[La gloire de nos pierres] La bastide de Pagnol devenue temple maçonnique

Série
le 8 Août 2019
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En ruines, reconverties ou entourées de barres d'immeubles, quelques dizaines de bastides d'antan ont survécu à Marseille et alentours. Elles rappellent un passé bourgeois bucolique façon Pagnol, mais témoignent aussi des inexorables métamorphoses du paysage urbain. À la Valentine, un château du 18e siècle doit sa survie, et sa renaissance, à la Grande loge de France, qui a décidé d'y installer son temple marseillais. Visite guidée.

Souvenez-vous. Le petit Marcel Pagnol, la famille encombrée de paquets, qui traverse anxieusement les terrains de superbes demeures à l’aide d’une clé secrète, raccourci bienvenu pour atteindre le cabanon familial… Et puis les roses offertes à Augustine, par le débonnaire propriétaire du premier des « châteaux de ma mère ». Ce matin de 2019, il s’offre à nos yeux sous des attraits bien différents : les anciennes terres agricoles occupées par des entrepôts, les jardins à la française devenus vaste parking… Mais la bastide, construite en 1792, semble comme neuve. À la différence qu’elle est aujourd’hui flanquée d’une extension aux allures futuristes, un intrigant parallélépipède noir.

Au premier plan, l’extension moderne, à l’arrière, la bastide rénovée. (Image LC)

Il y a à peine deux ans, le château Saint-Antoine, situé – comme son nom ne l’indique pas – à la Valentine (11e arrondissement), était en ruines. Sa façade est aujourd’hui peinte en jaune et beige impeccables, et pas un bout de mur ne manque. Il est surtout devenu l’écrin ultra-moderne de la Grande loge de France à Marseille. L’imposant portail métallique siglé « GLDF » à l’entrée du domaine s’ouvre à distance, et le maître des lieux, à défaut d’être grand maître tout court, nous accueille sur les marches de l’imposante bastide. Thierry Zaveroni est délégué de la Grande loge pour la mise en valeur du patrimoine culturel à Marseille. Marin-pompier à la ville, ce frère de longue date a piloté toute l’opération qui a mené à l’ouverture du temple maçonnique à l’automne 2018.

À l’intérieur, on découvre un espace buvette bien achalandé – 1 euro le sirop, 4 euros le digestif – une librairie ésotérique très fournie, et surtout, un style à mille lieux des pierres brutes que l’on aurait pu imaginer : carrelage grisé au sol, murs blancs et faux-plafonds. Sans moulures ni ornements superflus, les couloirs du temple sont tout ce qu’il y a de plus sobres, voire carrément impersonnels. Si, pour la façade, l’instruction avait été donnée à l’architecte de la restituer à l’identique, la Grande loge n’avait mis aucune contrainte d’authenticité pour la décoration. « Pour l’intérieur il n’y avait pas le choix, il n’y avait plus rien : plus d’escaliers, plus de paliers, plus de planchers », résume Thierry Zaveroni.

Le château ne possédait plus d’escaliers et de planchers avant travaux. Désormais reconstruits, ils accueillent des expositions temporaires (Image LC)

« Il ne restait que les murs »

Le château n’avait en effet pas été habité depuis le début des années 90. Entre-temps, il a connu les outrages du temps, de nombreux squatteurs, et tout autant de parpaings disgracieux venus tenter d’empêcher leur installation, et même… des entraînements du GIGN, achevant le déclin inéluctable. « Il ne restait que les murs, qui ont résisté aux diverses agressions. S’ils restent debout, ce n’est pas innocent », note, en appuyant sur la symbolique, notre guide. Plus prosaïquement, la condition du château a en quelque sorte facilité les travaux, les maçons – ceux qui manient la truelle – ayant moins de contraintes pour s’adapter à l’existant. Malgré son fort caractère historique – outre le petit Marcel, il a accueilli le commandant de Robien, qui donne son nom à la montée voisine, mais aussi abrité des juifs durant la Seconde Guerre mondiale – le bâtiment ne faisait l’objet d’aucun classement contraignant sa restauration.

Mené tambour battant, le chantier a été bouclé en 14 mois. Pour y parvenir, la Grande loge aura mis sept millions d’euros sur la table – acquisition comprise. Les frères cherchaient de longue date à quitter leurs anciens locaux du boulevard Rabatau, où la place, et surtout les places de parking, manquaient cruellement aux centaines de personnes fréquentant les lieux : la Grande loge compte 1200 membres, tous masculins, à Marseille, et reçoit 1400 autres âmes affiliées à d’autres loges.

