Médéric Gasquet-Cyrus, un fada contre la langue docte

Portrait
le 29 Jan 2022
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Médéric Gasquet-Cyrus et son parler marseillais sont bien connus des auditeurs de France Bleu Provence ou des Twittos locaux. Loin de n'être qu'un humoriste de plus à l'antenne, ce chercheur veut diffuser ses connaissances de sociolinguiste et déconstruire la langue, en s'adressant à tous les publics.

Enseignant-chercheur, Médéric Gasquet-Cyrus a pris l'habitude de ne pas se cantonner aux couloirs de l'université. (Photo : Emilio Guzman)

Enseignant-chercheur, Médéric Gasquet-Cyrus a pris l'habitude de ne pas se cantonner aux couloirs de l'université. (Photo : Emilio Guzman)

“Il est chercheur, lui ?”. Certains Marseillais l’ignorent, mais celui qu’ils entendent tous les matins sur France Bleu Provence pour sa chronique “Dites-le en marseillais” est bien un universitaire. Médéric Gasquet-Cyrus, sociolinguiste de métier, ne leur en voudra pas. L’homme bien connu pour son franc-parler fait tout pour tenter de chasser la caricature de l’enseignant-chercheur barbant dans sa bulle.

“Le monde universitaire est nombriliste, tout le monde se regarde. S’ajoute à cela la course à la publication. Cet entre-soi me gonfle. Moi, ce qui me plait, c’est de partager”, pose sans détours celui qui est maître de conférences au département de science du langage de la faculté de lettres d’Aix-en-Provence. Figure locale qui se donne des allures de boucan, Médéric Gasquet-Cyrus est pourtant le genre d’homme qui ne laisse rien au hasard. Sur les ondes, sur la toile ou dans l’amphi, portrait d’un homme réfléchi, prêt à mettre le oaï dans les esprits pour défendre ses valeurs.

Je vivais à Marseille, je supportais l’OM, autour de moi ça parlait marseillais. Je suis donc retourné dans ma famille et au stade avec ma nouvelle discipline.

Depuis son enfance, Médéric Gasquet-Cyrus fait une fixette sur les mots. “Pour m’endormir, au lieu de compter les moutons, je comptais les lettres, les syllabes. Je jonglais avec les mots qui circulaient dans ma tête”. Un petit fada de la langue qui a surpris ses parents au Scrabble alors qu’il n’était pas censé savoir lire ou écrire. Né à Saint-Barnabé en 1975, d’une famille “100 % marseillaise”, Médéric Gasquet-Cyrus a toujours utilisé le parler marseillais. Mais il n’en fera son objet d’étude que plus tard. “Au début, je voulais travailler au milieu des livres, comme bibliothécaire ou éditeur.” Il fait alors des études de littérature, avant de découvrir la discipline qui le passionne désormais.

“En master, je suis passé du côté obscur de la force grâce à Daniel Baggioni, un professeur de sociolinguistique”, raconte-t-il. Médéric Gasquet-Cyrus découvre une grille de lecture du monde qui l’entoure. Naturellement, le jeune étudiant va poser cette loupe sur la culture dans laquelle il baigne : la culture populaire marseillaise. “Je vivais à Marseille, je supportais l’OM, autour de moi ça parlait marseillais. Je suis donc retourné dans ma famille et au stade avec ma nouvelle discipline. Et toujours avec ce plaisir de compter les mots, de jouer avec les contraintes, les règles du langage.” Médéric décortique alors les chants des supporters, ce qu’il entend dans la rue, chez lui.

Émancipation du carcan de la langue

En 2004, il boucle une thèse qu’il intitule “Pratiques et représentations de l’humour verbal : étude sociolinguistique du cas marseillais.” Ces recherches se concentrent sur les relations entre langage et pouvoir, la sociolinguistique urbaine, la diversité linguistique, les variétés régionales et les accents. Mais l’homme ne se contente pas de chercher, il défend aussi des idées et porte des combats. D’abord, celui d’utiliser la langue comme on l’entend, dans tous les sens du terme. “Très tôt on nous formate, on nous impose la langue sans nous l’expliquer. Je déteste ça. Il y quelque chose de punitif qui ne me va pas. Je veux débrider ça, sortir de cette vision austère, déconstruire la langue, les normes, les fautes qui ne sont là que pour maintenir une forme de pouvoir entre les relations sociales.”

Médéric Gasquet-Cyrus l’avoue, plus jeune, il était nul en grammaire et en syntaxe. Comme une sorte de revanche, il pousse à l’émancipation du carcan de la langue. C’est sa lutte des classes. “On croit souvent que je donne des cours de marseillais. C’est faux ! Je pourrais parler n’importe quelle langue, ça serait pareil. Je veux guider avec ce que je sais, pousser les gens à réfléchir par eux-mêmes. Nous ne devons pas être au service de la langue, ce n’est pas un monument, c’est elle qui est à notre service”, clame-t-il.

Pour le chercheur, l’université n’est pas le seul terrain où partager ses réflexions. (Photo : Emilio Guzman)

“Il modernise le patrimoine”

Pour mener son combat contre les discriminations liées à la langue, Médéric a une arme redoutable l’humour. “L’humour, je n’ai que ça pour communiquer”, ose-t-il modeste. Excellent orateur, capable de faire de sa science un spectacle, le chercheur l’avoue : “j’ai besoin d’un public, pas de la reconnaissance universitaire même si je publie aussi des articles dans des revues spécialisées.” 

