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Nyctalope sur le Vieux-Port

Culture anti-pub

Chronique
le 21 Mai 2022
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On la dit endormie et sans surprise. Marsactu a confié au journaliste Iliès Hagoug le soin de d'arpenter et de raconter la vie nocturne de la ville. Cette semaine, il a cheminé de nuit dans les rues marseillaises avec un militant anti-affichage publicitaire.

Paul*, militant Extinction rebellion, dans les rues de Marseille. (Photo : Ilies Hagoug)

Paul*, militant Extinction rebellion, dans les rues de Marseille. (Photo : Ilies Hagoug)

“La question climatique, c’est la mère de toutes les luttes”. 23 h, dernière bière à l’extrémité du centre-ville, et Paul* se livre bien volontiers sur les racines de son engagement écologique, social et anti-consommation. Sur ce qui l’a mené, depuis quelques mois, à se munir du nécessaire permettant d’accéder aux multiples panneaux publicitaires JC Decaux qui parsèment les trottoirs marseillais. Arrêts de bus et panneaux défilants sont les cibles principales de ce trentenaire engagé la journée dans son métier, encore plus dans son activité nocturne : “Depuis que j’ai été formé et sensibilisé, je fais de l’anti-pub parfois même simplement sur le chemin vers chez moi le soir”. Une formation délivrée par d’autres militants, qui comme lui se revendiquent d’Extinction rébellion, mouvement né au Royaume-Uni qui prône les actions choc pour communiquer sur la lutte climatique et la décroissance. “C’est de la désobéissance civile, non violente de manière générale et donc aussi envers les biens”.

De ce fait, lorsqu’il fait des actions “anti-pub”, Paul ne détruit pas le matériel. D’un pas déterminé, il n’interrompt même pas son fil de discussion lorsqu’il s’accroupit près d’un abribus, teste l’une des quatre serrures à la base du panneau publicitaire et finit par trouver celle qui accroche. En quelques secondes, l’affiche est arrachée en un mouvement pour ne pas l’attraper par ses bords coupants, jetée à la poubelle et les lumières sont éteintes après avoir accédé au disjoncteur. “Ça consomme l’équivalent de trois foyers français tous les soirs, tout ça pour pousser à la consommation pour que quelques entreprises se fassent plus de beurre sur nos culs”. Pour parfaire le tout, un slogan est marqué sur le fond blanc qui sert habituellement à éclairer l’affiche, signé du “X” encerclé symbole d’Extinction Rébellion. “J’ai des cibles que je préfère : la malbouffe, les fringues, les pubs sexistes. Tout ce qui représente pour moi l’exploitation généralisée”. Et il a appris les stratégies publicitaires par zone : “C’est marrant, ici on est plutôt sur Getir. Au Camas, c’est plus des pubs pour de la permaculture, des marchés locaux”.

Vider l’océan publicitaire à la petite cuillère

Les essentiels de Paul pour ses actions. (Photo : IH)

Un certain savoir-faire donc, acquis en à peine quelques mois d’actions répétées. Ce soir, il a comme à son habitude sur lui son petit kit d’action : une série de clés universelles, un feutre vert (“c’était ma couleur avant que je sois militant écolo”) et surtout une clé Allen spéciale. Elle a été personnalisée pour correspondre aux nouvelles normes que l’entreprise gestionnaire prend soin de changer régulièrement. Parce qu’il y a un clair jeu du chat et de la souris : certains panneaux ont été équipés d’émetteurs signalant l’alimentation ou pas des néons, et l’action est clairement très éphémère. “Mon constat, c’est que c’est en général remplacé entre deux et six heures après l’action. On a fait une action il n’y a pas longtemps sur le Prado en début d’après-midi, et lorsque je suis repassé le soir même ils avaient tous été remplacés par des publicités pour la Marine nationale”. Paul sourit, mais il a conscience qu’il vide un peu la mer à la petite cuillère : “D’un côté ça fout les boules, mais d’un autre côté je crois qu’il y a eu un impact. Il y a du monde qui est passé devant et que ça a peut-être fait réfléchir”.

En plein milieu d’un grand carrefour fréquenté, Paul cible un panneau qui fait défiler trois affiches. Elles veulent vendre du parfum, des bijoux et du sport mais ont un fil rouge clair : une femme au centre de l’affiche. Déambuler avec Paul souligne fait ressortir un constat de notre inconscient : la seule fréquence des arrêts force à réaliser l’omniprésence de la publicité.

