Clémentine Vaysse vous présente
Contrechamp

Non issue du monde agricole

Chronique
le 21 Juil 2018
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Nous l'appelions Madame la présidente. Pendant 4 ans, Clémentine Vaysse était une des pièces maîtresses de Marsactu. Première présidente de l'entreprise, elle a choisi en 2017 de prendre la clef des champs pour tenter l'aventure de la reconversion agricole. Le temps d'une série d'été, elle revient à ses premières amours et raconte les joies et déboires de la découverte d'un nouveau monde. Aujourd'hui, les "Non issus du monde agricole".

Photo : Clémentine Vaysse

Photo : Clémentine Vaysse

Photo : Clémentine Vaysse

J’avoue, il m’est arrivé de penser à la machine à café, un matin de janvier, le soleil blanc à peine naissant dans les vignes à tailler, les pieds dans la boue. Ou à un grand verre d’eau bien fraîche quand la chaleur a déjà frappé avant 8 h du matin en plein été. Il serait absurde de nier que parfois, et c’est normal, je repense à la chaise de bureau sur laquelle je trépignais dans mon ancienne vie. Je n’ai pas trente ans mais j’ai entamé il y a un an et demi ma deuxième vie professionnelle. Je suis passée de la “plume à la fourche” comme s’amusait dans les commentaires un des lecteurs de Marsactu lors de l’annonce de mon départ de la rédaction.

Fin février 2017, j’ai pris mes carnets, mon mug Marsactu, déserté Twitter et les notifications RSS pour aller ramasser, nettoyer et vendre des légumes. “Sciences Po mène vraiment à tout” s’amusait encore récemment un ami de mes parents lorsque je lui ai annoncé mon changement d’orientation. “Tout ça pour vendre des patates” ou autre encouragement, pour d’autres. Et pourtant…

Diplôme de Sciences po et coach de cross Fit

Je suis loin d’être la seule à suivre cette voie là, à prendre la poudre d’escampette, la clé des champs. Pour ma part ça a été l’agriculture mais je peux citer bien d’autres exemples autour de moi : la restauration pour un copain de prépa qui a quitté son CDI dans l’administration pour faire des buffets, le sport pour une brillante élève de l’institut d’études politiques d’Aix qui est désormais coach de cross fit. “La révolte des premiers de la classe” résume le journaliste Jean-Laurent Cassely qui a consacré un livre en 2017 aux “néo-artisans” sortant de grandes écoles. Devenir boulanger après HEC, maintenant je comprends.

Méfi au premier qui me qualifie de néo-paysanne ! Dans le jargon de la chambre d’agriculture, qui s’empresse de vous inclure dans ses statistiques avant même que vous n’ayez planté vos premiers plants de persil, je suis une NIMA pour “non-issue du monde agricole”. Cela signifie que je ne suis pas née dans une famille d’agriculteurs, je m’installe “hors cadre familial”. En somme, je pars de nulle part et de zéro, ou presque. Et dans le monde agricole, ce n’est pas rien car cela signifie essayer de commencer son activité : sans terre (nous en reparlerons), sans outils, sans clientèle et en créant une entreprise. Par rapport à un jeune qui reprend l’exploitation familiale et qui a appris à conduire un tracteur à 7 ans ou à repiquer des poireaux le dimanche dès 12 ans, cela fait une sacré différence.

NIMA, ces ovnis

Difficile de trouver des chiffres arrêtés sur la part de ces “Ovnis” dans les installations récentes. Voici donc ce que j’ai pu trouver dans un ouvrage consacré à la création d’une exploitation en permaculture : “30 % des installations de moins de 40 ans” en 2009. Pour la région Bretagne (dont on peut penser qu’elle n’est pas si différente de la nôtre en la matière), “environ 25 % des agriculteurs qui s’installent (installations aidées [ayant bénéficié de la dotation jeune agriculteur]) ne sont pas originaires du milieu agricole (parents non agriculteurs) alors qu’ils n’étaient que 13 % dans cette situation en 1998” selon la chambre d’agriculture. En somme, la part des NIMA augmente.

La quasi totalité des jeunes agriculteurs que j’ai pu rencontrer jusqu’à maintenant ont repris le flambeau familial. Pour la plupart, il s’agit même de la ferme de l’arrière grand-père. Mais il n’est pas toujours facile à 20 ans d’endosser le bleu de travail familial, bosser sept jours sur sept à l’heure des 35 heures peut créer de vives tensions. Tout comme l’absence de congés, dénominateur commun à beaucoup de paysans. Selon la chambre d’agriculture, un quart des exploitations de la région ont disparu en 10 ans et “près d’un tiers des agriculteurs ont plus de soixante ans”. La moyenne d’âge est aujourd’hui de 54 ans et les femmes ne représentent qu’un tiers des quelques 20 000 exploitants. Le maraîchage – la culture de fruits et légumes – représente un petit millier d’exploitations.