Ce public, Médéric Gasquet-Cyrus l’a trouvé à la radio, où il officie depuis les années 1990. Il compte 4800 chroniques à son actif. “Je suis passé de la fac à la radio en 1988, quand France Bleu cherchait à rajeunir l’antenne. Moi, à l’époque, j’écoutais IAM, Massilia… Marseille était à la mode.” La légende dit que l’un de ses articles sur les chansons marseillaises est passé du bureau du président de l’université à celui de la directrice de l’antenne de France Bleu Provence de l’époque. C’est ainsi que serait née la collaboration entre Radio France et Médéric Gasquet-Cyrus. “J’ai commencé en même temps que lui en 1998, se remémore Philippe Richard, animateur de la matinale de France Bleu Provence. Depuis, il continue à nous bluffer tous les matins.” 

Décrit par ses collaborateurs comme un bosseur, Médéric Gasquet-Cyrus est constamment dans la recherche du bon mot, celui qui fera autant rire que réfléchir. “Il est toujours à l’affût des nouvelles tendances, il modernise le patrimoine. Il fait des passerelles entre les mots, les expressions. Il touche autant les jeunes que les anciens. Des gens nous appellent pour nous dire qu’ils étaient dans la voiture avec le minot et qu’ils ont bien ri”, poursuit Philippe Richard. Pour France Bleu Provence, dont le slogan est “on est bien ensemble” Médéric Gasquet-Cyrus est une mascotte. Mais pour Médéric, France Bleu Provence a aussi ses limites.

“Je fais la crèche, mais je ne danse pas la farandole”

“J’ai une liberté éditoriale, mais je dois respecter l’antenne. Avec le temps, j’ai appris à me lâcher, mais je ne suis jamais allé trop loin. Je dois faire attention avec le climat politique actuel”, avance-t-il. S’il elle en prend parfois les contours, la chronique “Dites-le en Marseillais” ne sera jamais “une tribune politique”. “Par exemple, je ne peux pas combattre le racisme à la radio […] Même si j’y ai déjà traité Zemmour de caguette”, rigole le chroniqueur aux idées de gauche bien assumées.

Car si Médéric Gasquet-Cyrus peut avoir un côté traditionaliste, il n’en est rien. Ce qui lui vaut d’ailleurs les reproches de certains défenseurs des langues régionales. “Il est intéressant, mais ça reste un spécialiste qui ne sort pas de sa discipline, glisse un félibre, ces académiciens gardiens de l’héritage de Mistral. Il prend la langue comme un élément à part sans entrer les détails de la tradition”. Une façon de voir les choses que le sociolinguiste revendique. “Je ne suis pas issu de la tradition provençale. Je fais la crèche, mais je ne danse pas la farandole et je ne parle pas Provençal. Je n’ai rien contre ceux qui défendent ça, mais ma culture à moi, c’est la culture populaire, le foot, le rap et la pizza.”

Motchus et langue décousue

Loin des esprits conservateurs, Médéric Gasquet-Cyrus défend le mélange des cultures qui se retrouvent dans les rues marseillaises. Il défend le droit d’utiliser à la fois des mots issus du provençal, mais aussi de l’arabe ou du gitan. “Le marseillais est à nous et ceux qui pensent l’inverse, je les emmerde. Ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire qu’il n’existe pas. Il y a des mots stables, mais le parler évolue et il faut être en éveil, écouter”, prône-t-il. Et comme Médéric Gasquet-Cyrus veut plus que tout être dans l’air du temps, c’est du côté des réseaux sociaux qu’il a décidé de prolonger son combat. Exposer ses idées en quelques caractères, il n’en fallait pas plus pour que l’enseignant-chercheur se passionne pour Twitter. Plusieurs fois par jour, il expose ainsi sur la toile ses réflexions, ses coups de gueule et surtout, ses jeux de mots.

“Je ne le connaissais pas du tout sauf sur Twitter, raconte à son tour Denis Beaubiat, alias Ze bobs. Mercredi [19 janvier] il m’a contacté pour me demander si on pouvait faire un Sutom [jeu en ligne sur le principe du jeu téléviser Motus, ndlr] avec des mots marseillais.” Ni une ni deux, Ze bobs, professeur de maths passionné d’informatique trouve un programme libre d’utilisation et l’intègre sur un serveur. Médéric fourni un dictionnaire de marseillais et tous deux créent Motchus, qui fait rapidement le buzz. “J’ai rencontré Médéric pour la première fois cette semaine pour une interview à La Provence. Je l’ai reconnu tout de suite, il est comme sur Twitter : il fait des jeux de mots pas drôles qui font rire tout le monde”. Médéric Gasquet-Cyrus, l’universitaire-clown n’est plus à un paradoxe près.

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Commentaires

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  1. julijo julijo

    un rendez vous quotidien sur france bleu – ou quasi- très rafraîchissant très intéressant, “Médé” partage son savoir, ses réflexions. On en apprend beaucoup. Dans la joie de devenir un marseillais décomplexé !
    Ne changez surtout rien.

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  2. Zumbi Zumbi

    Merci.
    Dans le même genre je vous conseille ceci, à propos de nos glorieux ancêtres pas spécialement Gaulois : “Quelle langue parlait Charlemagne ?” (commencez après 1 minute pour éviter la pub)
    https://www.youtube.com/watch?v=Jb3kSX_7H_E
    De quoi se dézemmouriser joyeusement les neurones !

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Comme quoi on peut prendre son travail sérieusement sans se prendre au sérieux.Ce qui se différencie beaucoup de nos soit disant élites qui eux font l’inverse.

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