Les propriétaires de la rue d’Aubagne dénoncent leur abandon

Actualité
le 14 Mar 2020
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Depuis plusieurs mois, les propriétaires des immeubles voisins des effondrements de la rue d'Aubagne naviguent entre péril imminent et propositions de rachat. Avec l'impression têtue d'être volontairement maintenus dans l'ignorance.

De l’un à l’autre, les numéros volent. Il y a celui du 75, ceux du 79, d’autres du 73, un gars du 83, un autre du 69. À ces numéros de la rue d’Aubagne répondent d’autres chiffres avec quelques zéros derrière. Ce sont les offres de rachat que certains d’entre eux ont reçu de la part de l’établissement public foncier, chargé par la métropole de ce qu’on appelle « le portage foncier » d’une opération d’urbanisme qui reste à définir. Tous ces propriétaires se désolent des prix qui leur sont proposés, deux voire trois fois inférieurs à leur prix d’achat. À la veille du premier tour des municipales, ils alertent la presse sur l’abandon dont ils se sentent victimes de la part de l’État comme de la Ville.

Au milieu du groupe, derrière une barrière de sécurité. Mario Louzado est un peu perdu. Ces chiffres volent au-dessus de sa tête. À 68 ans, ce cuisinier retraité est sorti en pantoufles le 5 novembre 2018. « J’ai vu à la télé, sur BFM même, qu’il y avait des immeubles qui s’étaient effondrés, rue d’Aubagne, raconte-t-il. Avec ma femme, on n’a rien entendu ».

L’hôtel comme en prison

Ils sont sortis pour constater que les immeubles effondrés étaient à trois pas de là et ne sont plus jamais rentrés chez eux. « On a vécu sept mois en prison », formule-t-il pour parler de l’hôtel Ibis où ils ont été installés par la Ville. Ils ont ensuite intégré un logement provisoire boulevard Romain-Rolland. « On commence à s’habituer, à se faire des amis, mais on ne sait pas où on va finir », se désole-t-il. Il a acheté voici 30 ans et ne sait pas ce que va devenir son petit appartement en rez-de-chaussée du numéro 79. La mise en péril, les travaux à entreprendre, les offres de rachat de l’établissement public foncier et l’évaluation de France Domaine, tout cela lui donne le tournis.

Ses voisins ont appris à slalomer entre les acronymes, les textes de lois et les multiples obstacles des arrêtés. Ils sont les voisins fantômes du drame de la rue d’Aubagne, propriétaires occupants ou bailleurs. Pour tous, la rue d’Aubagne est une page blanche, restée figée dans le jour d’après. En mars, le collège d’experts réunis par la Ville et l’État a défini le périmètre de sécurité à maintenir en fonction de l’état des immeubles et du risque de nouveaux effondrements. Au fil des mois, le périmètre s’est ouvert côté pair, laissant un étroit trottoir aux passants, sans mettre toutefois fin à l’inquiétude et au désarroi de ceux qui y vivent.

« Ils nous maintiennent volontairement dans l’ignorance »

Côté impair, en revanche, le trottoir bute sur un grillage permanent. Même les immeubles réputés stables par le rapport des experts ne sont toujours pas accessibles. « On a vraiment l’impression qu’ils nous maintiennent volontairement dans l’ignorance », argue Maël Camberlain, propriétaire au dernier étage du 69, dont l’appartement avec vue sur la Bonne mère a disparu avec la démolition entreprise au lendemain des effondrements des 63, 65, et 67.

Fin février, la Ville a demandé au tribunal administratif de nommer un expert pour évaluer l’état de ce qui reste de la copropriété dont l’État a décidé de la démolition complète avant de maintenir deux étages, couverts d’un nouveau toit. « En fait, ils ont bien couvert notre immeuble mais pas l’arrière cour que nous avons découverte fracassée par la démolition des immeubles voisins. Du coup, on a constaté que de l’eau ruisselait depuis des mois dans la cour à l’arrière de notre immeuble et, en contrebas, dans celle du 71, fragilisant cet immeuble », explique-t-il. L’expert Michel Coulanges se prononce pour la mise en péril grave et imminent du numéro 69.

