Huile de palme : ce que Total ne dit pas sur la reconversion de la Mède

Décryptage
Clémentine Vaysse
21 Fév 2017 5

Total signait la semaine dernière une convention de développement économique avec l'État, la métropole et la région au sujet de la reconversion de la raffinerie de La Mède en site de production de biocarburants. Or, pour atteindre l'objectif ambitieux de 500 000 tonnes, une grande partie des huiles ne sera pas issue du recyclage mais de l'importation notamment d'huile de palme ou de colza.

Vue aérienne de la Mède (source Google earth)

Sur le port, le Brésil devrait bientôt tutoyer la Malaisie. Il y a déjà le bois sud-américain arrivant à Fos pour être brûlé à la centrale de biomasse de Gardanne. Il y aura bientôt l’huile de palme de Malaisie ou d’Indonésie, les deux plus gros producteurs mondiaux, pour alimenter la raffinerie de la Mède, sur la rive sud de l’étang de Berre. Plus de deux ans se sont écoulés depuis que Total a annoncé simultanément la fermeture du site et sa reconversion en « bio-raffinerie », une première en France. C’est pour cette opération que l’industriel signait la semaine dernière, avec la bénédiction de l’État, une « convention de développement économique et social », mettant en avant tous ses engagements notamment écologiques.

Sur le papier, 250 emplois sont maintenus sur site, contre 430 du temps du tout pétrole. L’établissement devrait, selon Total, produire – en vitesse de croisière – 500 000 tonnes de biocarburants par an, destinés à la voiture de monsieur Tout-le-monde. Mais pour cela, il lui faut déjà trouver des matières premières et c’est là où le joli vernis vert craquelle déjà.

Un partenariat avec Suez

Quelles huiles vont être utilisées par cette « bio-raffinerie » ? Dans un communiqué, en décembre, Total annonçait un contrat sur dix ans avec Suez qui doit lui fournir 20 000 tonnes d’huiles végétales alimentaires par an. En clair, des huiles de cuisson issues des restaurants et de l’industrie. Une goutte d’huile au regard des volumes annoncés. Comment arriver si haut en partant de si bas ? Interrogé sur l’origine du reste de l’approvisionnement, le directeur du site François Bourrasse botte en touche : « Nous sommes en train de découvrir un marché, répond-il. Seules 30 à 50% des huiles sont aujourd’hui recyclées. »

Le marché national actuel est estimé par l’Ademe (agence de l’environnement et de l’énergie) à 45 000 tonnes, contre 60 à 150 000 si toutes les huiles étaient recyclées. La loi contraint aujourd’hui les entreprises à les « valoriser » en les stockant en fûts récupérés régulièrement par des entreprises spécialisées. Pour les plus gros consommateurs, ce sont des camions citernes qui se déplacent. Filtrées, ces huiles sont ensuite revendues pour devenir des biocarburants.

Même si le recyclage peut encore progresser, ce chiffre de 500 000 tonnes a fait bondir les acteurs du secteur. Veolia, qui a pour l’heure un longueur d’avance dans ce domaine, récupère par exemple 10 000 tonnes par an dans toute la France. « Cette annonce est complètement disproportionnée par rapport à la taille du marché, commente le responsable d’une entreprise de collecte, sous couvert d’anonymat. Pour les restaurants, le plus gros est déjà collecté. On pourrait doubler le volume mais pas plus. Et ça c’est avec la collecte des huiles issues des foyers. Que ce soit d’ici l’année prochaine ou dans dix ans, cet objectif de 20 000 tonnes collectées rien que par Suez me fait doucement marrer. »

Circuit court

« Il est difficile d’avoir des chiffres exacts, admet Alain Vigier d’Oleo Declic, qui collecte les huiles des restaurants pour en faire un carburant à chaudière. Où vont-ils aller chercher autant d’huiles ? Ils sont gonflés car ils parlent de circuit court et d’économie circulaire. Avec un tel volume, ils vont forcément importer de l’huile de palme ». L‘association défend le concept d’une collecte locale pour éviter que le gain écologique ne soit perdu dans le transport. Dans sa communication, Total a toujours mis en avant les huiles déjà utilisées mais ajoutait, timidement, les « huiles végétales ». Comprendre des huiles produites spécialement pour la transformation en biocarburants. Ce que le joli schéma ci-dessous ne mentionne pas.

Un joli petit schéma diffusé par Suez sur la valorisation des huiles usagées.

S’il a rechigné à le répéter devant le préfet, François Bourrasse expliquait avec plus de facilité en janvier 2016 chez nos confrères de Maritima que La Mède utilisera bien de l’huile de palme importée : « Il s’agira d’huile de palme certifiée qui respecte des critères précis. Mais l’objectif à terme est d’aller vers la production de biocarburants de deuxième génération [recyclées NDLR]. Aujourd’hui, c’est de l’huile de palme, mais demain ça pourrait être du colza par exemple. On investit un nouveau domaine qu’il va falloir défricher (sic). » Relancé sur la provenance des huiles de sa bio-raffinerie, il joue à ni oui, ni non en ne réfutant pas le recours à des huiles importées… sans jamais le confirmer.

Du colza de Chine ou du tournesol de Russie

L’annonce en avril 2015 des objectifs de production de la Mède avait fait réagir publiquement la fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux. Elle alertait, comme le rapportait Le Monde à l’époque, sur la déstabilisation du marché qu’amènerait un recours massif à l’huile de palme : « Les producteurs agricoles craignent notamment de voir la production nationale de colza enregistrer une perte de surface de l’ordre de 400 000 hectares (- 27 %). La production nationale de tourteaux de colza, coproduits de la production de biodiesel servant à l’alimentation animale, en serait immédiatement impactée. » Même sans huile de palme, des importations d’autres huiles végétales ne sont pas exclues. Pour le colza, les deux premiers producteurs mondiaux sont la Chine et le Canada. Quant à l’huile de tournesol, également évoquée pour la Mède ce sont la Russie et l’Ukraine.

La vieille dame, née en 1935 et jadis appelée « raffinerie de Provence » n’abandonne pas l’or noir. La partie biocarburants, couplée à un parc photovoltaïque, ne doit pas faire oublier que le gros du tonnage sera encore en lien avec le pétrole. « 600 000 tonnes de naphtas seront produits par an à la Mède », précise le responsable du site. Le naphta est un dérivé du pétrole brut utilisé comme ingrédient de base de fabrication des plastiques. Au final, la production de naphtas restera donc supérieure à celle des biocarburants. Les temps changent, mais pas trop vite non plus.

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