17 membres de la famille Tir attaquent en justice « Marseille le roman vrai »

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Benoît Gilles
23 mai 2016 4

Le livre de Marie-Franc Etchegoin, Marseille le roman vrai fait l'objet d'une double assignation devant le tribunal de Paris. Abondamment cités dans ce livre d'enquête, des membres de la famille Tir dénoncent "une atteinte à la vie privée" et demandent la suppression de plusieurs passages. Un autre protagoniste attaque lui pour "recel de violation du secret de l'instruction" et "atteinte à la présomption d'innocence".

C’est l’honneur d’une famille contre la vérité d’un livre. Ce lundi, en référé d’heure à heure, devant le tribunal de Paris, Ménya Arab-Tigrine plaidera l’atteinte à la vie privée pour obtenir la suppression de plusieurs passages de Marseille, le roman vrai, livre de la journaliste Marie-France Etchegoin paru en avril aux éditions Stock. L’avocate défend 17 membres de la famille Tir. Cette grande famille des quartiers Nord est présente partout dans le livre. Son histoire est un des fils rouges qui construisent « ce roman vrai ». Or, pour les plaignants, ce n’est pas la vérité mais un amalgame outrancier.

Certes, la couleur du fil n’est pas que symbolique : la famille a payé un lourd tribut aux règlements de compte qui ensanglantent les quartiers Nord. Il y a d’abord eu le meurtre de Saïd Tir, tué au volant de sa voiture, chemin de la Madrague-Ville, en avril 2011. En juillet de la même année, c’est Akim Grabsi, son beau-frère qui est tué en plein jour, boulevard National (3e). En avril 2012, son neveu, Farid, est tué devant son domicile. En mars 2014, un autre neveu Hichem Tir échappe de peu à un règlement de compte. En juin 2014, c’est au tour de son frère, Karim dit Charly, le manager de Jul, qui est tué à Asnières où il s’était installé.

La famille ou le clan

Du patriarche à ses neveux en passant par son petit-fil Eddy, la presse a tôt fait de décrire un clan dont certains de ses membres tirent subsistance du banditisme et notamment du trafic de drogues. Or, tous – loin s’en faut – ne relèvent pas de cette réalité. C’est ce sur quoi Ménya Arab-Tigrine appuie sa procédure : « Les 17 membres de la famille Tir dont je défends les intérêts sont tous des gens insérés socialement, dont beaucoup travaillent dans le social. Ils n’en peuvent plus d’être sans cesse assimilés à un « clan » auquel l’on impute des faits d’une gravité sans nom tandis qu’aucun d’entre eux n’est mêlé aux procédures judiciaires ouvertes pour meurtre à Marseille ».

Marie-France Etchegoin prend soin d’établir cette nuance cruciale. « Tous les Tir – et c’est ce qui rend cette famille encore plus remarquable – n’ont pas choisi la même filière, certains sont d’honnêtes et même de très honorables citoyens », écrit-elle. Pourtant ces derniers ont décidé d’attaquer devant les tribunaux, les publications qui feraient ainsi l’amalgame entre tous les Tir. Me Ménya Arab-Tigrine a demandé un droit de réponse au Parisien qui consacrait un récent dossier au narco-banditisme marseillais dans lequel la famille Tir était abondamment citée. « Le Parisien n’a pas publié ce droit de réponse, nous allons donc poursuivre notre action au fond aux fins d’obtenir judiciairement son insertion », précise l’avocate.

« Elle ne lui a jamais parlé »

Dans le cas du livre incriminé, l’avocate affirme que son auteur n’a échangé avec « aucun des membres de la famille Tir qu'[elle] défend sur les thèmes constitutifs de l’atteinte ». C’est notamment le cas de Rachida Tir, habitante de la Savine, figure militante des quartiers Nord. « Marie-France Etchegoin donne l’impression qu’elle a recueilli les propos qu’elle cite en usant de guillemets, ce n’est absolument pas le cas ».

Dans un chapitre intitulé « les tantes qui souriaient bravement », Marie-France Etchegoin fait le portrait croisé de Rachida Tir « avare de mots » d’une part, et de l’adjointe au maire de Marseille Nora Preziosi-Remadnia « plus volubile » d’autre part. Depuis des mois, les faits-diversiers s’appuyant sur des sources judiciaires commentent une guerre fratricide entre les Tir-Berrebouh et les Remadnia pour le contrôle des points de vente de la cité Font-Vert (14e). Or le « neveu » de Rachida Tir est accusé d’avoir commandité le meurtre de celui de Nora Preziosi depuis la prison où il attend d’être jugé pour meurtre.

