À la prison de Luynes, la mort inexpliquée de Driss Largo, 27 ans

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le 2 Fév 2016
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En juillet 2015, Driss Largo, un jeune détenu diabétique décédait à l'établissement pénitentiaire de Luynes. Une information judiciaire a été ouverte et la famille du défunt s'est constituée partie civile.

Driss Largo, 27 ans, est subitement décédé au centre pénitentiaire de Luynes le 18 juillet dernier. Incarcéré une première fois pour des faits mineurs, il était retourné derrière les barreaux en février 2015, pour coups et blessures sur un codétenu après une bagarre déclenchée lors de son précédent séjour.

Des Baumettes, il a été transféré à Luynes, trois mois avant son décès. Comme lors de chaque décès en prison, une information judiciaire a été ouverte pour “recherche des causes de la mort”. La famille s’est constituée partie civile pour tenter de comprendre dans quelles circonstances Driss Largo a trouvé la mort. Le jeune homme, diabétique de type 1 était insulino-dépendant depuis l’enfance et soumis à un traitement quotidien.

“Comment un jeune homme qui vivait normalement, depuis toujours avec son diabète peut-il mourir comme ça en prison, de nos jours ? Cela pose question sur les conditions de détention”, s’interroge Dounia Largo, la sœur des deux hommes. Elle dénonce ce qui s’apparente pour elle à une forme de maltraitance : “Le décès n’a été constaté que vers midi, alors que les gardiens sont passés à 7 h du matin puis à 9 h 30 parce que son codétenu a demandé à faire une promenade. Quant à la direction du centre pénitentiaire, elle n’a pas été en mesure de nous donner plus d’informations sur les circonstances de la mort de mon frère”. Contactée, la direction du centre pénitentiaire de Luynes n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

La procureure de la République d’Aix-en-Provence Dominique Moyal a ouvert l’information judiciaire pour tenter d’éclairer les zones d’ombres  qui entourent ce décès. Jointe par nos soins, elle explique que “l’enquête en cours permettra de rassembler tous les éléments afin de voir s’il y a eu un comportement fautif ou si la mort est survenue de manière naturelle – si l’état de santé du détenu était très précaire. Un certain nombre de questions se posent pour comprendre notamment pourquoi le détenu a été retrouvé dans un état si délabré”.

Œdème cérébral et pulmonaire

Diligentée par l’autorité judiciaire, l’autopsie a révélé que Driss Largo est mort d’un œdème cérébral et pulmonaire. Une fièvre laisse également penser à un état infectieux. Les conclusions de l’examen d’autopsie indiquent notamment que des lésions en surcharge ont été constatées. Or, “dans un contexte de diabète connu chez la victime, ces lésions peuvent être la conséquence […] [d’un] échec, [d’une] mauvaise évaluation ou abstention thérapeutique volontaire du défunt”.

En d’autres termes, la question d’une éventuelle erreur dans le traitement médical, volontaire ou non et de la part de Driss Largo lui-même ou d’une personne extérieure, est posée. Le juge d’instruction en charge du dossier a demandé des examens complémentaires, notamment en toxicologie. Autre fait troublant soulevé par Dounia Largo, “avant d’être transféré des Baumettes à Luynes, nous avons appris par hasard que Driss avait fait un petit séjour à l’hôpital. Il était complètement déréglé mais nous n’en n’avons jamais su davantage”. 

“Aucune négligence”

Du côté du centre pénitentiaire, Olivier Viau, secrétaire national pour l’UFAP-UNSA Justice (syndicat de l’administration pénitentiaire) affecté à Luynes, estime qu’“il n’y a eu aucune négligence. Sinon, l’administration pénitentiaire qui ouvre systématiquement une enquête interne pour sanctionner les fautes professionnelles aurait déjà sévi”. À cet argument, Me Jean-Jacques Campana, l’avocat de la famille, réplique que “le secteur médical de Luynes est en déshérence. Il vaut mieux ne pas en avoir besoin. L’état de santé de Driss Largo était problématique, mais il est décédé des suites de complications de sa maladie et c’est là qu’il y a peut-être eu non-assistance à personne en danger”. 

