La mort de Mehdi assombrit encore le destin de la cité Maison-Blanche

Reportage
le 18 Fév 2020
4

Vendredi soir, Mehdi, 19 ans, a été abattu par un policier de la BAC. Selon le parquet, celui qui intervenait après un braquage était menacé d'une arme. Deux enquêtes sont en cours sur les circonstances de ce drame. En attendant, à la cité Maison-Blanche, les proches du jeune homme se souviennent de lui et réclament justice.

La peinture noire balise les murs du quartier où Mehdi revenait sans cesse. L’aiguille de sa boussole est restée coincée en direction de la barre grise de Maison-Blanche (14e). « RIP Medhi », peut-on lire sur le boulevard du Capitaine-Gèze où vrombissent les voitures et semi-remorques. « Repose en paix », « ta famille » avec un cœur, et un « Nik la bac », contemporain du premier, marquent le pied de la barre de la cité.

Mehdi Bourogaa, 19 ans, est décédé vendredi 14 février au soir sur le bitume des Marronniers, une autre cité de ce même arrondissement, au bout d’une course-poursuite avec une équipe de la Brigade anti-criminalité (BAC). Cette dernière a pris cette voiture en chasse après le braquage violent d’un supermarché Lidl, aux Chartreux, un peu plus tôt. Les circonstances dans lesquelles le fonctionnaire de police a fait usage de son arme à feu continuent d’interroger les proches de la victime.

Sur les murs de Maison-blanche, des hommages à Mehdi.

Ce vendredi soir, un peu avant 20 heures, l’un des policiers présents a tiré, alors qu’il aurait été lui-même menacé par une arme à feu. C’est la version tenue par la procureure de Marseille, samedi dans un communiqué repris par plusieurs médias : « un fonctionnaire de police a ouvert le feu à plusieurs reprises après avoir été lui-même, puis un de ses collègues, mis en joue par un des malfaiteurs armé d’un fusil ». Depuis, deux enquêtes sont en cours.

La première enquête confiée à la police judiciaire concerne le braquage du Lidl et la présumée « tentative d’homicide sur personne dépositaire de l’autorité publique ». La seconde est menée par l’IGPN, elle concerne les circonstances dans lesquelles le fonctionnaire de police aurait fait usage de son arme à feu.

Va-et-vient et questions qui assaillent

Dans le petit local aux fenêtres fermées du collectif Maison-Blanche, le va-et vient ne cesse pas, au même rythme que les questions qui assaillent. Sur d’immenses canapés qui encombrent le local, les jeunes habitants de la cité entourent Naer Abdallah, figure reconnue du collectif. Il est un repère pour tous. Son téléphone ne cesse de vibrer.

Il coordonne un « repas de deuil, un moment de recueillement » avec les copains, les frères et sœurs de Mehdi qui doit se tenir ce lundi soir au restaurant Mc Donald’s de Saint-Barthélémy,  devenu depuis sa fermeture, centre névralgique du militantisme local. « C’était notre petit frère, putain. Je l’ai vu jeudi. Je lui ai parlé », dit l’un de ses potes qui ne veut pas dévoiler l’objet de cette conversation. Ils n’en reviennent pas d’imaginer qu’ils ne verront plus « ce petit bonhomme » dont les portraits circulent de portable en portable.

« Ils doivent riposter, pas tirer en premier »

Mehdi n’était pas un ange. Chacun ici le sait. Il avait fait de la prison pour un précédent braquage. « Il était sorti y a quelques mois à peine », affirme l’une de ses amies. Peut-être que dans ce groupe réunit par la douleur, certains ont aussi dérapé. « Mais y a des règles non ?, s’interroge un grand gaillard à la barbe taillée en pointe. La police peut pas tirer comme ça, sans sommation ? Ils doivent riposter, pas tirer en premier ».

En cette matinée où la pluie tenace ajoute du gris au gris, Naer veut fondre sa voix dans celle du collectif, refusant d’apparaître en porte-parole. Inlassablement, ils prennent et reprennent le fil des évènements, détricotent les versions diffusées par les médias, retricotent celles que le puissant bouche-à-oreille des quartiers populaires, amplifié par les réseaux sociaux, amène jusqu’à eux.

En quelques heures, vendredi soir, l’alerte lancée par le collectif a embrasé les réseaux. Snapchat,  Facebook, en live ou en différé, la mort de Mehdi a fait le tour des écrans avec partout la même question : pourquoi Mehdi est-il mort ? Ils ne veulent pas montrer devant « Momo », le frère de Mehdi, les films vidéo pris depuis la tour des Marronniers en surplomb de la scène. Le jeune homme est là, prostré, sans un mot. Lui aussi revient ici, même sans y vivre.