« C’est une Tir »

À la page 309 et aux suivantes, Marie-France Etchegoin écrit à propos de Rachida Tir : « Elle, c’est une Tir. Suite à des mariages et des remariages qui ont rendu très compliqué l’arbre généalogique de la famille, Rachida est non seulement la tante d’Eddy, mais la soeur de Charlie, le producteur de rap et de Farid, le commerçant du Prado. En résumé Rachida a deux frères morts assassinés et un neveu en prison, accusé d’un double meurtre ». Elle précise ensuite qu’elle va « à sa rencontre » dans une fête de quartier. À aucun moment, elle ne met en scène un véritable entretien mais des citations lui sont attribuées.

L’élue a nié à plusieurs reprises l’existence de cette guerre, notamment au moment où le procureur lui-même communiquait à propos de l’enquête sur l’assassinat de Zakary Remadnia. L’avocate des Tir abonde en ce sens.

« Un garçon adorable »

Pourtant l’auteure cite ce commentaire sur le neveu Eddy attribué à Rachida : « un garçon adorable qui défendait tout le monde, avant de tomber dans l’engrenage parce qu’il n’a pas eu une vie facile ». Et l’auteur ajoute ensuite : « En revanche, pour Zakary, que le même Eddy est accusé d’avoir fait assassiner, elle ne gaspillera aucune salive ».

Plus loin, à propos du cimetière villageois où les deux familles enterrent leurs morts elle prête encore ces propos à Rachida Tir, mis entre guillemets : « Quand on entre dans le cimetière, les tombes des Tir sont devant celles des Remadnia. Chaque fois qu’ils viennent, ils sont obligés de penser à ce qu’ils nous ont fait ».

Marseille, « une histoire singulière »

Parmi les Tir, Marie-France Etchegoin suit particulièrement la trajectoire d’Eddy. Il fait partie des « personnages réels » sur lesquels elle construit ce « roman » journalistique. Son écriture se veut romanesque mais les péripéties censées donner à lire « l’histoire singulière » de la ville toute entière sont toutes basées sur des faits. Et les protagonistes sont donc tous de « chair et de sang » comme elle l’écrit à la quatrième de couverture.

Chaque personnage de ce récit est réel. « Toute ressemblance avec des personnes existantes ne doit, contrairement à la convention d’usage », rien au hasard. Célèbres ou anonymes, ces héros sont bien de chair et de sang. Que le lecteur les ait aperçus en une des journaux, ou n’en ait jamais entendu parler, tous existent, même si leur histoire est à peine croyable.

Car le caractère romanesque du livre de Marie-France Etchegoin ne tient pas seulement à sa plume. Il tient aussi aux sources qu’elle prend comme base des faits qu’elle décrit. Ils sont parfois décrits par la presse, recoupés auprès des protagonistes. Elle y a elle-même consacré des articles dans Le Nouvel Obs. Ils sont surtout issus directement des pièces de la procédure. Celles qui, d’ordinaire, restent enfermées dans les chemises cartonnés dans un coin du prétoire, lors des procès. Celles qui fuitent parfois jusqu’aux journalistes durant la phase d’instruction.

Deuxième assignation

La trajectoire d’Eddy est entièrement documentée à partir de ces pièces de procédure et notamment des transcriptions d’écoutes depuis sa cellule. Il s’y entretient avec un certain « Banane », décrit comme un proche et un homme de main. Le livre le décrit comme la cheville ouvrière d’Eddy dans l’assassinat de Zakary Remadnia, tout en soulignant que l’un comme l’autre sont présumés innocents.

Cela vaut une autre assignation en référé heure par heure aux éditions Stock et à l’auteur. Elle émane de Me Stephen Chauvet qui défend l’homme connu sous cet alias. « j’assigne les éditions à la fois pour recel de violation du secret de l’instruction et atteinte à la présomption d’innocence. Mon client est effectivement mis en examen dans le cadre de l’information judiciaire ouverte pour l’assassinat de Zakary Remadnia mais il n’est pas encore jugé. Or, tout le monde le connaît sous ce surnom ».

De leurs côtés, ni les éditions Stock, ni Marie-France Etchegoin n’ont souhaité faire de commentaire avant l’audience de ce lundi.

Nous publions ci-dessous un droit de réponse de Marie-France Etchegoin.

