Des agents d’entretien balayés du jour au lendemain par l’armée

Enquête
le 4 Juin 2018
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Après des années de service, plus d'un tiers des salariés de l'entreprise TFN propreté sur les sites militaires marseillais se voient interdits d'accès à leurs lieux de travail. Cette décision qui intervient après une enquête du ministère des armées, désempare autant la direction de la société que ses agents d'entretien.

Au camp militaire de Sainte-Marthe, quatre agents d'entretien ont vu leur autorisation d'entrer sur le site retirée. lls reçoivent le soutien de leurs collègues.

Au camp militaire de Sainte-Marthe, quatre agents d'entretien ont vu leur autorisation d'entrer sur le site retirée. lls reçoivent le soutien de leurs collègues.

Au mois de mars, après des années de service sur des sites militaires, quinze agents d’entretien ont été mis sur la touche par le ministère des armés. Presque du jour au lendemain, à l’issue d’une enquête qui les visait, ils se sont vus refuser l’accès à leurs lieux de travail. Ils exerçaient jusqu’alors dans les camps marseillais de Sainte-Marthe (14e), de Carpiagne, dans les quartiers Rendu (9e) et Vienot à Aubagne pour le compte d’un prestataire privée, l’entreprise TFN propreté.

À voir ces mères et pères de familles, habitants du 13e arrondissement, du 4e ou encore de l’Estaque, il est pourtant difficile de s’imaginer qu’ils puissent représenter un danger. “Des gens travailleurs qui veulent simplement s’en sortir, avec des familles sans histoire“, voilà comment Farida S., militante CGT propreté, décrit ces collègues qu’elle connaît bien. Leurs casiers judiciaires sont vierges et ils sont inconnus de la police“, comme l’exige la règle pour travailler sur un site militaire.

Certains sont là depuis 17 ans et se lèvent chaque matin pour se rendre au travail en bus. Un jour, ils apprennent que leurs badges d’entrée aux casernes leurs seront bientôt retirés. Un coup dur pour ces travailleurs, lorsque ce salaire représente souvent le seul revenu pour faire vivre toute une famille. Aux problèmes d’argent s’ajoute l’amertume d’être montré du doigt, soupçonné sans savoir de quoi et sans pouvoir répondre. “À la fin, on passait ce portail avec la peur au ventre”, raconte Mafoud M., en désignant l’entrée de la caserne de Sainte-Marthe où il travaillait.

Pour seule explication : le secret-défense

Dans toutes les bouches, la même question : “Pourquoi nous ?“. Pour seule réponse, le ministère brandit le fameux “secret-défense”. “On n’arrive pas à comprendre” lance Adda Aimeur, agent d’entretien, désormais persona non grata à la caserne de Sainte-Marthe. En tout, c’est plus d’un tiers des agents de TFN propreté affectés aux sites militaires marseillais qui est mis à l’écart au même moment. Peut-être une tentative pour le ministère de faire des économies en réduisant des effectifs ? Farida S., premier soutien des salariés écartés, rejette d’emblée cette idée. “Les employés sur ces zones devront forcément être remplacés.” Des conflits avec les militaires? “Non, l’ambiance est bonne, on s’entend avec tout le monde” lâche Mafoud M.

Leurs collègues et soutiens, réunis mardi matin devant la caserne Audeoud (7e), tracent la piste de la discrimination. “Que signifient ces enquêtes ? Ces employés sont-ils visés à cause de leurs noms à consonances africaines ou maghrébines ? Parce qu’ils sont musulmans ? Est-ce que des membres de leurs familles pourraient être ciblés par ces enquêtes ?”, s’interroge Eric Bousquet, responsable CGT travailleurs de l’État. Sans explication, le doute règne.

En février, c’est par courrier que le ministère signifie à la société TFN cette interdiction d’entrée sur zone militaire pour quinze de ses salariés. À cette époque, l’entreprise vient de remporter le marché d’entretien des sites militaires de Marseille. Elle conserve dans les mêmes conditions le personnel de l’entreprise à laquelle elle succède, comme l’impose l’article 7 de la convention collective des entreprises de propreté. À peine commence-t-elle son activité qu’elle doit gérer une situation délicate : arrêter des employés sans explication.

Des employeurs abasourdis

“À aucun moment lors de la consultation commerciale nous n’avons été alertés, n’auriez-vous pas dû réaliser les enquêtes avant l’appel d’offre ?”, s’insurge Paulo Rodrigues, directeur régional technique chez Atalian dans un courrier électronique adressé à une cadre du ministère. Joint par téléphone, le directeur des ressources humaines de TFN Vincent Tezier a reçu la nouvelle comme un “choc”. “Pour l’heure nous essayons d’obtenir des explications du ministère, sans pour autant rentrer dans la vie privée de nos collaborateurs”, explique t-il. Vincent Tezier admet la possibilité de replacer les agents sur d’autres sites, non militaires. “Mais ça serait très compliqué à mettre en œuvre. Ils passeraient de temps pleins à des temps partiels. Il seraient amenés à se déplacer vers différents lieux excentrés, alors que chacun travaillait depuis des années dans une caserne proche de chez soi.

Du coté de l’armée, on maintient une traditionnelle réserve. “On ne peut pas dévoiler le contenu des enquêtes, mais elles peuvent concerner un individu et ses proches”, explique un porte-parole du ministère, sans donner aucun détail sur ce cas particulier. Notre interlocuteur souligne quelques éléments sur la mise en œuvre de ces procédures : “Ces enquêtes qui concernent les employés d’entreprises privées qui exercent sur des sites militaires sont une méthode normale, on les appelle des contrôles élémentaires de sécurité. Elle sont régulières, mais interviennent de façon aléatoire, explique-t-il. Elles n’entrent pas en corrélation avec l’obtention du marché par une entreprise, et heureusement !”

Un cas similaire à celui du lycée militaire d’Aix-en-Provence ?

Ce n’est pas la première fois que l’interdiction d’accès à une zone militaire du personnel du privé sème le doute. À Aix-en-Provence en 2016, six agents de nettoyage de l’entreprise SMS visés par des enquêtes similaires avaient été écartés du lycée militaire d’Aix-en-Provence malgré plus de vingt ans d’ancienneté pour certains. Le ministère avait finalement reconnu, après quelques semaines de polémique “un dysfonctionnement regrettable dans un contexte de menace”.

Dans la foulée, alors qu’ils avaient été licenciés dans un premier temps, l’entreprise leur avait offert d’être réintégrés avec 1500 euros de dommages et intérêts. Certains avaient accepté, mais quatre d’entre eux s’étaient tournés vers les prud’hommes. La semaine dernière, la société vient d’être condamnée à verser, entre 12 et 18 mois de salaire aux plaignants, et 10 000 euros de dommages et intérêts pour “rupture abusive et vexatoire du contrat”.

Les agents de TFN propreté pensent être victimes du même dysfonctionnement. Leurs soutiens de la CGT sont déterminés à les aider. Sans réintégration, ils continueront de relancer le ministère et n’excluent pas d’autres actions syndicales dans les prochains jours. Devant la grille de la caserne de Sainte-Marthe, Loubna Benoukaiss lâche : “Nous demandons simplement de retrouver nos postes, comme avant.”

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