Petit traité du jardinier du coin de la rue

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Clémentine Vaysse
28 Oct 2013 11

« Toi vieille peau qui a volé mon basilic, sache que tu n’auras pas ma menthe ! ». Pendant quelque temps au printemps, une pancarte protégeait les quelques pots sur le pas de porte d’un immeuble du 5e arrondissement. L’histoire ne dit pas si l’aromate a été sauvé en fin de compte. Mais le vol est loin d’être le seul risque que courent les végétaux des riverains. En parcourant la ville, en rencontrant des habitants qui ont décidé de lutter contre le tout béton et prendre en main le verdissement de leur pas de porte, des dizaines d’astuces émergent. Autant d’enseignements issus de tentatives pour que ces petites ou grandes plantes survivent dans ce milieu hostile que peut être la rue.

Pour éviter que vos pensées ne survivent que quelques heures face aux chiens, voitures, piétons et autres dangers urbains, nous avons croisé les retours d’expériences de Raphaël, Olga, Kamar, Alexandra et d’autres qui tentent, tant bien que mal, de mettre un peu de vert devant chez eux.

1 Planter sa graine

A la base des initiatives, on trouve toujours une personnalité forte qui va transmettre à ses voisins l’envie de la suivre dans ses délires végétaux. Cette première graine peut être un nouveau arrivant, comme Raphaël Caillens des Pots Bleus ou encore un lieu initiateur. Rue de l’Arc, à Noailles, tout est parti de l’école de cirque de Kamar Idir. Installé dans la rue, il a commencé par nettoyer son pas de porte avant d’y mettre des plantes. Mais la bonne volonté et la main verte ne suffisent pas, il faut que le terreau social soit propice pour que le phénomène puisse prendre racine. Surtout, ne pas se décourager si les premiers semis ne tiennent pas l’hiver.

2 Contaminer les voisins

Un beau jour, de printemps de préférence, un voisin envieux saute le pas, récupère un pot, sème quelques graines et attend qu’une jeune pousse sorte pour capter la lumière du soleil. Puis deux, trois, quatre et ainsi de suite. Pour que le verdissement soit durable, l’initiative doit être réfléchie et commune de la part des voisins. Toute association qui voudrait proposer un « kit à fleurir » à des riverains, risque de voir leurs jolies marguerites faner au bout de quelques jours. Au Panier, l’association Jardinons au Panier, forte de deux tentatives infructueuses, a bien compris que sans implication des riverains, même un pissenlit ne survit pas. « Il fallait responsabiliser les gens pour l’arrosage et l’entretien en utilisant un système de référent », conclut Alexandra de l’association. Cet aspect est d’autant plus important que dans le cas du Panier, il s’agit de jardinières placées dans la rue mais pas nécessairement devant un riverain en particulier.

3 Un pot appelle l’autre

Le succès vient souvent d’un certain effet de masse, les pots seuls parvenant rarement à survivre. Ainsi, lors d’une action exceptionnelle le 5 octobre, l’association Robins des villes a demandé aux riverains de la rue Consolat de sortir leurs plantes devant chez eux. Le but était, le temps d’une journée, de voir à quoi ressemblerait la rue si elle était plus verte. « Certaines plantes sont restées depuis, se réjouit Claire Grimaud de l’antenne marseillaise. Mieux, des pots déjà présents avant l’action, issus de tentatives isolées par le passé, ont été replantés ». S’ajoute à ce constat une vigilance réciproque entre riverains, chacun surveillant que personne n’abîme les plantes d’à côté. Avec cette forme de voisins jardino-vigilants, la petite mémé du coin peut s’avérer être la meilleure parade contre les incivilités faites aux plantes.

4 Faire ensemble

Pour réussir, l’installation des pots doit être collective et vécue comme un moment de convivialité. Elle peut tout de même s’étaler dans le temps. Ainsi pour la diffusion de ses pots bleus, Raphaël Caillens a pris le temps de la rencontre. En testant l’envie de ses voisins avant de lui confier une plante : « Il faut que la personne fasse plusieurs fois la demande ». Pour la terre, plusieurs variantes sont possibles : soit on l’achète ensemble, soit une connaissance l’offre ou partage celle de son jardin.