La décontraction généralisée du bonhomme qui arrache des pubs ferait presque oublier l’illégalité de son action. Et c’est le premier à le dire : “Je ne cache pas mon visage. Je prends une seule maigre précaution : je ne prends pas mon téléphone. Mais en vérité ils nous aiment bien la police : j’ai fait des actions avec les gilets jaunes, c’était pas pareil. Ça me questionne même sur l’action : est-ce qu’on va assez loin vu qu’on ne se fait pas arrêter ou taper dessus ?”.

Débat philosophique avec la maréchaussée

Son vœu sera presque exaucé ce soir : une voiture de police municipale s’arrête, fait marche arrière, trois agents en sortent, plus interloqués qu’énervés. “Il se passe quoi dans votre tête ?”

Paul répond qu’il s’agit d’une action non violente, que la consommation énergétique est important, et que la publicité constante le dérange. Pas extrêmement réceptive, la police municipale : “C’est bien d’éteindre toutes les lumières, comme ça toutes les femmes se font violer dans la rue”. Ou encore : “La publicité ça vous dérange, moi les personnes comme vous ça me dérange. C’est pas pour autant que je me débarrasse de vous, donc vos idées, vous les gardez pour vous”.

Après un contrôle d’identité, une menace d’être emmené au poste et de transmettre à JC Decaux, les policiers municipaux demandent à Paul d’aller chercher l’affiche dans la poubelle et de la remettre à sa place. Et observent en échangeant des rires le jeune homme s’accroupir une nouvelle fois, pour ouvrir le panneau et remettre l’affiche à moitié déchirée de manière très approximative. Et c’est face au ridicule de la situation qu’un vrai dialogue s’installe, l’un des agents essayant toujours de comprendre : “C’est vrai, quand je regarde YouTube, la pub toutes les deux secondes ça me fait chier. Mais là c’est une entreprise, des impôts qu’on gaspille”, en portant atteinte aux abribus, sous-entend-il. Un parallèle intéressant, qui mènera à une dizaine de minutes d’échanges sur le sujet, entre une voiture garée au milieu de la route et une affiche publicitaire même plus éclairée qui fait peine à voir. Paul peut expliquer son action, et même si derrière les questions des agents un mépris se cache à peine, ils écoutent. Et le laissent reprendre sa route sans souci, non sans avoir lâché avec un sourire : “Bon, par contre, j’ai pas envie de repasser et de vous revoir trafiquer votre truc, là”.

Paul enlève les affiches, mais éteint aussi leurs éclairages. (Photo : IH)

Un bon point final pour cette soirée d’action anti-pub. Un peu de philosophie même pour Paul : “Je pense à Henri Lefebvre, qui disait que l’espace public est la représentation du pouvoir. Le citoyen doit avoir une part de décision dans l’espace public, et la pub est à l’opposé de ça”. Mais il ne se fait toujours pas d’illusion : “Ils ont vu un mec en chemise. Quand je vois des contrôles à Noailles ça ne se passe pas comme ça”. Et pas d’illusions sur son action non plus : le lendemain, il relèvera que 7 des 10 panneaux ont été remplacés avant 9h30.

*Prénom modifié à la demande de l’intéressé.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Super info, super reportage, super branché, j’en redemande !
    Mini bémol, je ne crois pas que la police municipale mette les pieds à Noailles ou dans les quartiers chauds, c’est la police nationale (à moins que les choses aient changé chez les municipaux)

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  2. MaxMama13 MaxMama13

    C’est bien de faire prendre conscience de l’inanité et du coût de ces publicités, auxquelles on s’est habitué. Oui, toutes ces pubs energivores devraient disparaître de l’espace public, du métro. C’est une aberration.

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  3. Pussaloreille Pussaloreille

    Je fais partie des passants qui ont apprécié l’initiative avenue des Chartreux et suis convaincue de son impact. Ras-le-bol, en effet, de cette prise ´d’otage renouvelée ! Je ne peux pas croire que les usagers aux arrêts de bus ne sont pas sensibles à l’interpellation : rien qu’en les faisant réagir, Paul atteint son objectif de remettre en question un décor tellement banalisé que notre inconscient l’a pitoyablement intégré. Pour reprendre la remarque du policier, il est vrai que nous avons besoin de financer nos infrastructures : c’est toute la perversité de ce système qui met nos institutions à la merci de la bourse des entreprises privées.

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