Le Cabaret aléatoire et Anaïs Bourdet travaillent ensemble à un monde de la nuit plus sûr

Actualité
le 11 Juil 2019
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La salle de concert de la Friche Belle-de-Mai et la fondatrice du site "Paye ta shnek" collaborent depuis plusieurs mois pour rendre le lieu plus sûr plus les femmes et les minorités discriminées. Une démarche militante pour le Cabaret, et le prolongement d'années de dénonciation pour Anaïs Bourdet.

Image Cabaret aléatoire

Image Cabaret aléatoire

Le 23 juin dernier, la Marseillaise Anaïs Bourdet annonçait mettre fin à un projet qu’elle portait à bout de bras depuis 2012 : son site, Paye ta shnek, où elle collectait et publiait les insultes sexistes que des centaines de femmes lui envoyaient (lire son portrait publié en 2018 à l’occasion d’une exposition). Une sortie festive qui a dégénéré, la rendant victime et témoin de plusieurs agressions en l’espace de quelques instants, a eu raison de l’abnégation qui la poussait à continuer jusque-là. Depuis, la trentenaire a décidé de se concentrer sur des actions sources d’avancées concrètes, elle qui regrette qu’en sept ans de Paye ta shnek, les comportements sexistes n’aient connu aucun recul. Et parmi les projets qu’elle mène aujourd’hui, l’un d’eux a justement un lien direct avec le monde de la nuit.

Depuis plusieurs mois, Anaïs Bourdet, qui souhaite développer ses activités de consultante, accompagne avec sa complice du podcast « Yesss » Elsa Miské, une salle de concert marseillaise dans sa volonté d’être un lieu plus sûr et inclusif. Et pas n’importe quel lieu : le Cabaret aléatoire. La salle, sise au cœur de la Friche Belle-de-mai, accueille tout au long de l’année des concerts qui peuvent se prolonger jusqu’au bout de la nuit, avec une capacité pouvant aller jusqu’à 1100 fêtards à la fois. Un lieu qui n’est donc pas à l’abri d’incidents plus ou moins graves, puisque les agressions et le harcèlement ne se limitent pas à la rue.

« Une démarche participative » avec l’équipe

« Le point de départ ça a été de se dire qu’on voulait s’engager contre toutes les formes d’agressions et d’oppressions, déroule Aurélien Deloup, directeur adjoint du lieu. Les discriminations, les comportements oppressifs existent dans la société, et sont aussi un sujet pour les lieux de nuit. La méthodologie qu’on a choisie, c’est de partir sur une démarche participative, en parler en interne, et mais aussi avec des personnes ressources, dont Anaïs et Elsa ». La fondatrice de Paye ta shnek et sa collègue, déjà professionnelle de la formation, ont donc accompagné le lieu dans sa démarche, en créant un parcours adapté.

« La méthode, c’est un état des lieux, un appel à témoignages, on a rencontré tous les salariés, à qui on a demandé de raconter les fait de violences dont ils avaient pu être témoins, voire victimes, et ensuite il y a eu un appel public », témoigne Anaïs Bourdet. La démarche du cabaret est bien de penser un lieu de fête inclusif au sens large, autrement dit sûr pour toutes les minorités et personnes susceptibles de subir des discriminations. « Le sexisme est une des composantes, peut être la principale, mais il y a aussi l’homophobie, la transphobie, le racisme… Tous les comportements qui sont contraires au fait de passer une bonne soirée », appuie Aurélien Deloup.

Anaïs Bourdet en mars 2018, devant son exposition « On ne peut plus rien dire » au WaaW. (Image Margaid Quioc)

« Savoir évaluer le niveau de gravité des agressions »

Les échanges entre salariés ont fait ressortir des interrogations mais aussi des constats concrets. « On a par exemple découvert en parlant en équipe que, pour le personnel, c’est au niveau du bar ou de la billetterie qu’on fait face au plus de comportements à problèmes, et à des formes de discrimination », détaille le directeur adjoint du lieu. Des renforts devraient donc être prévus à ces endroits.