5 Faire gros pots

Pour les contenants, les petits pots en terre, s’ils sont mignons, font long feu. Mistral, voitures, passants peu scrupuleux auront vite raison d’eux. Le contenant idéal se doit d’être à la croisée de l’esthétisme, de la résistance, en coûtant le moins possible. D’où les pots bleus de la Cabucelle, issus d’un troc avec une laverie industrielle. Au Panier, ce sont de grosses poubelles noires qui accueillent les plantes. Ces gros contenants ont de nombreux avantages comme l’explique Alexandra :

Avec plus de quatre-vingt centimètres de terre, les plantes résistent mieux que dans des petits pots. Elles sont trop lourdes pour être volées et sont hors de portée des chiens

L’inconvénient majeur des poubelles est leur capacité intrinsèque, mais pour une fois non prévue à cet effet, à attirer les déchets en tout genre. Au Panier, une commerçante a ainsi fabriqué elle-même un cendrier de rue pour éviter que ses plantes ne cohabitent avec les mégots des passants. L’association Jardinons au Panier a également customisé ces pots improvisés pour marquer la différence, quoi qu’évidente, avec les poubelles classiques. Au début, elle avait essayé de planter autour des arbres déjà en place mais les plantations n’ont survécu ni aux enfants ni à la Fête du Panier.

6 De la diversité dans le contenant

Au contraire, d’autres habitants optent – voire militent – pour une diversité dans le choix des pots. Rue de l’Arc, Kamar a commencé avec ce qu’il avait sous la main : « Il faut que ce soit spontané et non organisé avec des bacs différents », énonce-t-il, fier de la brouette rouillée qui trône en face de l’ancien local de son association. Pour éviter les vols, il avait même mis en libre-service des boutures. Et plutôt que d’attacher les pots, il préfère le système d’un affichage au ton décalé, avec des formules plus attendrissantes que dissuasives. A la Cabucelle, on a utilisé les gravats lors de travaux pour lester les pots et faciliter la retenue d’eau.

7 La résistance par les plantes

Pour remplir ces pots, mieux vaut opter pour des plantes méditerranéennes, peu gourmandes en eau, que pour des hortensias. Parmi les variétés croisées sur les trottoirs marseillais, on trouve ainsi, en vrac : des lauriers, des belles de nuit, des basilics, des pervenches, des lavandes… « Il faut des plantes résistantes car elles sont en pot et non en pleine terre », explique Raphaël des Pots bleus. Surtout, là encore, on favorisera la diversité des variétés entre les graines sauvages, d’autres glanées dans des jardins publics ou échangées avec des jardiniers.

8 Troquer n’est pas voler

Concernant l’origine des plantes, chacun a sa technique. Certains, comme les habitants du Panier, ont eu la chance d’avoir un don de plantes adultes de la mairie. D’autres, comme à la Cabucelle, ont utilisé un jardin comme centre de production massive de graines. Puis vient l’heure du troc, chacun échangeant sa récolte avec ses voisins. Kamar, rue de l’Arc, a eu recours à une sorte d’appel au don spontané : « Les mémés nous amenaient des boutures, se souvient-il, et les gens ont commencé à nous apporter des plantes ». Chaque plante était associée à un enfant de l’école de cirque. Ce système de parrainage a connu un franc succès.

9 Détourner la rivière

Pour l’arrosage, c’est souvent l’eau de la ville, lorsqu’elle coule à flot dans le caniveau, qui est utilisée. Kamar lui avait même réussi à récupérer la clé de la prise d’eau en haut de sa rue pour nettoyer le sol et arroser les plantes. Même combine du côté du jardin en terrasse à Prado Plage, où les habitants étaient bien aidés par le cantonnier du quartier pour arroser leur potager en hauteur.

10 Survivre à l’hiver

Une fois les plantes bien installées, et outre un nécessaire entretien de temps en temps, il ne reste plus qu’à les regarder pousser. Mais pour que l’expérience dure, pour que ces plantes survivent aux saisons, le seul véritable engrais est une relation vivace entre voisins. Elle peut, bien sûr, s’institutionnaliser au travers d’une association. Mais l’essentiel est ailleurs, et ne connaît pas de recette miracle sinon une communication jamais interrompue, les plantes n’ayant que faire des statuts en préfecture.

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