Rue d’Aubagne : « J’ai été bouleversée par la solidarité et le surgissement artistique »

Interview
le 10 Nov 2019
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Marquée par le 5 novembre, Karine Bonjour a voulu immortaliser les œuvres qui sont nées des hommages, de la mobilisation militante et solidaire. Son livre Récit d'une rupture compile photos, affiches, témoignages, articles, banderoles de cet événement, qu'elle voit comme un "point de bascule".

Récit d’une rupture. C’est le titre du livre recueil de Karine Bonjour, paru ce jeudi aux Éditions Parenthèses. Documentariste pour la télévision et les musées, Karine Bonjour a collecté, depuis le 5 novembre, une masse importante de documents en tout genres (articles de presse, photos, affiches, dessins…) en lien avec ce drame qui a coûte la vie à huit personnes, engendré une vague sans précédent d’évacuations et déclenché des mouvements solidaires, militants et de contestation.

Au fils des pages, l’auteure met en scène une narration, qu’elle veut à la fois subjective et fédératrice, pour faire passer son message, politique : ces victimes du 5 novembre, décédées dans les effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne ou délogés de chez elles, ces concitoyens solidaires, descendus dans la rue, qui se sont exprimés sont les témoins d’une rupture. Celle qui les séparent irrémédiablement du pouvoir en place. Interview.

D’où part cette envie de faire un livre ?

D’un traumatisme collectif. Je me suis dit « il faut faire quelque chose, je dois faire quelque chose ». J’ai commencé par faire comme les autres, aller aux réunions, donner des vêtements, vivre beaucoup plus à Noailles que d’ordinaire… Et puis, à force de vivre à Noailles, au milieu de tous, j’ai réalisé la vague qui montait. Le drame n’est pas une petite chose mais la fusion et la foule qui se forme derrière pour la solidarité, la mobilisation, les revendications… c’est là que j’ai perçu le point de bascule du 5 novembre. Je ne l’ai pas perçu tout de suite d’un point de vue politique. Mais d’un point de vue humain.

Quand percevez-vous cela ?

Cette foule m’a subjuguée assez vite en fait. Dès le 7 novembre, lorsque nous étions tous sous cette même pluie qui, deux jours plus tôt, faisait soi-disant tomber des immeubles. Nous étions là avec nos parapluies qui s’entrechoquaient et j’étais bouleversée d’entendre ce que vivent les habitants de Noailles et de voir cette foule se masser autour d’eux. Cet événement les a mis en œuvre.

Moi, dans les œuvres, je suis autant bouleversée par l’amoncellement de vêtements rue de l’Arc et les glacières qui circulent jusque dans les hôtels pour nourrir les familles que par le surgissement artistique. L’art surgit sur les murs avec des fresques, sur les affiches satiriques, sur les banderoles pendant les manifestations, sur les textes sur Facebook ou dans la presse.

Comment avez-vous procédé à ce travail de collecte ?

J’ai commencé avec les réseaux sociaux car j’ai vu disparaître des choses qui se faisaient engloutir. J’ai été marquée par les mots de certaines personnes, ça venait de partout. La communauté grandissait.

J’ai une déformation professionnelle : j’ai beaucoup travaillé sur les archives en tant que documentariste mais aussi au Mucem, je sais en quoi une archive est précieuse.

J’ai ensuite poursuivi mon travail dans la rue. Je ne prenais pas de photo mais je repérais les affiches, les collages, avant de les voir débarquer dans la presse, sur les réseaux… Je n’ai rien inventé, tout le monde était touché par les mêmes choses. Je ne me suis pas tout de suite dit que j’allais faire un livre, mais plutôt « ça va disparaître ! ça va disparaître ! », comme une espèce de trouille.

Et puis, j’ai ressenti comme une insatisfaction : je suis allée aux manifs, j’ai aidé, mais je devais aussi faire quelque chose avec mon outil, et pas seulement avec ma citoyenneté. Normalement je fais des films, mais là il était hors de question de me mettre dans cette foule avec une caméra. J’avais besoin de vivre ça sans mettre de caméra entre les gens et moi, sans compter que le film peut être englouti. Alors je me suis dit, « je dois faire un objet, je dois faire un livre ».

Concrètement, quelles ont été les étapes qui ont mené jusqu’au livre ?

D’abord j’ai fait un dossier sur mon ordinateur, avec des captures d’écran, des PDF, toujours référencés. Puis je suis allée dans les rues, j’ai mémorisé, et retrouvé sur les réseaux, dans la presse. J’ai énormément lu la presse locale, les articles mais aussi les tribunes, comme l’Agora de Marsactu. Ce travail de référencement a fait apparaître une masse de choses que j’ai commencé à mettre côte à côte.

J’ai aussi été aussi marquée par deux autres événements majeurs, même s’ils n’ont pas la même mesure. D’abord la répression de la marche de la colère du 14 novembre. J’y suis allée avec mon fils et je me souviens avoir eu honte. Nous étions avec des papys, des mamies, des familles et nous nous sommes fait gazer, beaucoup. Je ne m’étais jamais réfugiée pendant une manif, et pourtant j’en ai faites. Cette répression a été incarnée par la mort de Zineb [le 2 décembre, ndr]. Ces deux événements constituent le deuxième traumatisme.