« Il a fallu que je me batte pour faire des travaux »

Son voisin du 75, Kamel Redjem aimerait sortir de ce péril « grave et imminent » qui lui est tombé dessus le 21 mars 2019. « Il a fallu que je me batte pour obtenir le droit d’y faire les travaux prescrits par l’arrêté, peste-t-il. En avril, alors que mes ouvriers commençaient les travaux, un fonctionnaire de la Ville leur a repris mes clefs en disant qu’ils n’avaient pas le droit d’être là ». En effet, les immeubles du côté impair sont pris en tenaille entre les arrêtés qui leur imposent de réaliser des travaux d’urgence et le périmètre prescrit par un arrêté de péril de police générale du maire. « Il a fallu que je mandate un huissier pour qu’ils me rendent les clefs et que je puisse finir les travaux », explique celui qui se définit comme un professionnel du bâtiment.

Mais, depuis la fin des travaux, il n’a pas réussi à obtenir la mainlevée du péril. « La raison en est simple, croit savoir Maël Camberlain. Ils s’appuient sur la loi Vivien pour justifier l’expropriation de nos immeubles sans projet défini qui relèverait de l’utilité publique. Le maintien des arrêtés leur permet de mettre en avant la question de la sécurité et de racheter au moindre coût ».

Il s’étonne par ailleurs des évaluations réalisés par France Domaine pour servir de base à ce rachat par l’établissement public foncier (EPF). Contacté par nos soins, l’EPF n’a pas souhaité apporter de commentaire sur ce dossier, renvoyant à la métropole. En cette veille de scrutin et au vu de l’urgence lié à l’épidémie en cours, nous n’avons pas réussi à obtenir de réponses des services métropolitains comme de la Ville.

« Moi, en tout cas, on m’a proposé 120 000 pour 400 m2, explique Kamel Redjem qui dispose des quatre étages de l’immeuble. Et sur l’estimation des domaines, ils ont oublié un étage. Si on enlève les 60 000 euros de travaux, cela fait une misère… » Tous font le même constant d’un prix de rachat variant entre 280 euros le m² pour certains lots et 2000 pour d’autres. Des prix et des écarts que nous n’avons pas pu vérifier. « En tout cas, nous n’avons pas le droit de recourir aux financements de l’opération programmée d’amélioration de l’habitat pourtant mise en place pour aider les copropriétaires à sortir du péril ». Là encore, l’absence de réponse de la métropole ne permet pas de recouper cette affirmation. Autant de questions qui reviendront avec insistance aussitôt connu le ou la nouvelle maire de Marseille.

Actualisation le 15 mars 2020 à 23 h : correction concernant la désignation d’un expert par la Ville pour le n°69 et sur les prix proposés par l’EPF.

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Commentaires

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  1. Vincent Squale Vert Vincent Squale Vert

    Effectivement l’anah ne subventionne que des travaux pérennes sous régime d’arrêté de péril ordinaire et/ou insalubrité remediable et donc pas des mesures conservatoires d’urgence d’un arrêté de péril grave et imminent. Nous ne arrêterons pas sur la pratique de la Ville de Marseille de ne pas passer en péril ordinaire, régime qui permettrait à la commune de réaliser des travaux d’office en lieu et place du propriétaire défaillant, de ce faire subventionner par l’anah, ce qui permettrait à la ville de se faire 100% de marge sur le montant des travaux prescrit si elle recouvre bien les sommes auprès du copropriétaire défaillant comme prévu légalement.
    Effectivement nous assistons dans le cadre du PPA à un détournement des procédures LHI pour que métropole et EPF propose des vils prix de rachats aux propriétaires pour un projet urbanistique et immobilier dont nous ignorons les contours, peut-être pas certains promoteurs. On ne vise plus la réhabilitation du bâti mais de l’opportunité immobilière. Enfin, n’est il pas surprenant de voir l’ars autant mobilisée par les Déclarations d’utilité publiques, demandes métropole et ppa, et non sur l’instruction de dossiers d’insalubrité sur les communes non dotées de services communaux d’hygiène et de santé qui restent nombreux dans le département. Marseille au détriment des communes de la Métropole et des 3 EPCI du nord du département….

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    • 236RogerSalengro 236RogerSalengro

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