L’unité de Didier Raoult : “Paradis de la recherche” pour les uns, enfer pour d’autres

Enquête
Benoît Gilles
20 Juil 2017 1

La visite d'une délégation menée par les tutelles de l'unité de recherche du professeur Didier Raoult a permis de renforcer l'hypothèse de risques psycho-sociaux pour certains salariés. Le directeur de l'unité balaie ces accusations tout en reconnaissant l'existence d'accusations d'agression et de harcèlement sexuel.

Peu à peu, les langues se délient, même si les témoignages se font toujours à mots couverts. Le 7 juillet dernier, une délégation des représentants des comités d’hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’Inserm, du CNRS, de l’IRD et d’Aix-Marseille Université a visité l’unité de recherche du professeur Didier Raoult. Spécialisée dans les maladies tropicales et infectieuses émergentes, l’Urmite est installée au sein de l’institut hospitalo-universitaire (IHU), également dirigé par Didier Raoult.

Cette visite n’a pas donné lieu à un compte-rendu officiel, en attendant la remise d’un rapport conjoint en septembre. Mais selon plusieurs sources concordantes, la visite des représentants des tutelles a clairement permis de constater des risques psycho-sociaux avérés.

Des soupçons de harcèlement et d’agression sexuels

Les entretiens individuels, en particulier, ont permis de donner corps à des faits déjà soulevés par les syndicats. Il y a notamment été question de soupçons de harcèlement sexuel et même d’agression sexuelle subie au sein de l’Urmite. Déjà, dans un courrier envoyé à la ministre de la recherche, Frédérique Vidal, le 22 juin, l’ensemble des syndicats des personnels de la recherche s’alarmait de la situation vécue au sein de l’unité de recherche de Didier Raoult en soulignant ces graves accusations.

Ce mépris se traduit par des cris, des vexations, des insultes, le non-respect des règles les plus élémentaires de l’hygiène et de la sécurité. Les personnels, dont un très grand nombre est précaire et d’origine étrangère, vivent dans la peur. Aux accusations de harcèlement moral s’ajoutent les accusations de harcèlement et d’agression sexuelle.

Dans un entretien accordé à l’agence de presse spécialisée AEF, qui évoquait le dossier cette semaine, Didier Raoult a pour la première fois commenté cette nouvelle période de remous subie par son unité et, plus largement, l’IHU d’infectiologie de la Timone. Il y confirme l’existence d’une enquête de police sur des accusations de harcèlement et d’agression sexuels.

La recherche, “sport de haut niveau”

“À ma connaissance, ce genre de choses ne se passe pas, hormis une plainte, une histoire d’amour qui a mal tourné selon le rapport que j’ai eu de la police. Nous avons interdit à ces deux personnes de se rencontrer sans témoin.” Plus loin, il évoque également des accusations plus précises : “Par ailleurs, il y a eu un soupçon sur quelqu’un, nous avons pris des mesures pour qu’il ne puisse plus y avoir un tel soupçon”. Cela passe notamment par la suppression des bureaux individuels dans l’unité et plus largement au sein de l’IHU.

Dans cet entretien, Didier Raoult a une nouvelle fois minimisé les accusations portant sur les conditions de travail au sein de son unité de recherche, annonçant même le dépôt d’une plainte pour harcèlement et diffamation.

“C’est délirant, déclare-t-il à nos confrères. Nous avons ouvert l’institut de recherche sur les maladies infectieuses le plus puissant au monde. Nous offrons des conditions de vie exceptionnelles.” Il évoque des “personnes amères”, “cinq ou six grognons jaloux et mécontents du déménagement” avant de vanter les conditions de travail de l’IHU et le caractère exceptionnel des recherches menées en son sein : “La science, au niveau où je la pratique, c’est du sport de haut niveau. Il y a des tensions quand on le découvre, c’est la nature de l’excellence.”

Un “paradis pour la recherche”

Dans cette même veine, lors de la visite du 7 juillet, le directeur de l’unité de recherche, Didier Raoult, sommité de l’infectiologie, et la présidente de l’IHU, Yolande Obadia, ont mis en avant “un paradis pour la recherche”, minimisant les tensions dénoncées par une lettre anonyme d’une douzaines d’ingénieurs et techniciens de recherche de l’Urmite.

Celles-ci relèvent pour lui des difficultés liées au déménagement récent de son unité au sein de l’IHU flambant neuf. Quant aux éléments dénoncés de manière anonyme, il les balaie, en les qualifiant de “rumeurs”. En revanche, il a reconnu la nécessité de voir créer un conseil de laboratoire, instance démocratique permettant de réguler les tensions.

Outre cette présentation en forme de plaidoirie pro domo, les entretiens collectifs n’ont guère été plus probants dans la mise en lumière de tensions managériales en cours. Seuls quatre étudiants chercheurs, sur plusieurs centaines, ont répondu présents à l’invitation de la délégation. Pas plus d’une dizaine pour les professeurs et chercheurs. Dans les deux cas, le bilan est unanime et très proche de la version défendue par la direction. Or, plusieurs syndicats ont clairement dénoncé le climat de chasse aux sorcières qui a suivi la publication de la lettre anonyme des ingénieurs et techniciens.

Des propos “délirants”

“Ce qui est délirant, c’est surtout de tenir des propos de ce type, réagit Jean Kister, secrétaire général adjoint du syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique (SNTRS-CGT), en écho à Didier Raoult. Cela vient plutôt accréditer le mal-être ressenti par certains salariés. Cela va complètement à l’encontre de la dimension collective de la recherche scientifique que j’ai moi-même vécue dans des unités de recherche dirigée par des chercheurs de grand renom”.

À l’issue de la visite du 7 juillet, plusieurs représentants syndicaux présents réclamaient la mise en œuvre d’une enquête administrative diligentée par le ministère. Pour l’heure, celui-ci n’a pas répondu à nos sollicitations. Il a confié à nos confrères d’AEF ne pas vouloir communiquer officiellement avant la remise du rapport des quatre CHSCT en septembre.

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