La Formule 1 au Castellet : qui veut payer des millions ?

Actualité
Jean-Marie Leforestier
8 avril 2017 7

En décembre dernier, Christian Estrosi annonçait fièrement le retour d’un grand prix de Formule 1 en France sur le circuit Paul-Ricard du Castellet. S’il promet de fortes retombées économiques, le projet réclame en amont un important financement public. La région et la métropole de Nice, toutes deux dirigées par l’élu LR sont partantes, mais la métropole de Marseille, voisine du circuit se fait désirer.

Photo ERDA

Ce samedi, « la région PACA fête la F1 » au Castellet, proclame l’affiche. « Je pense modestement que j’ai une petite légitimité à parler de sport mécanique. » Champion de moto devenu homme politique – ce qui lui vaut toujours d’être surnommé avec mépris « le motodidacte » jusque dans son camp – Christian Estrosi a annoncé avec fierté en décembre dernier le retour d’un grand prix de Formule 1 en France. Dès 2018, le circuit Paul-Ricard du Castellet accueillera les Ferrari et autres McLaren pour le retour de ce sport business dans le Var pour la première fois depuis 1990. Une victoire pour Christian Estrosi qui avait été contacté avant même son élection par la petite équipe de promoteurs du projet qui savait qu’elle trouverait une oreille attentive avec ce passionné.

Pas très branché grosses cylindrées et même pas sollicité, l’État ne versera rien. La douloureuse sera totalement à la charge des collectivités locales : 14 millions d’euros à verser durant les cinq années prévues dans l’accord conclu avec Formula One Group, la société (récemment revendue pour 4 milliards d’euros) qui gère les droits de la compétition. Les collectivités et les organisateurs espèrent que l’événement générera un tout petit plus d’argent : 16 millions, pour l’essentiel en billetterie. Ces 30 millions d’euros au total assureraient l’équilibre financier de l’opération. Y compris les 21 millions versés à Formula One Group…

« 65 millions » de retombées économiques espérées

La région justifie l’intérêt de la manifestation par les retombées économiques attendues, étude du cabinet d’audit Deloitte à l’appui. Selon ces experts, l’événement pourrait rapporter “65 millions d’euros” aux acteurs économiques du territoire dont 38 millions d’euros au titre de la venue des 3000 membres du staff et des 66 000 spectateurs attendus qui pourraient séjourner dans les hôtels de la région. C’est “l’impact secondaire”, soit le rejaillissement estimé sur l’économie du territoire qui complète. Estrosi voit dans le grand-prix “un catalyseur” pour son plan de développement des “industries du futur”. Derrière ce vocable, se cachent deux pans de croissance, “la mobilité durable” (avec des moteurs à hydrogène) et les énergies renouvelables, deux business verts qui, douce ironie, se verraient poussés par le plus polluant des sports.

Fort de cette étude, Christian Estrosi a donc décidé d’engager la région à hauteur de 4,2 millions d’euros en 2018 puis 4,5 millions les deux années suivantes. Et surtout d’aller chercher des subsides auprès des autres collectivités, invitées à apporter leur écot et à intégrer le groupement d’intérêt public qui pilote le projet. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le président de la métropole de Nice Christian Estrosi a fait voter un rapport débloquant deux millions d’euros par an pour la sauterie motorisée. En revanche, une autre collectivité, la métropole Aix-Marseille Provence, a appuyé sur le frein¹.

Les hésitations de la métropole

Alors qu’elle s’apprêtait à lâcher à son tour ses deux millions, son président Jean-Claude Gaudin a retiré le rapport de l’ordre du jour de la séance du 30 mars. “On demande une réflexion car cela coûte cher. On veut savoir si d’autres institutions vont participer. On n’engage pas autant d’argent aussi facilement », nous a-t-il expliqué. “Nous voulons mener nos propres investigations en interne sur les retombées économiques et les mettre en perspective avec les moyens de la collectivité pour justifier l’emploi des fonds publics”, insiste un proche qui estime qu’Estrosi a “foncé” sur le dossier. Il a même appuyé un peu trop sur le champignon au goût des conseillers métropolitains qui ont râlé lors de la séance de la commission qui a débattu du rapport, à l’image de Jean Roatta, gaudiniste historique et passionné de sports auto.

Celui qui était « directeur de course adjoint du premier grand prix de F1 au Castellet » veut « évidemment » voir les bolides débarquer dans le Var, mais pas à n’importe quel prix. « Il y a 19 grands prix dans le monde entier. Partout, les États financent. C’est un grand prix de France et l’État ne mettrait pas d’argent ? Il faut que l’État et le futur nouveau ministre des Sports s’engagent dans quelques semaines », expose-t-il.

