été déployée sur l'ancien couvent squatté, situé en face du conseil départemental. (Image LC)

Une grande banderole a été déployée sur l'ancien couvent squatté, situé en face du conseil départemental. (Image LC)

La belle bâtisse, un ancien couvent, se dresse sur une petit colline, exactement en face du bateau bleu, siège du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, dans le 4e arrondissement. Sur la façade du couvent a été déployée une banderole. “SOS mineur.e.s exilé.e.s Martine Vassal hors-la-loi”, peut-on y lire en lettres assez grandes pour pouvoir être vues depuis le bureau de la présidente du département. La collectivité a parmi ses prérogatives la protection de l’enfance, et a été condamnée à de nombreuses reprises pour avoir manqué à son devoir de mise à l’abri. Propriété du diocèse et vide en attendant d’être vendu à un institut de formation, le bâtiment est occupé depuis le 18 décembre par des familles et des mineurs isolés étrangers sans toit, sur l’invitation de collectifs militants.

Un grand portail se dresse à l’entrée du domaine où se trouve l’ancien couvent et c’est un petit garçon aux cheveux bouclés, juché sur un vélo, qui en actionne l’ouverture. Mais celui-ci, ravi de rendre service, ne parle pas français. “Do you speak english ?”, s’enquière-t-il dans un sourire communicatif. Originaire de Tunisie, le petit a grandi en Libye et semble se plaire dans cette nouvelle maison, après des mois d’errance.

Une centaine de personnes hébergées

Installé sur une chaise de jardin, à l’entrée de la bâtisse, Vincent, bénévole dans le collectif Al Manba prend quelques instants pour préciser le principe de ce squat particulier. “À la base, on s’est installés ici pour dénoncer la situation. On aimerait que ce lieu n’ait pas à tenir longtemps, parce que c’est au département et à l’État de faire le boulot”. Juste à côté, plusieurs jeunes se passent un ballon de pied en pied, en se marrant. Le jour de la visite de Marsactu, les nouveaux habitants en sont à leur neuvième nuit sur place, et tous semblent souhaiter que cela dure aussi longtemps que possible. Ils étaient alors une centaine. Lundi soir, le collectif comptait désormais 192 personnes hébergées.

“Lorsqu’on a trouvé ce lieu, c’était la jubilation. Ça a toujours été un lieu d’hébergement ce qui est idéal. Et puis cette banderole visible depuis le bureau de Martine Vassal, c’est un peu jouissif”, sourit Anne Gautier, militante RESF de longue date, déjà à la tête de l’occupation de l’église Saint-Ferréol par des mineurs isolés en novembre 2017.

Toujours propriétaire des lieux, le diocèse a décidé d’accompagner l’occupation plutôt que de demander une expulsion en pleine période hivernale. L’électricité et le chauffage ont été réinstallés dans ces murs qui étaient vides depuis plusieurs années. Une représentante de l’Archevêque se rend sur place chaque jour pour faire le point. Sur plusieurs étages, même si la bâtisse est à certains endroits vétuste, elle offre les conditions idéales pour accueillir des familles en urgence, avec des dizaines de chambres équipées de salles de bain et au rez-de-chaussée de nombreuses pièces communes, dont un réfectoire spacieux. Lors de notre passage, plusieurs bénévoles y confectionnent des petits pots de nourriture pour bébé faits maison.

“Ce sont en grande majorité des gens qui ont des droits”

Car la particularité de ce squat est bien de n’accueillir que les mineurs isolés, les familles avec enfants et les femmes enceintes. Un mot d’ordre : “protection de l’enfance”, rappelle Vincent. “On accueille des gens pour qui c’est la dernière solution. La grande majorité étaient à la rue ou sortent d’une prise en charge, à l’hôpital par exemple”. “On fait le point sur la situation de chacun au fur et à mesure. Ce sont en grande majorité des gens qui ont des droits”, avance Anne Gautier. Sur la centaine d’hébergés, la plupart des familles sont demandeuses d’asile, et devraient donc être logées dans des foyers adaptés, tandis que les mineurs isolés devraient tous être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance. Plusieurs disposent d’obligation de placement provisoires prononcées par la justice, sans pour autant avoir été mis à l’abri.

Une dizaine de femmes enceintes ont trouvé refuge dans le squat. En moins de dix jours, deux ont été conduites à la maternité pour y accoucher. Une équipe de Médecins du monde, qui tient des permanences sur place, surveille la situation : “Au niveau sanitaire, il n’y a pas d’urgence particulière. Il y a plusieurs femmes enceintes, mais celles qu’on a rencontrées sur place ont toutes déjà vu un médecin au moins une fois. Pour le moment, tout se passe bien”.

“Mes enfants n’ont jamais eu une chance pareille jusqu’ici”

Parmi les espaces communs du rez-de-chaussée, une salle de jeu spacieuse accueille des tout-petits qui n’ont jamais eu autant de jouets à leur disposition. De nombreux dons ont rempli la pièce de peluches et jeux qui s’amoncellent dans tous les coins. La grande sœur du petit garçon au vélo s’y trouve avec sa mère, elle a 10 ans. “J’aime bien ici. Mais mon frère et moi, on voudrait aller à l’école”, exprime-t-elle simplement.