Selon Olivier Viau, l’hôpital d’Aix-en-Provence met du personnel médical à disposition du centre pénitentiaire de 7 à 17 heures, conformément à la loi, qui impose que les services médicaux des prisons soient rattachés aux hôpitaux publics. “Au-delà de ces horaires, s’il y a un problème, on fait intervenir les pompiers ou les services d’urgence. Diabétiques ou pas, les détenus sont suivis par une infirmière”. Lors d’un entretien avec la direction à la suite du décès, celle-ci a assuré à la famille que leur frère était suivi “mais que cela relevait du secret médical”, assure Dounia Largo.

Prudent, l’avocat rappelle pour sa part que l’information judiciaire peut déboucher sur un non-lieu. De même, “si la non-assistance à personne en danger est établie, avant de faire reconnaître une éventuelle responsabilité de l’établissement, cela pourrait être très long.” Cela relèverait alors du tribunal administratif et non du pénal. Mais d’ici là, Me Jean-Jacques Campana estime que cette histoire soulève un autre problème de fond sur l’organisation du système pénitentiaire : “Est-ce qu’on ne devrait pas mettre les personnes à la santé déficiente dans un hôpital carcéral ?” interroge-t-il.

En attendant, Dounia Largo semble décidée à ne rien lâcher : “mon frère était en prison, ce n’est pas pour autant qu’on doit le récupérer dans un cercueil”. Le malheur frappe parfois avec acharnement. Trois mois avant le décès de Driss Largo, son autre frère, Ali Largo, âgé de 28 ans, s’est donné la mort dans sa cellule de la prison corse de Borgo. Là encore, une information judiciaire a été ouverte.  

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Commentaires

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  1. hanane hanane

    C’est plus qu’un devoir c’est une obligation, il n’y pas de mots pour expliquer la douleur le chagrin dans laquelle est noyé ma famille…La perte de mes frères morts à 3mois d’intervalles dans le même contexte, c’est un drame une abomination que je dois dénoncé, un système juridique représentant l’injustice, un traquenard qui nous a été infliger…Ali 28ans et Driss 27ans, gentils garçons qui n’ont tués personnes, respectueux des valeurs humaines…Pourtant ont leurs a fait subir les pires souffrances, des détentions sans fondement, des dossiers monté à travers une “réputation” celle d’un nom “LARGO” ces 5 lettres suffisait à leurs “condamnations”…
    Aujourd’hui je clame haut et fort la culpabilité des Gendarmes assoiffés de reconnaissance, des Juges en quête de pouvoir, d’un système carcéral similaire à celui d’un Zoo…🙈🙉🙊
    Alors certains dirons que je généralise, d’autres nous l’ont souhaitez mais beaucoup les ont aimés et nous soutiennent…Personnes je dis bien personnes ne sera épargné par la mort mais il y a des façons de protégés nos frères, nos enfants, nos amis et nos parents!!!
    J’espère car c’est le seul sentiments qu’il me reste, c’est qu’un jour “JUSTICE” leurs sera faites!!!
    Allah y rahmoum 💔

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  2. JL41 JL41

    Que ces deux frères soient morts en prison, c’est quand même une coïncidence troublante. Sauf d’être soi-même passé par là, le commun des mortels ne sait pas ce qui se passe en prison. Depuis le bouquin de Michel Foucault, « Surveiller et punir » un coin du voile a été soulevé. La prison est le lieu de toutes les punitions, pour des choses qui ont peu à voir avec la peine qui un jour sera prononcée. Comme de refuser de se laisser violenter. Un lieu d’élimination aussi au besoin.

    L’administration pénitentiaire et la justice doivent protéger les détenus. Tout comme l’Education nationale doit protéger l’enseignant dans sa vie privée. Je connais un enseignant qui vit en couple avec un autre homme : sa classe, c’est-à-dire ses élèves, lui rendent la vie impossible. C’est un excellent prof pourtant, très cultivé, qui prend sont boulot à cœur.

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