En 2013, lorsque la Soléam – société d’aménagement publique liée à la Ville et la métropole – propriétaire du terrain et de la bastide, décide de la mettre en vente, les frères font savoir leur intérêt. Seule contrainte imposée : conserver la bâtisse au milieu du terrain, qui offre 4400 mètres carrés constructibles. Deux ans plus tard, un compromis de vente est signé. Après avoir envisagé un premier projet comprenant une « ruelle de verre », c’est finalement un architecte varois, Jean-Pascal Clément, qui dessinera le nouveau visage de la bastide, et son extension cubique moderne.

Dans ce qui est aujourd’hui un bureau, le vitrail reconstitué à l’identique consacré à Saint-Antoine de Padoue. (Image LC)

« Site sensible » aux yeux de la préfecture de police

En empruntant un ascenseur flambant neuf, sis au cœur de la tour originelle qui surplombe le château, on atteint le poste de contrôle du bâtiment. Depuis un petit bureau sont gérés tous les services informatiques et les systèmes de sécurité. C’est là que Thierry Zaveroni a retrouvé trace de l’ancienne chapelle, en identifiant les fragments d’une frise de fleurs de lys sur la paroi. Il y a aussi fait installer une réplique du vitrail qui a donné son nom au château, et qui rend hommage à Saint-Antoine de Padoue. Le frère actionne différentes commandes pour permettre la suite de la visite : tous les couloirs desservant les huit temples que compte désormais le château sont protégés par des rideaux de fer extrêmement résistants. Après quelques tâtonnements, notre guide enclenche la procédure sur un écran tactile, et un bruit métallique se fait entendre dans le bâtiment vide en cette période estivale.

« Nous sommes classés parmi les sites sensibles par la préfecture de police, explique le militaire de métier. Si nous avions à subir une intrusion, nous pourrions mettre nos membres à l’abri, et leur permettre de rester confinés ou de s’échapper par les issues de secours en attendant les forces de l’ordre ». Sur le palier, une immense double fenêtre donne sur les collines de la Barasse. « C’est un peu la crèche provençale », sourit-il, avant de préciser l’avantage des grandes vitres, neuves mais inspirées de celles qui existaient déjà à l’origine : elles permettent de chauffer les espaces à moindre coût financier, et énergétique. On est moderne ou on ne l’est pas. Sur les murs sont accrochées des peintures d’inspiration maçonnique, où se succèdent en couleurs bariolées triangles, compas et cordes nouées. Une exposition temporaire du peintre Jean Beauchard.

Le plus grand temple du château peut accueillir 400 frères, et est doté d’équipements sons et lumière avancés. (Image LC)

On accède enfin aux temples. Quatre ont été installés dans l’ancienne bastide, quatre dans l’extension et ses sous-sols, dont le plus grand fait 400 places. On y observe à chaque fois les sièges en rangs d’oignons de chaque côté, l’œil en triangle ou « delta lumineux » au fond de la pièce entouré d’une lune et d’un soleil ainsi que des symboles féminins et masculins. Une maxime orne le mur rouge, comme par exemple « Que la prudence soit le garant de ton courage ». L’estrade juste en dessous est prévue pour accueillir le « vénérable maître », avec des meubles construits sur mesure par des compagnons.

Au sol un damier, où se croisent des colonnes de pierres, et sur les murs, de cordes nouées. Si c’est ici le « rite écossais ancien accepté » qui est pratiqué, certains temples peuvent accueillir d’autres loges et d’autres obédiences, et notamment la « juridiction du Suprême Conseil de France », grade plus élevé dans l’échiquier maçonnique.

Le « vénérable maître » siège à l’extrémité du temple lors des « tenues ». (Image LC)

Dans le plus grand temple, on n’a pas lésiné sur les sons et lumières : les murs peuvent changer de couleurs, et la voûte étoilée, symbole « du temple à ciel ouvert, d’une construction jamais achevée », s’illumine comme par magie. Deux écrans peuvent permettre des projections pour appuyer les conférence lors des tenues – petit nom des cérémonies qui se tiennent dans la bastide quasi quotidiennement. Dans les couloirs se succèdent, façon casiers de club sportifs, des placards propres à chaque loge, dans lesquels on découvres archives, bougies, tableaux, épées et autres bâtons sculptés.