Dans l’ancien couvent squatté, une spacieuse salle de jeu est à la disposition des enfants. (Image LC)

Dans la même pièce, Joanna, nigérianne de 31 ans tente de mettre un peu d’ordre tandis que ses enfants de 4 ans et 11 mois s’amusent. “Ici c’est confortable. J’étais dans la rue avant, et je suis heureuse de trouver un endroit où je peux être bien avec mes enfants. Ils n’ont jamais eu une chance pareille jusqu’ici”, soupire la jeune femme, demandeuse d’asile. Depuis son arrivée à Marseille il y a quelques semaines, elle n’a pu obtenir que 10 nuits d’hôtel d’hébergement d’urgence, le quota maximum fixé dans le département, hors dérogations. Les autres nuits, elle a dormi dans la gare Saint-Charles, mais aussi avec beaucoup d’autres sous la Halle Puget, devant la plateforme asile censée les aider dans leurs démarches.

Joanna, comme tout le monde ici, prend sa part à la vie en communauté qui se met en place, en s’occupant du ménage notamment. Sur chaque porte du rez-de-chaussée sont placardés des tableaux pour répartir les tâches ménagères. Dans la cuisine du réfectoire, on parle toutes les langues.

Migrants et bénévoles s’adonnent aussi au bricolage. “On n’a pas ouvert toutes les pièces d’un coup, le temps de faire des petits travaux dans certaines chambres, chacun propose selon ses compétences. On veut accueillir les gens dans la sécurité et la dignité, il y a des mineurs, on ne peut pas prendre de risques”, argumente Vincent, presque étonné de voir les choses s’organiser, quand la dernière occupation à laquelle il avait participé, à l’Espace culture début décembre, n’avait pu tenir que 24 heures.

“Aujourd’hui c’est le repos”

Dans l’entrée, non loin d’une statue de la Vierge, on croise Mohamed, originaire de Guinée-Conakry. Demandeur d’asile, il a retrouvé sa femme qui l’a rejoint à Marseille il y a quelques mois. Ils ont deux filles de 18 et 3 mois. “Quand j’étais seul, je dormais dans un squat à Noailles, puis la police est venue, et après à la Belle-de-Mai, et là aussi la police est venue. Depuis que je suis avec ma famille, on n’a jamais eu de nuit à l’hôtel. Le Manba nous a donné de la force pour tenir, on a pu être hébergés chez des bénévoles qui nous laissent leurs maisons quand ils voyagent, parfois une semaine, 2 jours, 4 jours. Aujourd’hui c’est le repos, on a le moral”. 

Dans la cour, le groupe de jeunes, des mineurs isolés venus d’Afrique subsaharienne, continue de jouer au foot avec un nouveau venu. Un petit blond coiffé d’une casquette Disney aux couleurs criardes, et juché sur des béquilles, ce qui ne l’empêche pas de tirer aussi fort que possible en direction des buts virtuels. Edison a 9 ans, il est albanais et atteint d’une maladie impossible à soigner dans leur pays. Ses parents ont déposé pour lui une demande d’asile. La petite famille a pu dormir 12 nuits à l’hôtel, puis 20 nuits à la rue. De premiers rendez-vous médicaux sont prévus, mais pour ce qui est du logement, c’est l’impasse. “C’est une grosse surprise pour eux de voir que cela se passe comme ça, que c’est aussi dur en France. Ils sont venus pour l’enfant !”, traduit un ami albanais venu leur rendre visite.

“Nous demandons l’ouverture de 100 places pour les mineurs”

Face à ce foyer improvisé qui prend forme, le département va donc devoir prendre son mal en patience avant de voir la banderole disparaître, puisque aucune expulsion n’est à l’ordre du jour. “Jusqu’à maintenant, à chaque fois qu’on a fait une action, on transmettait les noms des jeunes qui étaient avec nous et le département logeait ceux-là, mais pas les autres qui étaient aussi à la rue. Cette fois-ci nous ne transmettons plus les noms et nous demandons l’ouverture de 100 places pour les mineurs”, pose Anne Gautier.

Contacté, le conseil départemental assure que la situation est “suivie attentivement”. Au premier jour de l’occupation, 13 mineurs isolés ont été mis à l’abri à l’hôtel par la collectivité pour un début de prise en charge et d’évaluation de leur situation par l’asociation Addap 13. Trois autres, qui disposaient déjà d’OPP ont aussi été hébergés à l’hôtel, dans l’attente de leur trouver une place en foyer adapté. Néanmoins, le 31 au soir, les bénévoles comptaient toujours 48 mineurs isolés dans le squat. “Ceux qui sont à l’hôtel reviennent quand même tous les jours pour être avec les copains”, sourit Anne Gautier. Le département déclare suivre “plus de 800 jeunes mineurs” dont “95 % bénéficient d’un hébergement avec accompagnement éducatif”.

Pour ce qui est des familles, le département rappelle que “leur mise à l’abri relève de la responsabilité et de la compétence de l’État” mais assure que “les services de la Direction de la protection maternelle et infantile et de la santé publique du Département sont présents sur place” pour “apporter des soins”.

Sur place, les personnes interrogées ne savent pas forcément que leurs dossiers pourraient bien se trouver dans un bureau situé à quelques dizaines mètres, juste en face de leur nouveau refuge. “Je n’attends rien du politique, résume froidement Mohamed. Ils ne vont pas comprendre la souffrance qu’on vit avec les enfants. On aurait pu mourir pour arriver ici.”. Sur le chemin du retour, une bénévole remonte une lourde benne à ordure vide vers le bâtiment, aidée par le petit garçon tunisien. Un mineur isolé africain court à leur secours et tous trois poussent le container sur les derniers mètres, le sourire aux lèvres. Ici, la solidarité a remplacé le politique.

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