Vient ensuite le conseil municipal du 20 décembre, où je me suis inscrite. Nous avons fait la queue dès 7 heures du matin, mais nous ne sommes jamais entrés. À ce moment là, nous savions que le public avait été choisi et je me suis dit que la municipalité était vraiment à la ramasse. Dans tous ses services ! Du service d’hygiène au service de communication ou du protocole. C’était du déni démocratique, une honte ! La troisième fois que j’avais honte d’avoir laissé prospérer cette municipalité aussi longtemps. Même si moi j’ai voté.

Vous avez donc assemblé des choses, des événements, fait un travail de collecte pour créer un récit, celui d’une rupture, c’est le titre de l’ouvrage, mais ne craignez-vous pas un effet zapping, qui manque de fond ?

Il me semble que grâce au texte, et parfois aux images, il y a du fond. Ce n’est pas grâce à moi mais aux gens qui ont écrit ces textes. Dans le texte de Michéa Jacobi qui ouvre le livre, il y a du fond. Il interroge : « Noailles peut-il rester le nôtre, s’il n’est pas le leur ? » en parlant des habitants, de la population actuelle de Noailles. Il pose la question qui problématise tout ce qui va se passer ensuite. Que faire de Noailles ? On a ouvert les yeux et on a compris que vivre à Noailles ce n’était pas pittoresque mais dangereux. Maintenant on fait quoi ? Même sur un texte que je juge esthétique, il y a une vraie problématique. Et cette problématique est toujours au centre des discussions.

J’avoue que la difficulté de ce livre est qu’il donne l’impression d’un catalogue et qu’il faut faire l’effort de passer outre cette impression pour lire les textes. Il y a une vraie narration qui passe par les contenus écrits, les images, et leur succession. Il faut lire tous les textes. Les posts Facebook qui disent « je peux faire du baby-sitting quand vous allez faire la queue à Beauvau », eux aussi ont du fond. Ils disent la solidarité, il n’y a pas que les supers graphistes et les écrivains comme Michéa Jacobi qui méritent d’être lus.

En dépassant cet « effet patchwork », on se rend bien compte que ce récit à une trame, qui démarre sur le chapitre « victime » et se termine sur celui intitulé « manifeste », que pouvez-vous en dire ?

La trame est celle de mon émotion, de ma subjectivité. Sur les événements mais aussi sur la documentation que j’ai constituée. Ce sont les journaux que je lis, les rues dans lesquelles je me promène, les gens que je fréquente. Ce n’est pas un ouvrage scientifique de conservateur de musée. La trame est donc celle de mon parcours individuel dans ces événements. La partie solidarité n’est que le troisième chapitre. Cela arrive tard car en réalité, la solidarité est arrivée tout de suite. Comme la mobilisation et les revendications, alors que le jour même des gens criaient contre la mairie devant les gravats. Ce n’est donc pas une trame chronologique mais c’est comme cela que j’ai vécu les événements. Je n’ai pas eu ce réflexe de solidarité tout de suite, si on ne me sollicitait pas, j’avoue que je n’aurais pas eu le réflexe de le faire de moi-même.

Quel a été votre rapport aux sources, comment ont réagi les gens que vous avez contactés pour récupérer leurs photos, articles etc… ?

J’ai commencé à écrire à des gens en février. Cela va d’une personne que j’ai lue sur Facebook à Nicole Ferroni ou Jean-Michel Apathie que je traque pour avoir un mail. Je passe alors mon temps à conceptualiser ce livre : expliquer que je veux conserver ces documents contre l’oubli, rendre hommage aux victimes et délogés, et le vendre à leur profit. Le quatrième critère est que ce livre ne soit pas vendu à plus de 20 euros pour être largement diffusé. J’ai donc dû convaincre les gens de renoncer à leur droit d’auteur. Je n’ai eu que des oui, des mercis, des bravos. Je sais ce que signifie renoncer à ces droits d’auteur. Mais finalement, j’ai fait tout haut ce que tout le monde voulait faire tout bas.

Vous avez pourtant essuyé un refus…

Oui, celui des pompiers. En un mail, une phrase. J’ai aussitôt appelé, et on m’a répondu « on ne vous donnera pas nos images, l’amiral en a décidé ainsi et si vous voulez discuter ses ordres, appelez au dessus, à la mairie de Marseille ». Je n’ai pas voulu solliciter la mairie pour ce livre.

Ce refus n’est-t-il pas dû au fait que ce livre se termine sur le militantisme contre la mairie de Marseille ?

Ce dernier chapitre est peut-être le moins personnel. J’ai toujours été militante mais pour le coup, il résulte de ce que j’ai constaté. De l’impact de cet événement sur beaucoup de gens autour de moi. J’ai effectivement adhéré à tout ce qui a été proposé ensuite, aux appels, aux réunions du Pacte démocratique, de Madmars… et là j’ai bien vu qu’il y avait des gens qui avaient déserté la politique. Ils ont compris que le choix d’une équipe municipale impacte la vie ou la mort des gens dans cette ville.

Récit d’une rupture est paru aux éditions Parenthèses, le 7 novembre 2019, au prix de 16 euros.

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