“Je croyais que les coups de feu c’était pour les gangsters, pas pour une nana”

Décryptage
le 22 Oct 2016
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On a tiré à l'arme à feu dans sa fenêtre. Militante féministe,  Marguerite Stern s'est peut-être fait des ennemis à force de remettre à leur place les harceleurs de rue. Tandis qu'une enquête judiciaire ne fait que débuter, retour sur la démarche de cette ex-Femen.

Il était 3 h 07, dans la nuit de mercredi à jeudi, quand Marguerite Stern a entendu un bruit d’explosion dans son appartement. Le temps de courir à la fenêtre de sa cuisine, elle aperçoit une voiture qui s’enfuit, à travers le double-vitrage percé de l’impact d’une balle. La police retrouvera plus tard un éclat de balle coincé dans le mur. Quelques secondes avant de partir, les agresseurs ont pris soin de sonner à son interphone comme pour lui indiquer que c’est bien elle qu’on visait. “J’aurais pu m’attendre à être tabassée. Mais là, il y a un décalage énorme, je croyais que les coups de feu c’était pour les gangsters, les règlements de compte, pas pour une nana”, confie-t-elle, jointe par téléphone le lendemain.

“Depuis que je suis en âge de subir le harcèlement de rue, je réponds”

Il y a un peu moins d’un an, Marguerite Stern s’installait à Marseille après un coup de cœur pour la ville, dans un quartier qu’on gardera secret pour des raisons de sécurité. Disons simplement qu’il n’est, à première vue, ni infréquentable ni huppé. Artiste, travailleuse

Photo de profil Facebook de Marguerite Stern. (DR)
Photo de profil Facebook de Marguerite Stern. (DR)

sociale, la jeune femme de 26 ans est surtout une militante féministe. Et pas des moindres, puisqu’elle a appartenu pendant près de 3 ans au groupe des Femen, dont elle s’est éloignée depuis son déménagement. Le groupe de féministes radicales est connu pour ses actions coup de poing, les torses souvent nus. “Je crois toujours très fort à l’idéologie Femen”, revendique-t-elle d’une jolie voix calme mais déterminée. Parmi ses faits d’armes lorsqu’elle appartenait au groupe, la mise en scène d’un faux suicide dans Notre-Dame de Paris et une manifestation de soutien à la Femen Amina qui lui a valu un emprisonnement en Tunisie.

Et à Marseille, comme partout ailleurs où elle a vécu avant, Marguerite Stern a pris l’habitude de répondre aux harceleurs de rue. Des petits “charmante” susurrés sur son passage aux propositions et allusions plus explicites, elle ne laisse rien passer. “Depuis que je suis en âge de subir le harcèlement de rue, c’est-à-dire depuis la puberté, je réponds, explique-t-elle. Quand je me suis installée dans le quartier, j’ai bien pris conscience que ces mecs-là, je serais amenée à les croiser régulièrement. Donc j’ai pris le temps de parler, je me suis assise avec eux plusieurs fois. Je préfère ça que de répondre par un doigt d’honneur ou une insulte. Parfois j’ai invité certains à venir boire une bière chez moi. C’est de la naïveté peut-être, mais c’est mon état d’esprit et je ne vais pas en changer.”

“Si tout le monde répond aux harceleurs, demain, cela peut s’arrêter”

Artiste plasticienne, habituée aux happenings du temps où elle était Femen, Marguerite Stern en est venue à enregistrer ces échanges. “Quand j’étais seule, tard le soir, je me suis dit que ça pourrait toujours servir de preuve. Et puis en les visionnant à nouveau, j’ai vu qu’elles ne permettaient pas d’identifier le lieu ou les personnes et je me suis dit que ça pourrait servir à d’autres. Comme un témoignage pour montrer que c’est possible, qu’on peut répondre sans être violente.” C’est ainsi qu’elle commence à poster les vidéos où l’on devine qu’elle n’actionne l’enregistrement qu’au moment où les choses se corsent. Fin août, puis début septembre elle publie deux extraits, salués par beaucoup de commentaires et de messages reçus en privé. “Si tout le monde répond aux harceleurs, demain, cela peut s’arrêter”, telle est sa conviction.

Pour elle, cette volonté de dialogue, de ne rien lâcher doit faire fi de toutes les peurs et des présupposés. C’est ce qu’elle tente d’expliquer dans l’une des dernières vidéos où elle fait un parallèle entre sexisme et racisme face à des jeunes qui pourraient en être victimes.

Mais, ici, l’impossibilité du dialogue avec ses interlocuteurs est frappante. Seule face à un petit groupe de mecs, on sent que la militante, envahie peu à peu par la colère, se prend en pleine face l’effet de groupe. “Je sais bien que parfois je n’arrive pas à établir le dialogue, reconnaît-elle. On n’est pas parfaite dans ces situations-là. Mais il faut le faire même si on n’a pas les mots justes, sans être dans les menaces ou l’insulte, mais au moins dire “non, je ne suis pas d’accord”.”

De là à se créer de vrais ennemis ? L’enquête qui a été ouverte le dira, aidée, peut-être, par le numéro de plaque d’immatriculation retenu par la jeune femme. La police a ouvert une enquête pour “dégradation de bien privé”, mais Marguerite Stern espère une requalification en harcèlement et menaces de mort. Elle n’exclut pas que ce soit plutôt son ancienne appartenance au mouvement Femen qui ait été ciblée. Ou encore qu’elle ait, en menaçant de porter plainte par exemple, énervé les mauvaises personnes au mauvais endroit, au mauvais moment.

Une démarche récupérée par l’extrême-droite

Toujours est-il que la démarche de Marguerite Stern soulève de nombreuses questions. “Aucune éducation”, “incultes”, les qualificatifs reviennent souvent dans les commentaires des vidéos qu’elle poste sur les réseaux sociaux pour dénoncer ses harceleurs. Et si, plus que le machisme, Marguerite Stern croisait sur son chemin un fossé social et culturel ? Et si le fait d’en montrer la violence ne creusait pas un peu plus ce vide entre une jeunesse intellectuelle bercée de principes, notamment féministes, et cette autre jeunesse très populaire, sans forcément les mots ni la culture politique pour répondre ?

À ce sujet, la militante, qu’on imaginerait pourtant peu encline à mettre de l’eau dans son vin, se veut lucide. “Je ne suis pas dans un discours excluant. Je suis pour l’éducation, l’inclusion. Je ne vais pas excuser ceux qui ont fait ça, mais je sais que leur discours va avec une forme d’éducation, baignée dans la culture violente, l’Éducation nationale qui les a laissés de côté, ils ont grandi aux marges du système.” De Marseille, elle dit simplement que “s’il y a peut-être un peu plus de harcèlement de rue qu’à Paris, c’est tout simplement parce que les gens vivent dehors”.

Peu importe ses explications, la fachosphère se repaît de ses publications. Des élus et des militants du Front national relaient ses publications sur les réseaux sociaux. Le site d’extrême-droite Fdesouche reprend chacune d’elles sans même ajouter de commentaire, ou presque. Avec fermeté et pédagogie, elle tente de sensibiliser au sexisme la bande de Maghrébins qui la harcelaient”, ajoute le site en préambule de l’un de ces articles, qui ne laisse pas de mystère quant à l’aspect qui plaît le plus à la droite extrême dans la démarche de la jeune femme. 

Sans tabous

“Je m’en fiche, mais je ne suis pas d’accord avec ça, évidemment. Quand dans les commentaires on me dit qu’un jour je vais finir par comprendre que le problème c’est la racaille ou les Maghrébins, la plupart du temps je préfère ne même pas répondre”, réplique-t-elle soudain moins adepte de la riposte systématique. Il faut bien dire que Marguerite Stern est sans tabous et joue avec le politiquement correct quand ça lui chante, à travers notamment des tribunes publiées dans la plateforme d’expression libre le Plus, passant de son rejet du voile musulman à son histoire d’amour avec un migrant soudanais de Calais

Pour conclure un billet publié sur Facebook, elle écrit sans craindre les généralisations hâtives : “Je ne hais point les Maghrébins ou les personnes d’origine maghrébine, et je ne les haïrai jamais, mais aujourd’hui j’ai envie de le dire même si ça fait mal : ce sont bien eux qui nous font le plus chier dans la rue en France de la même façon que ce sont les blancs grisonnants qui nous font le plus chier dans les hémicycles.” Elle fait là un parallèle entre l’attitude des jeunes dans la rue et celle des députés français en réaction à la jupe d’autres députées ou face à des journalistes femmes. Mais cette dimension généralisante n’apparaît à aucun moment de notre conversation, qui n’a pas le ton d’un post jeté de colère sur les réseaux sociaux.

Aujourd’hui, la militante, pourtant aguerrie, a choisi de prendre un peu de distance, en s’éloignant un temps de Marseille. Son dépôt de plainte au commissariat lui a laissé un goût amer, l’impression d’avoir reçu une leçon de morale sur le ton de “vous l’avez un peu cherché, quand même”. Malgré tout, elle compte bientôt déménager, changer de quartier. “Je n’ai pas envie d’une balle dans la tête pour la gloire”, résume-t-elle crûment.

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Commentaires

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  1. vékiya vékiya

    C’est celle qui ose répondre et parler qui doit quitter le quartier… il y a quand même un problème.

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  2. Benjamin Tubiana Benjamin Tubiana

    C’est vraiment intéressant, au delà de l’effrayante agression, d’avoir saisi l’occasion d’aborder avec elle les grosses ambiguïtés de sa démarche…

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    • julijo julijo

      Ses propos : “Je m’en fiche, mais je ne suis pas d’accord avec ça, évidemment…. la plupart du temps je préfère ne même pas répondre”, Ah bon !
      Oui, les “ambiguïtés” de sa démarche sont flagrantes.
      Elle semble ne pas aller au bout de ses convictions, et quelles sont-elles ses convictions ?
      Le billet de Facebook est encore plus troublant….Envie de lui dire : un peu court tout ça !
      Sa démarche est respectable de toutes façons. L’agression subie est lâche et odieuse

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Je ne sais pas si c’est sa démarche qui est ambiguë, ou si c’est la grossière récupération politique qui en est faite qui la rend ambiguë.

      Les comportements agressivement machistes des petits mâles dopés à la testostérone ne me paraissent réservés ni à une ethnie, ni à une classe sociale. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, l’attitude de certains de nos hommes politiques à l’égard des femmes.

      Il y a là d’abord un problème d’éducation et, puisque la famille ne fait pas toujours passer le message, l’école devrait marteler de la maternelle à la terminale que la femme et l’homme sont égaux.

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  3. Nic Onico Nic Onico

    Moi je la comprends. Elle cherche à sortir des agressions quotidiennes par la conviction du dialogue et du respect. Ce n’est pas une super justicière et elle a des faiblesses comme chacun de nous qui serait pris en étau entre des jeunes mal éduqués (par leurs parents – l’éducation nationale ne peut pas être seule responsable de ça) dont certains peuvent être violents ; et les raccourcis fachos de l’extrême droite qui fait le raccourci harceleur=magrehbins = c’est le fait d’être magrehbin qui pose problème = les magrehbins sont un problème pour la France.

    En gros, on est coincés entre la connerie de ceux qui ont toujours pensé qu’une personne d’origine maghrebine ne serait jamais vraiment français sans etre suspect et la violence effective de certains enfants de l’immigration qui n’a pas d’origine ou de fondement ethnique ou raciale (l’histoire l’a montré) ou je ne sais quoi mais pour laquelle aucun décideur ou responsable nationale ou local n’offre d’analyse intelligible et sereine.

    Et n’oublions pas la violence et la connerie d’individus de souche qui existe aussi banalement.

    Si le roi des cons perdait son trône il y aurait 60 millions de prétendants.

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  4. Nic Onico Nic Onico

    Et le présent 🙂

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  5. CAN. CAN.

    Actions courageuses ,citoyennes, concrètes et sur le vif méritant pour le moins le respect !

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  6. ALAIN B ALAIN B

    La police lors de la plainte au commissariat a un comportement surprenant, si les femmes qui portent plainte sont reçues de cette façon c’est sûr que l’agressivité de ces personnes ne sera pas sanctionné correctement.
    La police qui critique la justice ces temps ci devrait parfois se remettre aussi en cause de la manière et du ton qu’elle enregistre les plaintes suivant les personnes qu’elle reçoit

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