Au delà du simple aspect sécuritaire, l’équipe a été amenée à se questionner sur les bonnes façons de réagir face à une agression. « En soirée, il y a plein de caractères très particuliers qui viennent aggraver les violences sexistes : l’absence de lumière, la promiscuité des corps, l’alcool, qui font que c’est particulièrement facile d’agresser une fille. (…) On a créé un process avec les salariés, afin de savoir évaluer les niveaux de gravité des agressions, qu’est-ce qui mérite une expulsion, une expulsion définitive, un appel à la police, un avertissement », précise Anaïs Bourdet. Parmi les salariés pourront aussi émerger des référents vers qui se tourner en cas d’agression, qui seront plus au fait de la marche à suivre, ou plus disponible pour prendre en charge une victime par exemple.

Une charte en préparation

La démarche lancée par le Cabaret aléatoire a forcément fait se soulever quelques sourcils au sein des équipes, avant d’être acceptée. « Au début, des salariés ont demandé si on lançait la démarche parce qu’il y avait un problème particulier au cabaret, la réponse est non. Mais on considère qu’on n’est pas exempts », pose Aurélien Deloup, pour qui il s’agit avant tout d’une prise de position à revendiquer. « Il y a toujours deux ou trois résistances, chez les hommes notamment, complète l’intervenante. Mais comme la direction est partie prenante, on a pu mettre en place des solutions concrètes rapidement, et le staff comprend que tout le monde y a intérêt ». Une liste de diffusion interne a même vu le jour, où les salariés se partagent des informations et des articles sur le sujet de l’inclusion, à prendre en exemple ou à discuter.

Après plusieurs mois d’ateliers participatifs, l’équipe du Cabaret aléatoire travaille à la rédaction d’une charte qui définirait les valeurs portées par le lieu. Un document qui fera partie intégrante de la communication de la salle et sera diffusée au public, « pour porter des valeurs, pas pour donner des leçons », pointe son représentant. Pour le moment, aucune date n’a été arrêtée pour passer à la mise en place officielle. « On a choisi de se laisser le temps de la réflexion, de laisser infuser. Si en interne, et parmi les prestataires, tout le monde ne s’implique pas, ce serait contre-productif ». Des ateliers devraient se poursuivre en petits groupes avec les salariés les plus intéressés au cours des prochains mois.

Une première démarche de cette ampleur en tant que consultante pour Anaïs Bourdet et Elsa Miské, qu’elles espèrent bien répliquer. « On teste le format et on espère pouvoir le rendre adaptable », indique la première, qui porte un regard très préoccupé sur le monde de la nuit et de la fête. « Je sors depuis que j’ai 15 ans, et le 22 juin, c’était l’épisode le plus violent que j’ai vécu. J’ai l’impression que rien n’a changé depuis mes 15 ans. La nuit, comme l’espace public, sont dominés par les hommes, il faut faire en sorte que ça change ». Le Cabaret aléatoire espère en tout cas inspirer d’autres lieux marseillais et au delà, dans un secteur, qui selon Aurélien Deloup, « prend un peu plus conscience du rôle qu’il peut jouer pour améliorer les choses ».

L’initiative est inédite à Marseille, confirme Illies Hagoug, rédacteur en chef de la Nuit Magazine « malheureusement, les femmes sont encore bien souvent considérées avant tout comme des « produits d’appels » par les clubs ». La place des femmes dans le monde de la nuit avait d’ailleurs été évoqué en 2017 lors des États généraux de la nuit, organisés par le titre, même si, « c’est toujours compliqué d’aborder le sujet, sans virer dans l’anecdote, d’avoir des chiffres sur les problèmes rencontrés par les femmes, d’être factuel », nuance le journaliste. Car la nuit festive, c’est tout une « séquence temporelle », des transports aux lieux de concerts en passant par la rue, qui peuvent représenter des risques d’agression. « Une chose est sûre, les quartiers de fête peuvent sécuriser un quartier. Là où s’installent des lieux de sortie, on se fait moins agresser », pointe Illies Hagoug. Pouvoir être insouciant dedans comme dehors, là est le défi à relever.

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