Refaire l’histoire sur une feuille de papier

C’est sur une feuille de papier que les jeunes amis de Mehdi dessinent ce qu’ils pensent avoir vu dans les films tournés depuis les tours des Marronniers. Deux voitures se poursuivent à petite vitesse dans les allées étroites de la cité. Elles s’arrêtent l’une derrière l’autre au pied d’un escalier. Trois silhouettes s’y engouffrent. « Des policiers les suivent et la personne qui filme s’attarde sur eux, raconte l’un des jeunes. C’est là que Mehdi est sorti par la porte arrière de la voiture. Un des policiers lui fait face et un autre arrive des escaliers après avoir fait demi-tour ». Le jeune homme s’affale brusquement aussitôt rejoint par deux policiers qui s’affairent sur son corps.

Sur les vidéos que Marsactu a pu consulter, il est difficile d’y voir clair tant la scène est confuse, le son et l’image de mauvaise qualité. On entend distinctement trois coups de feu avant de voir le corps à terre. La version policière reprise par la presse évoque deux tirs touchants. Quant à la mêlée qui suit autour du corps couché, impossible de voir si des coups sont portés, s’ils menottent le jeune homme ou s’ils procèdent aux premiers secours.

« Ne le laissez pas comme ça »

Une autre vidéo montre les instants suivants. Les policiers semblent prendre le pouls du jeune homme, immobile. Ils sont interpelés par les badauds qui se regroupent. « Appelez les pompiers », dit l’un d’eux. « Ne le laissez pas comme ça. Il est en train de se vider de son sang », crie une voix féminine. « Va les chercher, toi », crie le policier qui est penché sur lui.

Les badauds qui s’approchent trop près sont refoulés. « Bouge de là, crie un autre policier. Il y a des armes ici », sans que l’on puisse comprendre à quoi cet apostrophe fait référence. D’après les membres du collectif, les gens du quartier seront repoussés avec des gaz lacrymogènes un peu plus tard dans la soirée. Durant une partie de la nuit, le tunnel qui permet l’accès à la cité est fermé le temps de laisser la police scientifique opérer.

Toutes ces heures, Naer et ses collègues le passent à faire des allers et retours entre Maison-blanche et les Marronniers. « Si ça n’a pas explosé, c’est aussi qu’on a passé du temps à parler », explique un des membres du collectif qui revendique faire de l’éducation populaire.

« La justice inch’allah »

Un autre point les inquiète : un autre enfant de la cité est en garde à vue depuis qu’il a été appréhendé aux Marronniers. Ils ne veulent pas croire qu’il ait pu participer à ce braquage « alors que sa compagne travaille à Lidl ». « Il était là vendredi dans l’après-midi, avec nous », explique Jenifer. Son avocate se refuse au moindre commentaire pour l’heure : « Il fait la grande prolongue ». Il n’en sortira que ce mardi après plus de 72 heures passées à l’Évêché. Elle se refuse à commenter plus avant ce qui lui est reproché. Un autre individu est également maintenu en garde à vue. À Maison-Blanche, ils disent n’en rien savoir.

Tout n’est pas rose dans ce monde où l’ennui, le shit, la délinquance et la violence encombrent le quotidien. Les relations avec la police sont à l’aune de cette réalité. « Pour moi, c’est un meurtre« , claque Jenifer. Au quotidien, les accrochages sont nombreux. « C’est difficile d’être policier, aujourd’hui, on en est conscient », balance à mi-voix Naer. « Nous, ce qu’on veut, c’est la justice, inch’allah. »

Actualisation le 19 février 2020 à 11 heures : Correction de la localisation du Lidl braqué ce vendredi.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    Nous savons tous que parfois la police est en tort mais dans ce cas de figure, difficile de se prononcer. Il faut que les policiers portent obligatoirement leurs caméras ce qui éviteraient des spéculations. Au premier abord tout de même ce jeune était un délinquant notoire et armé. Donc j’ai envie de dire, ce qui n’est pas dans mes habitudes , il a pris ses responsabilités

    Signaler
  2. chlochette chlochette

    c’est le lidl des chartreux (pas celui de plombiere).

    Signaler
  3. chlochette chlochette

    les vitres du lidl étaient criblées d’impact de balles . Le lidl était ouvert, avec les employés et les clients dedans.

    Signaler
  4. Damien Damien

    Hors sujet, mais pas tant que ça : en lisant l’article consacré à cette affaire sur Mars-infos, on apprend que Denis Trossero, voix de la police dans les colonnes de La Provence, enseigne à l’Ecole de Journalisme et de Communication de Marseille.
    Oui, Denis Trossero, le gars qui écrit le nom et prénom des prévenus et mis en examens lorsqu’ils ont un nom à consonance arabe/amazigh/gitan/comorienne. Et en deux clics, on voit qu’il a sorti deux ouvrages avec Gilbert collard, avant qu’il ait rejoint le FN (le rassemblement bleu marine plus exactement), mais qui n’avait déjà plus aucune crédibilité morale depuis longtemps (la fameuse enveloppe avec soi disant les noms des coupables de la profanation de Carpentras.
    Gilbert collard, qui nous avait dispensés deux ou trois cours de déontologie il y a 25 ans de cela à la même école. Les directions de l’EJCM se suivent mais leurs choix d’enseignants sont toujours aussi judicieux

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire