Les habitants de la Nerthe à l’attaque des fumées d’une usine de bitume

Actualité
Lisa Castelly
30 juin 2017 0

Depuis plusieurs années, les habitants des hauteurs de l'Estaque (16e) se plaignent d'odeurs fortes et désagréables qui se manifestent le matin dans les vallons. Ils sont aujourd'hui sûrs que ces odeurs sont liées aux rejets d'une centrale qui produit des enrobés de bitume sur le site de Lafarge. Le CIQ craint un risque sanitaire.

« C’est une odeur d’hydrocarbure », « comme les raffineries de la Mède », « comme si on brûlait des pneus ». Pour définir la nature des fumées qui les inquiètent, les riverains de la Nerthe n’ont pas tous les même mots. Une chose est sûre, c’est le matin, à partir de 6 h, qu’ils constatent régulièrement une odeur fortement désagréable. « Parfois c’est très léger, et d’autres fois, c’est très lourd, mais ce n’est pas juste une mauvaise odeur, on sent que c’est toxique. Pendant des années, j’ai été persuadée que c’était des avions qui dégazaient pendant la nuit », confie Charlotte Clément, qui vit depuis 10 ans dans le hameau de la Nerthe, au dessus de l’Estaque. On n’avait pas vu la fumée, je m’en veux de ne pas avoir fait des recherches avant. »

Pour le CIQ des Hauts de l’Estaque, la source de ces fumées est désormais identifiée : il s’agit d’une centrale d’enrobage bitumineux, logée à l’intérieur des terrains exploités par le cimentier Lafarge, notamment de sa carrière. Les usines d’enrobage ont en effet recours aux granulats produits dans les carrières durant l’élaboration du bitume. Selon les habitants, les fumées rejetées par la cheminée de cette installation qui emploie une poignée de salariés seraient dispersées, selon les vents, tantôt au sud dans le vallon du Riaux, tantôt au nord, vers le hameau de la Nerthe. Contacté, le directeur de l’exploitation de cette société du groupe SATR, n’a pas pu donner suite à nos sollicitations. En revanche, il a accepté que les habitants le préviennent à chaque fois qu’ils constatent des fumées suspectes. « On lui a déjà envoyé plusieurs mails et SMS en moins de 15 jours », annonce Marie-Blanche Chamoulaud, présidente du CIQ.

Le bitume reconnu cancérogène pour les ouvriers

Si les riverains s’alertent aujourd’hui, c’est que d’autres mobilisations se sont déjà formées ailleurs en France et dans d’autres pays pour dénoncer les fumées produites par les usines d’enrobage. En 2013, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a d’ailleurs reconnu le potentiel cancérogène du bitume pour les travailleurs du BTP qui y sont exposés, assorti de risques d’irritations respiratoires et oculaires, un avis partagé par le centre international de recherche contre le cancer, lié à l’OMS. Pour ce qui concerne les dispersions autour des usines qui en produisent, les travaux scientifiques manquent cependant.

C’est la réponse qu’a formulé le directeur de SATR aux riverains lors d’une rencontre récente. « Il nous a dit : « je suis dans les normes, à vous de démontrer que ces produits sont dangereux » », résume Marie-Blanche Chamoulaud. D’après les recherches effectuées par le groupe, les composants des fumées auraient tendance à retomber au sol et à y persister, contaminant – dans une mesure qui reste à évaluer – la terre. « On se demande ce qu’on mange dans nos potagers ? Qu’est-ce qu’on respire ? Est-ce qu’on peut rester là ? », s’interroge Charlotte Clément. Non, c’est à eux de partir ».

« Peut-être que les normes d’aujourd’hui sont trop permissives »

Une des grandes inconnues à ce stade est le niveau de contrôle et de suivi de cette installation par les autorités compétentes. « Pour le moment, nous savons qu’elle dispose d’une autorisation par arrêté préfectoral en date de 1993, mais on n’en connaît pas les détails, précise Marie-Blanche Chamoulaud. Nous en avons demandé un exemplaire à la préfecture. On va pouvoir voir quelles sont ses contraintes. Lui [le directeur, ndlr], dit qu’il est dans les normes. Peut-être qu’on découvrira qu’il y a une date de fin d’autorisation qui est prévue ? C’est comme pour l’amiante : cela peut mettre des années à être reconnu. Et peut-être que les normes d’aujourd’hui sont trop permissives. » En réponse aux plaintes des habitants, la direction régionale de l’environnement (Dreal) a effectué une visite sur site en juin 2015, à la suite de laquelle des engagements ont été pris par l’exploitant quant au suivi des rejets atmosphériques. Les riverains cherchent aujourd’hui à connaître le détails de remarques formulées par la Dreal et les suites données à cette première visite.

Dans l’Ain, la mobilisation de riverains et commerçants d’une zone d’activité contre une centrale similaire a donné lieu à une suspension temporaire de l’autorisation de construire en 2013, et aujourd’hui, à une nouvelle suspension de la production suite à un recours. Les riverains de la Nerthe sont déterminés à suivre cet exemple. « Maintenant, le dossier, il est au dessus de la pile ! », promet Marie-Blanche Chamoulaud. Trafic aérien, site de stockage des déchets ou négociations pied-à-pied avec Lafarge, le CIQ des Hauts de l’Estaque, n’en est pas à son premier bras de fer contre les nuisances environnementales…

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