90 % de bachelières

Une étude de la fédération nationale de l’agriculture biologique s’est d’ailleurs intéressée au printemps au profil des femmes dans le bio. “60 % d’entre elles ne sont pas issues d’une famille d’agriculteurs” apprend-on, et elles ont un niveau d’études supérieur à la moyenne dans le conventionnel : « 90 % d’entre elles sont bachelières, contre 44 % pour l’ensemble de la population des cheffes d’exploitation. 40 % des agricultrices bio ont décroché un diplôme de niveau supérieur à bac + 2 ». Pour ma part, je rentre dans la catégorie des bac +5.

Biologique et conventionnelle

L’agriculture biologique relève d’un cahier des charges européen et d’un label attribué par des organismes privés que l’agriculteur paie pour leur contrôle et attestation. Chaque exploitation est contrôlée en théorie une fois par an minimum, assorti d’un possible contrôle intempestif. Sont alors contrôlées les factures et en cas de doute, un examen du sol peut être mené. Dans les grandes lignes sont interdits : les herbicides (désherbants), l’usage d’engrais chimique et les pesticides. Sur ce dernier point la question est plus délicate car sont prévues des demandes de dérogation afin de pouvoir utiliser ces produits. A noter, un nouveau règlement européen, en vigueur à partir de 2021, assouplit cet aspect là ainsi que les contrôles.

Quand j’ai parlé autour de moi de mon changement professionnel, j’ai été surprise de la quantité de personnes qui ont elles aussi caressé l’idée de tenter l’aventure agricole. J’ai même eu vent d’un couple de reporters de guerre qui ont eux aussi quitté le journalisme pour monter leur ferme en Normandie. Mais entre en rêver et s’y frotter, c’est autre chose. Un pépiniériste me racontait la déception qu’il a souvent avec des stagiaires en reconversion qui ne tiennent pas plus d’une semaine face à l’aspect physique du métier. Passer du poids d’un ordinateur portable à celui d’une caisse de patates, même quand vous vous y êtes préparés mentalement, peut être douloureux.

Le soleil n’est pas un ami, on l’apprend aussi très vite. Pour ma part, j’avais besoin de me confronter aussi vite que possible à cet aspect là : vais-je tenir physiquement ? La problématique est la même pour tous les métiers manuels, on ne passe pas d’un bureau à un fourneau sans en baver. Le corps suit ou ne suit pas. C’est ce qui m’a poussé à faire une saison aux champs à ramasser des légumes, même si je cultive des aromates uniquement et à ne pas suivre la formation classique, le brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole. 

En conditions réelles

J’ai préféré passer mon hiver dehors, « en conditions réelles » que sur les bancs du lycée agricole. J’en avais besoin pour me prouver que je pouvais le faire. C’est purement psychologique mais ça rassure plus que des mois de cours. Au final, c’est le travail qui compte et il ne manque pas. Être au rendez-vous tous les matins, ne pas traîner les pieds. Ça peut paraître simpliste, mais c’est déjà beaucoup (nous en reparlerons).

L’accueil chaleureux qui me fut fait dans les exploitations où j’ai pu travailler m’a agréablement surprise, même pour ceux qui sont allergiques au mot “bio” ou qui n’ont pas du tout l’habitude de travailler avec des femmes, souvent cantonnées dans les remises à nettoyer des oignons (et quel courage il faut pour le faire pendant des heures !). D’ailleurs j’ai choisi la taille de vigne plutôt qu’un poste en hangar cet hiver.

Surtout, au delà des rêves et projections que l’on peut avoir sur une autre agriculture, j’avais besoin de comprendre comment fonctionnaient les exploitations actuelles. Et c’est là que j’ai réalisé qu’en fait j’étais à mille lieux de la réalité alors que je pensais être sensibilisée. Comme la quasi totalité des “NIMA”, j’ai toujours pensé mon installation en agriculture biologique, qui ne représente aujourd’hui en France qu’à peine 5 % de la surface cultivée (tous secteurs confondus). La région revendique une part plus importante, 20 %. Il est plus facile me semble-t-il de commencer en bio que de “convertir” une exploitation familiale. On se plante sur certaines cultures mais sans le regard souvent ahuri d’un père qui “a toujours fait comme ça et ne voit pas où est le problème”. En “agriculture conventionnelle”, je n’aurai pas tenté de sauver mes premières menthes chéries, avec du savon de Marseille alors qu’elles étaient dévorées par des pucerons…

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