Je lis souvent Marsactu et j’y trouve toujours des articles informés et intéressants. Ma surprise a été d’autant plus grande quand j’ai découvert celui que vous avez consacré, ce lundi 23 mai, à l’assignation de dix-sept membres de la famille Tir qui demandent la censure de mon livre « Marseille, le roman vrai » (Editions Stock). En effet, vous ne vous fondez que sur les assertions de leur avocate. A l’entendre, la rencontre que je relate dans mon livre avec Rachida Tir (qui fait aujourd’hui partie des plaignants) serait imaginaire. Je lui aurais, expliquez–vous,  « prêté des propos » ou « attribué des citations ». Tout cela est entièrement faux. Non seulement, j’ai rencontrée Rachida Tir le  6 juin 2015 lors  d’une fête de quartier dans la cité de la Savine où elle tenait le stand de son association,  mais je lui ai clairement annoncé que j’écrivais un livre, j’ai pris des notes devant elle (que je tiens à votre disposition, de même que les mails et les textos que nous nous sommes échangés pour fixer notre rendez-vous, preuve que je ne l’ai nullement « piégée », elle a accepté de me parler). Et bien -sûr,  elle a prononcé chacune des phrases rapportées dans mon livre.

Plus important à mes yeux, les dix-sept personnes qui veulent faire interdire mon livre me reprochent, écrivez- vous,  des « amalgames outranciers ». Sans, par ailleurs, pouvoir en donner un seul exemple (et pour cause). « Ils n’en peuvent plus,  dit simplement leur avocate,  d’être assimilés à un « clan » auquel l’on impute des faits d’une gravité sans nom». Ils ont raison ! Le problème, c’est que je ne parle d’aucun d’entre eux dans mon livre. A l’exception de Rachida Tir, avec son accord, et pour évoquer son travail associatif dans les quartiers, un engagement qui,  selon elle,  suit l’exemple de Mahboubi Tir, l’un des patriarches de la famille, qui se mit toute sa vie au service des autres. Les plaignants oublient  les nombreuses pages de mon livre qui lui rendent hommage. Comme ils oublient les passages où je précise que la plupart des Tir sont « d’honnêtes, et même de très honorables citoyens ».  Depuis des années, les articles de presse, à la différence de mon livre,  passent sous silence le parcours de Mahboubi Tir et de tous ceux qui marchent sur ses traces. Seuls sont mentionnés, les membres de la famille qui ont- vous le rappelez vous-même – « payé un lourd tribut aux règlements de compte qui ensanglantent les quartiers Nord ». Je n’ai pas inventé ces meurtres et ces drames. Ils sont l’une des réalités de Marseille.  Et l’un des thèmes, parmi bien d’autres, de mon livre où j’essaie de rendre compte des tragédies de la ville, mais aussi de sa beauté, des parcours des uns et des autres, sans jamais « assimiler » personne à « un clan ».

Je regrette enfin le caractère unilatéral de votre compte rendu. Vous  affirmez que je n’ai « souhaité faire aucun commentaire ». Or vous ne m’avez jamais contactée pour me donner la parole. J’aurais pourtant bien volontiers répondu à vos questions.

Comme dans tous les articles que nous publions nous avons souhaité obtenir les points de vue en contradiction. Nous avons pris soin de contacter l’éditeur de Marie-France Etchegoin pour obtenir un commentaire de sa part et de celle de l’auteur. Il nous a été répondu que ni l’un, ni l’autre n’en ferait.

4
commentaires

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  1. JL41 JL41

    Il reste 2 exemplaires de l’édition originale disponible à la librairie Arcadia de Saint-Barnabé.

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  2. Julien Bonnefont Julien Bonnefont

    Les guérini vont ils s’y mettre aussi ?

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  3. JL41 JL41

    Il semble qu’on puisse lire le bouquin de Marie-France Etchegoin en ligne : https://www.wattpad.com/241730807-telecharger-marseille-le-roman-vrai-pdf-mobi-epub

    Et puisqu’on y est (sous toutes réserves, je ne suis pas en mesure de vérifier la véracité de ces informations) : http://www.prechi-precha.fr/mafia-psmarseille-les-curieux-privileges-de-la-famille-de-samia-ghali/

    Et là une pétition à signer pour que le directeur de la Société Générale soit poursuivi pour faux témoignage devant le Sénat : https://www.powerfoule.org/campaigns/%C3%A9vasion-fiscale–2/soci%C3%A9t%C3%A9-g%C3%A9n%C3%A9rale/le-patron-de-la-soci%C3%A9t%C3%A9-g%C3%A9n%C3%A9rale-doit-faire-face-%C3%A0-la-justice

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    • barbapapa barbapapa

      Le premier lien est foireux (arnaque), le 2e site de propagande lepéniste (ce qui n’enlève rien à la véracité de nombreux faits énoncés)

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