Il réclame ensuite des garanties sur la pérennité du projet : « Il va falloir investir sur les accès, qu’il y ait des hôtels et construire toute une économie autour du circuit. Mais il faut que le grand prix s’installe durablement et ne reparte pas à Magny-Cours comme ça a déjà été le cas. Sauf que la dernière fois, c’était Paul Ricard qui prenait son risque. Là, c’est de l’argent public ! » Bref, à ses yeux, « quand Estrosi a lancé l’esprit, il n’a pas eu tort de le faire mais, pour un premier grand prix en 2018, ça me paraît un peu court ».

« Davantage un événement économique que sportif »

À gauche aussi, on a largement tiqué. “D’abord ce n’est pas très écolo et puis, c’est toujours la même conception du développement économique que nous combattons : des dépenses publiques et des profits privés”, lâche le communiste marseillais Christian Pellicani. Ancienne vice-présidente socialiste de la région et élue aixoise, Gaëlle Lenfant se serait quant à elle abstenue si le dossier était passé au vote. « On ne peut pas ignorer l’impact économique mais j’apporte deux réserves. D’abord, même si on n’est plus près que Nice, ce n’est pas dans la métropole. Cela va créer un précédent. Et puis, financièrement, on est davantage face à un événement économique que sportif. J’aimerais bien savoir ce que ça rapporte à la société privée d’ailleurs. »

Alors, Estrosi pourrait-il se faire crever les pneus par la métropole ? La région n’y croit pas : “Cette décision ne remet en cause ni le projet, ni son calendrier, y indique-t-on par écrit. [Les retombées économiques] concerne[nt] au premier chef la métropole Aix-Marseille Provence, si proche de la zone de chalandise de l’événement. Le retour du grand prix est une chance pour les Marseillais et les Provençaux. C’est la raison pour laquelle nous ne doutons pas de l’appui de la Métropole pour participer à ce projet ambitieux.“ Le président promet au contraire « des annonces fortes » ce samedi.

(1) Sont aussi attendues, entre autres, la métropole de Toulon et le département du Var, pour 2 millions. Les participations de la chambre de commerce régionale et de celle du Var sont aussi annoncées.

7
commentaires

  1. Electeur du 8e Electeur du 8e

    C’est vraiment formidable, le capitalisme : ça permet à des sociétés privées d’engranger des profits privés grâce à des montages basés sur l’argent public. De cet argent public dont on ne sait plus quoi faire à Marseille, bien sûr : c’est pas comme si on devait investir dans les transports publics, par exemple…

    Comment se fait-il qu’un événement « sportif » (?) aux retombées présumées planétaires ne parvienne pas à s’autofinancer ?

    Et pour finir sur une note bobo écolo bien-pensante (parfaitement assumée), faire hurler des moteurs et consommer du pétrole pour la gloire, est-ce encore dans l’air du temps ?

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    • julijo julijo

      Tout à fait de votre avis.
      Que les sociétés privées se débrouillent, elles savent bien le faire à l’occasion.
      Et puis les industries du futur….la mobilité durable…version Estrosi !!! Il faudra sûrement attendre qu’il ne soit plus là pour développer !

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  2. Majnoun Majnoun

    Dans un tout autres registre et sans juger (en bien ou en mal du projet) j’ai travaillé pour une marque de boisson énergisante pour leur événementiel au Grand Prix de Monaco les retombés économique sont dans la fourchette basse de ce qu’elle peuvent rapporter.

    Mais bon déjà que l’argent publique ne finance pas les écoles et autres services sur Marseille mais va dans l’immobilier sans « retour sur investissement » (en impôt) ne boudons pas un financement qui devrait rapporter un peu de monnaie

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  3. VitroPhil VitroPhil

    Au delà de la question de la pertinence du projet, en quoi cela concerne les métropoles d Aix -Marseille ou de Nice ?

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  4. CAN L2 CAN L2

    Avec les milliards privés qui cherchent à se placer sur la sphère internationale, curieux qu’il faille faire appel à l’argent public
    Serait-on dans le cas de figure classique, les bénéfices pour les acteurs privés et les dettes pour les acteurs publics.
    Sans compter qu’un Circuit de sports mécaniques , cela ne va pas dans le sens de la préservation de l’environnement – bruit et pollution seront au rendez-vous.

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    • leravidemilo leravidemilo

      Ben oui; Privatisation des profits et socialisation des pertes, plus qu’un grand classique, le principe de base! Quant à dame nature, elle passe comme on dit par pertes et profits, et les réelles retombées sont toutes pour sa pomme. Souvenons nous, juste un instant, du premier budget voté par ce C.R , et des multiples et massives coupes concernant les lycées, soit l’avenir de la région… Faudra penser à relever les noms de tous les élus qui, à la métropole comme à la région, ne voteront pas contre cette gabegie.

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  5. barbapapa barbapapa

    Question retombées, c’est vraiment à voir – au 3e millénaire, la plupart des citoyens fuient et détestent les « sports » mécaniques, les retombées en terme d’image sont on ne peut plus négatives, les retombées de gaz brûlés seront pour la Sainte Baume, et les hurlements des moteurs perforeront à coup sur les tympans des oisillons du Castellet à Cuges les Pins.

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