Dans tous les couloirs menant aux temples, chaque loge accueillie dans le château possède un petit placard où ranger ses archives et les objets nécessaires aux cérémonies. (Image LC)

« Nous n’avons rien à cacher », répète Thierry Zaveroni, pleinement investi dans l’organisation des visites pour les journées du patrimoine en septembre, après avoir lancé en juillet le festival musical Les heures bleues, qui a accueilli plusieurs concerts au château. Tout en gardant le secret sur l’identité de ses membres, comme sur le contenu des « tenues », les frères veulent prôner l’ouverture au grand public. « De toute façon aujourd’hui, tout est sur internet », sourit le maçon.

« C’est ce qu’il pouvait y avoir de mieux, un lieu privé, mais ouvert au public »

Cette renaissance inattendue et ésotérique pour la bastide est en tout cas saluée de toutes parts. Tant par les politiques, qui se sont pressés en juin 2018 pour participer à l’inauguration officielle, Jean-Claude Gaudin en tête, que par ceux qui se sont battus pour faire revivre les lieux à une époque où ils étaient à l’abandon. Depuis 2007, Frédéric Lafage et sa sœur, amoureux de Pagnol avaient fait un sacerdoce de faire connaître le château Saint-Antoine pour empêcher sa disparition (Lire encadré au bas de l’article). Après une décennie de lutte, ils sont aujourd’hui ravis de la tournure qu’ont pris les événements. « C’était pas gagné, reconnaît Frédéric Lafage. Le fait que la Grande loge se soit investie, ait levé des fonds, c’était assez inattendu. Au fond, c’est ce qu’il pouvait y avoir de mieux, un lieu privé, mais ouvert au public ». La tentative du duo pour faire classer la bastide comme monument historique, il y a plusieurs années, avait échoué, les services de l’État considérant la dégradation des lieux trop avancée.

Les francs-maçons ont rapidement lié contact avec lui et sa sœur, tant pour découvrir l’histoire des lieux que pour s’assurer que leur projet ne serait pas contesté. Après des années passées à enquêter sur l’histoire de la bâtisse, Frédéric Lafage ne renie pas pour autant les choix faits par la Grande loge en restaurant les intérieurs ou en ajoutant l’extension sombre. « Quand on a connu le château avant, forcément, un style moderne on se dit que ce n’était pas l’idéal… Mais l’idéal, c’est tout de même de trouver une fonction à ces lieux. Ils ont fait ça bien », estime celui qui ne s’attendait pas forcément à trouver comme meilleur allié dans son combat la Grande loge de France. Lors de l’inauguration, Le château de ma mère, a été projeté, en présence du petit-fils de Marcel Pagnol. La boucle, ou plutôt la corde, est bouclée.


« Il n’y avait pas d’autre projet que de le raser »

En 2007, Frédéric et Gaëlle Lafage, jumeaux parisiens de passage à Marseille, se mettent en quête des châteaux de Pagnol. « On m’avait parlé d’un des châteaux de Pagnol dans le secteur, j’ai cherché un moment, certains pensaient qu’il avait été détruit, et puis j’ai fini par tomber nez-à-nez avec lui », se souvient le premier. Dès lors, ils décident de lutter contre sa disparition annoncée. « Au début, les élus s’en foutaient un peu, on n’a pas senti d’intérêt quelconque, déplore-t-il. Notre axe de bataille, ça a été de le faire connaître du plus grand nombre, ainsi que son histoire, et je pense que ça a vraiment joué pour que la Ville stoppe ses projets en cours. À l’époque, il n’y avait pas d’autre projet que de le raser ». La bastide et son terrain, au bord de l’Huveaune, sont en effet intégrés à la ZAC la Valentine, et auraient donc pu être vendus par la Ville, propriétaire depuis les années 90, sans aucune exigence, puisque le plan local d’urbanisme ne notait, en 2005, aucune précaution à prendre vis-à-vis du bâtiment.

Le château en 2016, avant les travaux. (Photo Frédéric Lafage, page Facebook « Le château saint-Antoine »)

Avant de voir la Soleam lancer un appel à manifestation d’intérêt préservant le château, les Lafage auront eu le temps de constater son déclin. « En 2007, la charpente n’était pas encore effondrée, et on a vu les choses se dégrader petit à petit », regrette Frédéric Lafage, heureux d’avoir pu influer sur le destin de la bâtisse d’exception.

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